mercredi 29 avril 2009

L'OMBRE

Je l’ai encore croisé ce matin. Elle, qui passe son temps à marcher, les yeux perdus dans le vide, emmitouflée dans une parka qu’il fasse chaud ou froid. Elle porte ses cheveux ramassés en chignon qui dévoile les os de son visage et ses lèvres presque blanches. Elle a aux pieds une paire de baskets et toute sa maigreur s’affiche sous un caleçon qui flotte autour de ses jambes frêles. Elle n’est plus que l’ombre d’une jeune femme. Les gens la regardent, s’arrêtent à son passage. Ils lui lancent des regards inquisiteurs voire méchants. Et le mot anorexie arrive dans les esprits, s’invite dans les conversations. Il y a ceux qui d’un air arrogant la dévisagent, se retournent, hochent la tête, et puis ceux qui soupirent et émettent des grimaces de dégoût, d’horreur. Un cercle vicieux où l’on tombe mais dont on ne sort pas sans séquelles.

Pourquoi a-t-elle commencé à se restreindre puis à se priver de nourriture ?

Est ce qu’elle voulait perdre quelques rondeurs comme beaucoup d’adolescentes pour ressembler aux mannequins androgynes ? Ou s’inflige-telle cette punition pour avoir le sentiment de contrôler enfin quelque chose dans sa vie ?

Paradoxalement, moins elle mange et plus elle se sent forte. Forte de contrôler son corps, de le dominer, un plaisir qui dissimule une torture permanente…. Elle veut aller toujours plus loin, ne donner que le minimum vital à son organisme. Moins de kilos puis de grammes. Des soustractions des calories calculées à longueur de temps.

Elle ne veut pas admettre qu’elle est devenue la prisonnière d’une spirale.

Manger un peu plus ? Non, surtout pas… Par peur de voir son corps reprendre des formes et d’abandonner là où elle réussit.

Elle s’enivre de cette satisfaction et de cette ivresse provoquée par le manque de nourriture.

Est-ce un SOS lancé comme une bouteille à la mer, le reflet d’une souffrance béante que son corps crie, libère, et qu’elle affiche ainsi aux yeux de tous ?

Beaucoup plus tard, son corps se souviendra des caresses d’une étreinte, du grain de peau de l’autre, des baisers goulus ou doux, de l’envie, du plaisir. Mais il restera marqué comme au fer rouge de tous ces mois de supplice.
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