dimanche 10 mai 2009

LES DOUTES

J’ai ouvert les yeux, le réveil indiquait quatre heures passées. Machinalement, j’ai réchauffé du café en allumant une cigarette. Et je me suis plantée là sur le canapé à attendre, à essayer de ne penser à rien. Qu’est ce que j’attends ? Je ne sais pas. Si, que les minutes passent puis les heures. Tout est si calme, il n’y a pas beaucoup de circulation. Depuis plus de deux ans, cinq jours par semaine, j’emprunte d’abord l’autoroute ensuite la rocade, puis les mêmes feux et les mêmes ronds-points avant d’arriver au boulot, et je ne connais rien de cette ville. Le midi, une petite variante, un trajet d’à peine dix minutes pour aller toujours déjeuner à la cafétéria du Leclerc.

Depuis trois semaines, j’ai quitté ma maison pour aménager dans cet appartement, ici, dans cette ville.

A peine six heures. Le temps semble figé, je suis tellement fatiguée, je vais retourner au lit. Si seulement j’arrivais à dormir au moins quelques heures d’affilée. Juste un peu pour récupérer.

Vers dix et demie, j’ai entendu un peu de bruit dans l’appartement voisin de la musique puis la clé que l’on a tourné dans la serrure. J’ai mal à la tête. J’ai pris une aspirine, j’ai fumé les dernières cigarettes de mon paquet. Merde, je n’en ai plus, il va falloir que je sorte en acheter.

On était samedi matin et depuis mercredi matin, je n’avais pas mis le nez dehors ou même ouvert les volets. La lumière m’a fait cligner des yeux, je n’étais plus habituée au soleil. J’ai pris une douche et j’ai décidé d’aller me promener un peu en ville pour me changer les idées.

Quatre jours à rester enfermée à broyer du noir, à faire des allers retours entre mon lit et le canapé, à apprivoiser le silence, à apprendre à être seule.

Dehors, j’ai regardé les couples, les familles, les mamans qui donnent la main à leurs enfants. De tout ça, il ne m’en reste qu’une partie. J’ai fait un choix alors je dois l’assumer. Je me suis retrouvée dans un parc et je n’ai plus eu le courage de voir tout ce bonheur qui s’affichait là partout, à chaque coin de rue ou devant les magasins.

-Pardon. Je peux m’assoir là ?

J’ai juste tourné la tête et je me suis repenchée dans la contemplation de mon sandwich.

-Comment ?
-Je vous demande si je peux occuper la place de ce banc ?
-Oui, oui…
-Belle journée, n’est ce pas ?
-Euh… oui.

Pourquoi m’a-t il adressé la parole ? Politesse, courtoisie ou compassion? Un homme qui m’accoste gentiment c’est soit pour me taxer une cigarette ou alors un peu de monnaie.
Un enfant est passé devant nous courant derrière son ballon, son père l’a rejoint et l’a soulevé en le chatouillant. Le petit garçon a ri aux éclats tandis que son papa l’embrassait dans le cou. Cette scène de tendresse pourtant si commune m’a bouleversé, un nœud s’est formé dans ma gorge et les larmes se sont mises à couler. Mais, qu’est ce que j’ai fait ? Ai-je pris la bonne décision?

Avec la manche de mon pull, j’essuie mes pleurs. Il vaut mieux que je rentre chez moi. Je prendrai un somnifère pour essayer de dormir, pour ne plus penser. Je suis tellement fatiguée, lasse de toutes ces questions qui me hantent.

-Vous voulez un mouchoir ?
-Non, non, je vous remercie, je partais.
-Vous ne voulez pas discuter un peu ?

Surprise, j’ai froncé les sourcils. Je n’ai pas pour habitude de raconter mes états d’âme à un inconnu. D’accord, j’ai compris, il me drague. Autant être claire tout de suite.

-Ne vous fatiguez pas avec votre baratin ! Regardez là-bas, près du chêne, il y a une belle jeune femme seule, allez la voir, raconter lui vos sornettes, draguez- la. Je suis certaine qu’elle en sera ravie. Mais moi ça ne prend pas. Alors, s’il vous plait, laissez-moi tranquille. Je ne vous demande rien d’autre.
- Et non, je ne vous drague pas, perdu ! Par contre, vous pleurez, vous avez les yeux tout rouges et des grosses cernes, j‘en déduis donc que cela fait plusieurs jours que vous êtes triste. De plus, votre sandwich est intact or pour ne pas manger, vous devez être très tracassée. Oui, je crois que vous avez besoin de parler.

La jeune femme cherchait quelqu’un des yeux. Elle a fait de grands signes de la main et s’est levée précipitamment. Deux autres jeunes filles l’ont rejoint et elles se sont mises à parler et à rire. Lui, il ouvert son sac à dos et il a ressorti un paquet de gâteaux.

-Vous en voulez un ? Allez, rasseyez-vous. Je ne vais pas vous manger. Regardez, je ne suis pas un cannibale pour preuve je suis capable de manger tout le paquet en moins de deux minutes tellement j’adore ces cochonneries.

J’ai souri bêtement, mon premier sourire naturel depuis bien des semaines, je pense.

- Ah et bien, il en fallu du temps pour voir votre minois s’éclaircir enfin un peu.
Je ne sais pas pourquoi mais je me suis rassise. Peut-être que tout le monde n’est pas lié contre moi ? Juste parler un peu de tout et de rien pour passer le temps comme si de rien n’était.
-Vous avez tort de ne pas en goûter un, le chocolat fond sous la génoise.
-Non merci… je… je n’ai pas très faim.
-Cela doit faire, au moins, je dirais, deux ou trois mois que vous n’avez plus d’appétit.

Mais comment le sait-il ?

-Vous êtes une jeune femme et vous flottez dans votre pantalon. Si vous aviez voulu maigrir intentionnellement, vous vous seriez empressée d’acheter de nouveaux vêtements pour montrer que vous avez perdu du poids. Et, vos ongles sont rongés jusqu’ à la peau, vous êtes donc très angoissée ou tourmentée. Non ?

Il n’en fallait pas plus pour que je me remette à pleurer. Ma détresse, mes doutes sont donc si visibles ?

Un nuage a caché le soleil, j’ai frissonné.
Je dois me reprendre en main, aller de l’avant, supporter et accepter les conséquences de ma décision. Je le dois. Pendant plus de six mois, j’ai pesé le pour et le contre, j’ai douté, je me suis résignée, j’ai fait semblant mais je ne pouvais plus continuer. Faire comme si tout allait bien, faire comme si je l’aimais toujours. Pas de gâchis, l’indifférence avait remplacé tout sentiment. Pas de haine, non plus mais la culpabilité de faire subir à ma fille de quatre ans mon choix.
Avais-je le droit de penser à moi en tant que femme ?

Nous étions toujours là assis sur le banc, lui regardait les enfants qui jouaient, les familles qui se promenaient. Tout est si naturel en fait, la vie, l’amour… Tout semble simple pour les autres, pas pour moi.

Le ciel s’est assombri soudainement et le parc a semblé se vider par petits groupes.
J’ai regardé l’heure, il était à peine quatorze heures. Encore toute l’après-midi à tuer puis la soirée, la nuit avant que Marc me ramène notre fille. Toutes ces heures à devoir attendre, un week-end sur deux et la moitié des vacances, je sais ce qui m’attend. J’ai peur de ne pas y arriver, de n’être pas assez forte. Les mégots étaient de plus en plus nombreux dans mon papier aluminium.

-Vous fumez beaucoup.
-C’est une question ou une affirmation ?
-A vrai dire, un peu des deux.
- En ce moment, oui. De trop, je le sais. Mais je pense arrêter quand…
-Quand ça ira mieux.
-Oui…

Quand j’irai mieux ? Est ce qu’un jour tout ce poids disparaitra, les doutes s’envoleront ? J’ai cru en le quittant que ça serait facile. Les premiers jours quand si Lucie pleurait pour voir son papa, je lui disais « demain, tu appelleras papa, d’accord ? ». Le chagrin passait mais ses yeux restaient tristes. Et puis, Il a fallu lui expliquer pourquoi papa et maman se séparaient. Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’en à peine six ans, il n’y avait plus rien, on était arrivé deux personnes qui cohabitent sans conversation, sans activités. On partageait les repas, on se promenait avec Lucie mais rien autrement. Non, rien. Et c’est ce rien qui a fait hurler de colère mes parents « tu le quittes alors qu’il n’y a rien ! Mais ma pauvre fille, tu as perdu la tête, et ta fille, hein, tu y penses ? ». Ils l’ont pas compris que je me sentais étouffée, que j’avais besoin de vivre aussi pour moi. Non, personne ne l’a compris. A croire que je n’avais pas le droit de revendiquer le bonheur, le droit d’être heureuse.

Il faut que je rentre, la fatigue est trop forte.
-Bon, cette fois, j’y vais. Au revoir.

Il m’a souri :
-Vous voulez que je vous raccompagne ?
-Non mais par contre j’aimerai savoir pourquoi vous vous intéressez tellement aux autres.
- Vous ne souvenez pas de moi alors ?

Surprise, j’ai essayé de me rappeler où j’aurais ou le voir ou le croiser. Impossible de m’en souvenir.
-Désolée, non je ne vois pas.
-Je suis votre voisin. Je vous ai croisé avec votre fille le jour où vous avez aménagé… Oui, non ?
-Oh si ! Pardon !
-Vous crouliez sous les cartons ! Ce n’est pas étonnant.

J’ai hoché la tête en souriant. Il va me falloir du temps pour que je prenne mes marques mais je crois que si j’ai besoin d’aide, je pourrais peut-être lui demander. Et, bizarrement, je me suis sentie un peu moins coupable, moins prisonnière de mes doutes.
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