mercredi 29 juillet 2015

Jon Atli Jonasson - Les enfants de Dimmuvik

Éditeur : Les Éditions Noir sur Blanc - Traduit de l'islandais par Catherine Eyjolfsson - Date de parution : Avril 2015 - 90 pages qui se lisent en apnée avec une boule dans la gorge.

Alors qu'elle assiste à l'enterrement de son frère, une femme pense à leur enfance. Elle avait douze ans en 1930,  sa famille vivait près de la crique de Dimmuvik en Islande. Un paysage où la nature semble hostile et où les terres sont balayées par le vent rude.
En tant qu'aînée, elle est responsable de son frère et de sa sœur. Depuis que l'enfant que portait leur mère est mort, cette dernière s'est réfugiée dans un silence et s'est coupée d'eux. Elle passe ses journées les yeux tournés vers un mur. Leur père croyant s'en remet à Dieu alors que la faim leur tenaille le ventre. Isolés du reste du hameau, elle ou son frère ont la charge d'aller acheter le litre de lait à la ferme la plus proche. C'est ce qui leur permet de tout juste survivre.

Toutes les questions sont liées à Jésus sur la croix, dans la grande pièce. Il répond à toutes. A en juger par mon père. Notre situation ne le fait pas broncher. C'est un mélange inquiétant d'audace et de folie. Mais je n'ai que douze ans et je ne sais pas mettre des mots sur mes raisons. C'est un sentiment. Une crainte. Quelque chose d'animal en moi. C'est l'instinct vital qui parle. Qui crie silencieusement à la fenêtre quand le chien boiteux regarde dans ma direction avant que papa ne l'entraîne dans la bergerie déserte. Il y a parfois simplement trop de bouches à nourrir.

Dans cet extrait, tout est criant de cette vérité qui fait mal et de ce que la fillette a compris. Et le reste du récit est pareil. Pas de fioriture, entre l'âpreté des mots se dessine la misère et ces vies.
Et c'est d'autant plus poignant. 

Les billets de Jérôme, Marie-Claude

lundi 27 juillet 2015

Natacha Appanah - En attendant demain

Éditeur : Éditions Gallimard - Date de parution : Février 2015 - 191 belles pages mais un bémol pour la fin

Quatre ans, cinq mois et treize jours. Une mesure de temps qui a basculé à jamais l'histoire d'Adam et d'Anita et de leur fille Laure. Adam est en prison et Laure handicapée.

Adam et Anita se sont rencontrés à vingt ans étudiants à Paris et avec tous  les deux ce même sentiment de ne pas être à leur place. Elle originaire de l'île Maurice et lui le provincial. Ils s'aiment et des années plus tard, ils s'installent dans les Landes. Ils rêvaient de mener une vie singulière, unique autour de leurs passions respectives la peinture pour Adam, l'écriture pour Anita. Si Adam est architecte, Anita peine à trouver un emploi dans le journalisme. Leurs rêves et leurs aspirations se sont désagrégés petit à petit par le quotidien et par d'innombrables frontières. Et Anita commence à sombrer doucement, Adam reste impuissant s'enfermant dans son atelier où il peint.
En rencontrant Adèle une Mauricienne sans papiers, leur vie prend un nouveau tournant. Anita retrouve sa joie de vivre et du temps car Adèle s'est s'installée chez eux et s'occupe de Laure. Mais ce qui aurait pu consolider ce couple va tourner au drame et atteindre la folie.

L'écriture de Natacha Appanah est toujours un délice, fluide et précise. Elle analyse avec subtilité ses personnages, met à jour les failles et les faux-semblants, l'image qu'on donne, les amertumes qui s'installent dans le couple. L'auteure nous parle également des conventions sociales et de leur carcan. Et puis, il y a ces passages si justes où les regards de la population locale trahissent l'étonnement à la vision de la peau cuivrée d'Anita.
Mais hélas j'ai trouvé que la fin versait trop dans le mélodramatique et j'ai eu du mal à y croire. Ce sera mon bémol. 

Adam est devenu l'architecte des piscines, de centres de conférences, des gymnases et de la bourgeoisie locale. A quel moment a-t-il renoncé à ses rêves de concevoir une église, un musée, un mémorial? S'il ne peignait pas dans le secret de l'atelier, s'il ne pensait plus aux couleurs, aux textures, aux formes, s'il avait consacré son énergie et son ambition à son seul métier, serait-il devenu un autre homme, un autre architecte? 

Les billets de Charlotte, Kathel, Laure, Mimi et merci à Cuné!

Lu de cette auteure : La noce d'Anna - Le dernier frère

vendredi 24 juillet 2015

Sylvie Le Bihan - L'Autre

Éditeur : Points - Date de parution : Avril 2015 - 181 pages déstabilisantes et percutantes.  

11 septembre 2011. Emma fait partie des invités d’honneur de la Maison Blanche pour les commémorations des attentats. La jeune femme s'attend à tout moment à être arrêtée, démasquée. A côté des familles des autres victimes, elle se sent une usurpatrice. Pourquoi?

Le roman alterne entre des allers-retours entre présent ( la journée du 11 septembre 2011) et le passé d'Emma. Etudiante en médecine, Emma croquait les hommes et affichait des aventures sans lendemain. Conquérante, libre jamais dominée. Puis, lors d'une année d'études à Londres, elle a rencontré l'Autre. Homme raffiné et avocat d’affaires à la City, il la séduit. Elle tombe dans ses filets et petit à petit, il commence son travail de dévalorisation par des petites remarques. Emma doute d'elle, elle vit sans s'en rendre compte avec un pervers narcissique qui prend plaisir à la rabaisser, à l'humilier mais toujours en privé (puis se confond en excuses et en cadeaux). Elle est sa chose, anéantie sur le plan moral et psychologique.
L'Autre se trouvera au mauvais moment et au mauvais endroit en 2001. Tout comme le mari de Maria invitée elle aussi invitée aux commémorations. Elle se trouve à côté d'Emma et sans le savoir, elles partagent ce sentiment de délivrance. L'histoire de Maria est tout aussi sordide : femme battue par un mari alcoolique. Toutes les deux ont subi une violence différente mais aussi dévastatrice. Et toutes deux portent le poids de la culpabilité d'être en ce jour présentes alors que dix ans plus tôt, elles ont enfin pu respirer car libérées.

Dans ce premier roman, Sylvie Le Bihan dissèque les mécanismes de la maltraitance physique et morale : ses rouages, l'isolement progressif d'Emma et de Maria, la peur et la violence.
Une lecture déstabilisante sur plus d'un point où la pression progresse page après page. Sylvie le Bihan décrit parfaitement avec une écriture qui bouscule et un choix de narration audacieux, l'enfer que certaines femmes vivent. Un premier roman réussi !

Privilégiant l'apparence, il demeurait quelqu'un de parfait aux yeux de votre entourage, mais c'est son discours dans la l'intimité qui changea :  des taquineries sur tes ex., tes amis, ton travail, tex vêtements,  des allusions, des non-dits et des sous-entendus, puis des remarques plus cinglantes, des regards plus durs, du mépris parfois, une distance froide et ce sentiment qu'il te reprochait quelque chose, mais tu ne savais pas quoi.

Le billet de Séverine

jeudi 23 juillet 2015

Flemming Jensen - Imaqa

Éditeur : Éditions Actes Sud - Traduit du danois par Inès Jorgensen - Date de parution : 2012 - 442 pages à ne pas bouder ! 

Nous sommes dans les années 1970. Martin presque quarantenaire enseignant danois demande sa mutation pour le Groenland. Il cherche l'aventure et son choix se pose sur un petit hameau (appelé un comptoir) du nom de Nunaqarfik. Interdiction formelle de parler la langue locale, utilisation obligatoire de manuels scolaires : les exigences du Ministère sont fermes. Arrivé sur place, il découvre l'immensité du paysage polaire et une communauté soudée, chaleureuse. Même si ses débuts sont un peu difficiles, sa gentillesse lui ouvre bien des portes. Les habitant vivent simplement mais sont heureux, les traditions ancestrales persistent et tout est souvent prétexte a faire la fête. Il se sent bien, il est en phase avec les habitants, la nature et c'est le hic. Car sa mission est d'implanter la langue danoise mais aussi une certaine modernité.

Le dépaysement est garanti car on est immergé dans cette communauté du Groenland et ses coutumes. Entre situations cocasses ou burlesques et des événements dramatiques, Flemming Jensen nous confronte à la vision d'un peuple qui s'étiole et qui risque de perdre son âme, ses racines car gangrené par un mode de vie inadéquat.
Des personnages attachants,  de nombreux rebondissements, de l'humour mais aussi des pincements au cœur et surtout un réel humanisme : ce livre fait du bien. Mais il dénonce également les nombreux impacts de colonisation Groenland par le Danemark et soulève de nombreuses questions importantes.
Une lecture à ne pas bouder ! 

Seulement ce sont souvent les gens qui se trouvent dans une situation dont on ne peut pas se vanter qui justement se vantent. Se vanter n'appartient pas non plus aux valeurs culturelles les plus prisées d'une société de chasseurs. 
Aussi lorsque ces hommes qui, selon les normes anciennes, ont connu une brutale déchéance sociale, reviennent dans leur petite communauté et déclarent gagner dix fois plus qu'un grand chasseur, la société est perturbée. Tout est sens dessus dessous et on ne peut plus faire la différence entre bien et mal. 

Le billet d'Hélène

mercredi 22 juillet 2015

Marie-Hélène Lafon - Traversée

Éditeur : Guérin - Date de parution : mars 2015 (date de première parution : 2013) - 48 pages qui m'ont touchée-coulée

Publié à l'initiative de la Fondation Facim à l'occasion des 13e rencontres en pays de Savoie dont Marie-Hélène Lafon était l'invitée d'honneur, ce court texte est un bijou. L'auteure y parle de la géographie de son pays si intimement lié à ceux qui le travaillent "comme une borne en terre le paysan est fiché dans le paysage et chevillé au pays, l'un l'autre se travaillent mutuellement au corps, entre tension et passion, vocation et résignation, patience et vaillance"."Le travail est un rapport au corps du pays et ses gestes habitent le paysage, l'animent de façon nécessaire parce qu'utile, ou inversement."
Fille de paysans d'une région où coule la rivière La Santoire, ses origines l'ont nourrie. Certains les bâillonnent, tentent de les oublier, chez Marie-Hélène Lafon elles sont présentes tout comme son pays dans chacun de ses livres : "L'immuable géographie de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. Des hommes et des femmes, et quelques enfants, y vivent, y travaillent, ils habitent dans des maisons qui font corps autour d'eux, les bêtes sont nombreuses et vivaces, les apprivoisées et les autres."
Elle connaît la rivière, la vallée, chaque pré tout comme le travail de ses parents "Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil et voit comment donner à la clôture la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule initiale et point final".
Son pays est incrusté sous sa peau, il coule dans ses veines et dans ses mots " Je sais seulement que la regardeuse d'enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l'établi pour tout donner en noir et blanc sur les pages des livres". Son pays et Marie-Hélène Lafon sont indissociables.

L'humilité qui s'en dégage, la puissance et cette  simplicité si belle de ce qu'elle nous transmet avec amour et sincérité m'ont prises à la gorge.  Un texte qui m'a touchée-coulée.

Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l'os de l'étymologie, dans le poème des choses nues et réveillées, le vent, les arbres, le ciel, les nuages, la rivière, les odeurs, le feu, la nuit, les saisons. Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe.

Le billet de Sabine  ( la tentatrice)
Lu de cette auteure : Joseph - L'annonce - Les pays

lundi 20 juillet 2015

Fiona Kidman - Le livre des secrets

Éditeur : Points - Traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet - Date de parution : Juin 2015 - 466 pages appréciées

1953, Waipu en Nouvelle-Zélande. Sorcière est le nom par lequel les gens la désignent. Parce que elle a osé vivre une histoire d'amour avec un cantonnier contre l'avis de sa mère, Maria devenue âgée vit recluse depuis cinquante ans. Bannie par sa communauté, elle ne sort jamais de chez elle qui n'est autre que l'ancienne maison de sa grand-mère. Elle y découvre le journal de sa grand-mère Isabella qui selon sa mère Annie était une diablesse. Ce journal va lui permettre de dérouler l'histoire familiale liée à celle d'un homme.

1871, Ecosse.  Norman McLeod appelé "L'Homme" a de nombreux adeptes. Ce prédicateur  non officiel aux idées très strictes convainc de nombreuses familles et personnes de le suivre pour rejoindre la terre promise en Amérique du Nord. Isabella fait partie du voyage. La communauté lui obéit car il s'est proclamé maître dans tous des domaines. Il juge tout et son avis vaut décision sans recours. Mais la terre promise n'est pas le jardin d'Eden que tous attendait. Et le périple continue en Australie puis jusqu'à la Nouvelle-Zélande. Isabella devenue veuve, mère d'un garçon s'est remariée à un disciple fidèle du maître. De cette union naît Annie qui très jeune se montre une véritable bigote. Dans cette communauté où les femmes n'ont pas leur mot à dire, Isabella a commencé à montrer sa détermination personnelle en n'assistant plus aux offices. Contrairement aux autres membres, elle n'a pas peur de L'homme, de ses colères et de ses directives. Annie grandit, se marie et donne naissance à Maria. Cette dernière élevée selon les principes de la communauté rêve d'indépendance. Et en osant aimer un homme d'une autre confession, elle se construira sa propre prison sans barreaux.

Il s'agit d'un  bel hommages à ces femmes privées de droit, de liberté mais également à ces colons en quête d'une vie meilleure dont les sacrifices furent nombreux.
Une lecture que j'ai apprécié pour ses qualités : l'histoire en elle-même comme la construction qui mêle récit, extraits de journal, lettres et pensées mais j'en attendais plus sur le plan émotionnel.

L'un des procédés favoris du maître pour humilier les femmes de la paroisse consistait à les haranguer le dimanche depuis sa tribune en leur reprochant leur vêture inconvenantes, et tout particulièrement leurs bonnets. Pas une plume, même cueillie par elles sur une haie, pas le moindre petit ruban au bout de dentelle n'était toléré dans leur coiffure. Sinon il les tournait cruellement en ridicule. Ils s'en prenait même à sa femme, une pauvre et tendre créature qui lui avait donné dix enfants en même pas autant d'années et passa le plus clair de ses jours l'esprit apparemment égaré. Cette apparence faiblesse d'esprit et de corps l'avait tenue plus souvent éloignée de l'église que dedans. Mais au point la dispensait-elle de ses diatribes, au point que je me suis demandée si elle n'était pas fort rusée en dépit de ce qui se racontait.

vendredi 17 juillet 2015

Marie Neuser - Prendre Lily

Éditeur : Fleuve noir - Date de parution : Mai 2015 - 524 pages qui m'ont happée !

12 novembre 2002. Dans un quartier paisible d'une petite ville anglaise B., deux fillettes découvrent en rentrant de l'école leur mère sauvagement assassinée gisant dans la baignoire. La femme a été mutilée ( je passe les détails) et son meurtrier a placé deux mèches de cheveux de couleurs différentes entre ses doigts.

Ce livre s'ouvre directement sur la scène où l'équipe de police dont fait partie Gordon McLiam débarque au domicile de Lily Hewitt. Un voisin Damiano Solivo ayant entendu hurler les deux filles les a appelés. Gordon McLiam ne peut chasser de son esprit ce qu'il a vu et pourtant ce n'est pas un débutant. Lily Hewitt la quarantaine bien passée, divorcée et couturière n'avait rien qui puisse lui attirer des ennuis. Gordon  prend cette enquête à cœur, très ou trop à cœur. Hanté par Lily et par sa mort, il se promet de mettre l'assassin sous les verrous. Les soupçons se portent rapidement sur Damiano Solivo mais les preuves sont inexistantes ou inexploitables. A chaque interrogatoire, comme une couleuvre  il glisse entre les mains des policiers. D'origine italienne et parlant très mal l'anglais, il a quand même réponse à tout et surtout il a un alibi. Mais Gordon a cette intime conviction que c'est bien lui tout comme ses collègues. Les mois passent et Gordon ne veut pas laisser tomber. Ce serait comme abandonner Lily et sa promesse.

L'histoire est racontée par Gordon et c'est comme si on était à sa place. Les mois deviennent des années, l'enquête semble avancer et à plusieurs reprises on se dit que cette fois c'est bon,  Solivo va être arrêté. Mais les impasses et les déceptions surgissent et ce sont autant de frustrations comme si on était face à un meurtre parfait. Un des intérêts de ce livre est qu'il nous plonge dans les ressentis de Gordon sur dix ans tout comme il nous immerge dans l'enquête. Car oui, il faudra presque dix longues années pour coincer Solivo. Ca colle à une réalité, à un travail acharné où quelquefois le découragement surgit et est si grand que Gordon est prêt à bafouer l'éthique.

J'étais loin de m'imaginer que j'allais devenir accro. Et c'est un livre que j'ai eu du mal à lâcher tant j'ai été happée ! C'est précis mais jamais ennuyeux, on a l'impression que Solivo joue avec nos nerfs et c'est parfaitement réussi.
Un thriller totalement et hautement addictif où les émotions sont semblables à des montagnes russes. 

Le début : 
Voilà. Ça devait bien arriver un jour. Il fallait que ça arrive, on a beau repousser de toutes ses forces, pendant quinze ans, l'idée que ça nous tomberait forcément dessus au milieu de la torpeur bonhomme d'un petit commissariat de petite ville tranquille, on sait que ça plane, qu'on y aura droit, qu'on échappera pas à l'enfer. On fait ce métier en se disant qu'on finira bien par être rattrapé par l'enfer. 
On sait qu'un jour, on se retrouvera entrain de vomir sur une scène de crime, et qu'en contemplant dans l'herbe ce souvenir de breakfast on comprendra que c'est là le point de bascule. 
J'ai basculé un 12 novembre. 
Ce sont des voisins qui nous ont appelés. Quand ils ont trouvé les deux petites en train de courir dans la rue en hurlant : « Maman a été coupée en morceaux. » Ils ont réceptionné les deux gosses et nous ont immédiatement téléphoné. Ils ne sont pas allés voir par eux-mêmes. Normal. Ils nous ont refilé l'enfer comme on refile un bébé. 
Même devant l'habitation quelque chose glaçait le sang : c'était le calme et la coquetterie de cette petite maison avec jardinet et géraniums, rideaux froncés aux fenêtres, une atmosphère humble mais impeccable. Pas un endroit pour l'horreur.

mercredi 15 juillet 2015

Wendy Holden - Naître et survivre

Éditeur : Presses de la Cité - Traduit de l'anglais ( Grande-Bretagne) par Karine Reignier-Guerre et Agathe Peltereau-Villeneuve Date de parution : Mai 2015 - 442 pages saisissantes. 

Priska, Rachel et Anka trois ont été déportées en 1944 à Auschiwtz. Ces jeunes femmes ne se connaissaient pas et chacune avait une vie, une famille en Tchéquie, en Pologne et en Slovaquie. Leur dénominateur commun est celui d'être enceinte quand elle arrivent à Auschiwtz pratiquement en même temps. Un camp de concentration où le docteur Joseph Mengele traquait les plus faibles mais aussi celles qui étaient enceintes à qui il réservait la mort. Mais les trois femmes sont passées à travers les mailles du filet et il faut se les imaginer (comme c'est décrit dans le livre) debout et devant répondre à la question posée en allemand "Etes-vous enceinte?"  avec sur elles les yeux inquisiteurs de Mengele (qui n'hésitait à pincer les tétons de certaines femmes pour déceler une grossesse). Elles ont su répondre non pour protéger la vie qu'elles portaient sans que le doute ne puisse s'installer. On pourrait croire qu'elles sont sauvées à cet instant mais Auschiwtz n'est qu'une étape de ce qu'elles vont endurer. Elles seront transférées à  l'usine d'armement de Freiberg où elles travaillent de douze à quatorze heures par jour. Réduites à être des esclaves et sous-alimentées.
La défaite pour les Allemands approche et  elles voyagent dans des wagons à bestiaux non couverts dans des conditions inimaginables durant seize jours pour arriver à Mauthausen. Priska et Rachel ont déjà accouché et Anka donnera la vie à Mauthausen. C'est la mort qui les attendait mais le destin a tourné  :  la chambre à gaz ne fonctionne plus. Le suicide d'Hitler sonne la débâcle et les soldats désertent Mauthausen où quelques jours plus tard la Croix-Rouge arrive puis enfin un escadron d'Américains.

Si certaines pages sont vraiment très dures jamais ce livre ne verse dans le pathos ou dans la surenchère de l'horreur. Extrêmement bien documenté dans les faits historiques, ce récit s'attache et demeure au plus près de ces femmes. Et après la libération, on ne les quitte pas. On découvre l'appréhension du retour qui fut loin d'être facile. Les trois enfants ont survécu et grandi, aimés par ces mères bien plus que courageuses.
Ce récit (enrichi de photos) fait mal, vraiment mal (l'humiliation, la souffrance, l'indifférence de certains civils) et puis il y a l'humanité de certaines personnes, incroyable et généreuse, qui fait également pleurer. Saisissant et très poignant.

Il n'y a pas de mots pour décrire ce dont nous étions témoins et la façon dont nous vivions (...). Parfois je me dis : " Comment as-tu pu t'en sortir?"

Les billets de Cuné (que je remercie), Sandrine

lundi 13 juillet 2015

Zadie Smith - De la beauté

Éditeur : Folio - Traduit de l'anglais par Philippe Aronson - Date de parution : 2009 - 608  pages foisonnantes, mordantes mais justes!

Près de Boston, Howard Belsey est professeur à l'université de Wellington  et est spécialiste de Rembrandt même si depuis plusieurs années sa carrière stagne. Avec son épouse Afro-Américaine Kiki et leurs trois enfants, la famille mènent une vie confortable en apparence. Depuis qu'ils sont en âge d'aller à l'université, Jerome, Zora et Levi se cherchent en prenant ou non en modèle leurs parents, en refusant ou en profitant de leur statut social.  Kiki cherche au mieux à les aider tandis qu'Howard est toujours convaincu d'avoir raison. Jerome l'aîné effectue un stage en Angleterre et est hébergé par les Kipps. Monty Kipps est l'ennemi d'Howard car il est également universitaire dans le même domaine et sa renommée n'est plus à faire.  Mais surtout leurs visions sont opposées  sur l'art, sur l'enseignement, sur la famille et sur la société. L'un est libéral, l'autre est conservateur et croyant. Et quand Monty Kipps est invité à enseigner par l'université de Wellington et débarque en Amérique avec femme et enfants, Howard voit rouge.

Avec une ironie mordante, Zadie Smith explore les thèmes du métissage, de l'ethnie, de la position sociale, de l'héritage culturel. Elle confronte les idées, les pensées de ses  personnages qui vont de l'adolescent au quinquagénaire. De leurs aspirations à leurs failles, des motivations aux désillusions de deux générations, elle dresse des portraits sans complaisance. Si elle analyse la gamme des rapports affectifs, la beauté n'est pas en reste. Car si elle peut diviser, elle rassemble également ou modifie les caractères et/ou les ambitions.

Ca fuse, c'est foisonnant, c'est terriblement vivant avec  des personnages humains creusés et c'est sans temps mort ! Zadie Smith est un parfait caméléon qui fait s'exprimer aussi bien un jeune rappeur qu'un doyen d'université. J'ai beaucoup apprécié le personnage de Kiki femme au grand cœur et admirable dans bien des sens du terme.

Le grand talent de Claire en tant qu'enseignante consistait à trouver des qualités dans chacune de ces tentatives et de parler aux auteurs comme si leurs noms étaient déjà connus dans chaque foyer américain féru de poésie.(...) Claire était un excellent professeur. Elle vous rappelait à quel point il était noble d'écrire de la poésie; à quel point le miracle devait vous habiter pour communiquer le plus intime de vous-même, et de le faire dans cette forme stylisée, grâce à la rime, la métrique, les images et les idées. 

Le billet tentateur de Kathel

Lu de cette auteure : Ceux du Nord-Ouest

Et une lecture qui s'inscrit dans le challenge de Brize (même si depuis plusieurs mois je n'ai participé à aucun challenge).


jeudi 2 juillet 2015

Sylvie Germain - Tobie des marais

Éditeur : Folio - Date Parution : 2000 - 265 pages magnifiques et un livre hérisson !

Tobie est un enfant qui habite dans la région des  Marais du Poitevin. Il n'a que cinq ans quand sa mère trouve la mort accidentellement décapitée alors qu'elle faisait du cheval.   Son père Théodore s'échoue de douleur et devient l'ombre de lui-même  : " quand la réalité elle-même rompt ses digues, qu'elle éclate sans crier gare et laisse fulgurer une vision hallucinante, il est normal qu'alors un homme perde le sens de la réalité et chancelle un moment au bord de la folie. Et c'est Déborah l'arrière-grand-mère qui élève Tobie. Elle qui a connu le deuil très jeune et porte en elle la mémoire de son pays, de ses racines et de ceux partis trop tôt. A croire que sa famille est destinée à connaître des drames. Tobie devenu un jeune homme,  son père lui demande d'aller à Bordeaux  pour régler des affaires. Pour Tobie, c'est quitter son élément naturel. A peine parti, son chemin  croise celui Raphaël. Ensemble, ils rencontreront Sarra  jeune fille  terrée de peur car sept garçons sont morts de l'aimer. Mais Tobie et Sarra vont par leur amour briser le sceau de la malédiction et Raphaël les guidera par ses conseils.

Parabole  à la lisère du conte, histoire où Raphaël est comme un être  immortel doté de cette sagesse qui permet d'ouvrir les yeux clos, de faite taire la violence pour laisser place à  la rédemption et au pardon. La nature est omniprésente et est un personnage à elle-seule. J'aime les livres qui m'envoûtent,  qui tracent un sillon et qui possèdent une notion d'universalité. Je me sens bien dans ce genre de lectures et quand l'écriture est belle et poétique, je ressens un plaisir indéfinissable. Tobie des marais a toutes ces qualités et dès les premières pages, j'ai su que j'avais entre les mains  une lecture qui allait se révéler magnifique.

Ce récit hypnotique empreint de mysticité, de merveilleux est d'une beauté qui donne des frissons L'écriture est un pur enchantement ! Terriblement beau et bouleversant !

Les mots, c'est dans les livres que le fils les a trouvés, les a volés, conquis. Et ce futent bien plus que des mots d'encre  sur des feuilles de papier : des algues ondulant dans l'eau et le feu, des fouets de bronze, des crachats et des glaires irisés comme des cristaux de quartz, des éclats de silex extirpés de la terre, des fragments d'étoiles enfouis dans la glaise bleutée, de la poussière montée d'espaces lointains aux beaux noms  de désert, steppe, pampa  et Voie lactée, et aussi envolée de rues et de cours au fond de faubourg crasseux. Des mots-matière que l'enfant faisait tinter contre son oreille, contre son cœur, puis qu'il jeta du haut des  des arbres pour que le vent les emporte, les fasse tourner ainsi que des éoliennes aux pâles affutées dans le silence assourdissant le séparant des morts, afin de déchirer ce silence.

Un destin d'homme, - rien de plus dérisoire, rien de plus fabuleux.

Lu de cette auteure : Jours de colère - La Pleurante des rues de Prague  - Le monde sans vous - L'inaperçu - Magnus Petites scènes capitales
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