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mercredi 24 février 2016

J. M. Erre - Le grand n'importe quoi

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Février 2016 - 296 pages loufoques, décalées et déjantées ! 

Toi, lecteur de passage ou régulier , oui, toi derrière ton ordinateur ou les yeux rivés sur ton smartphone, si je suis une lectrice qui pleure d'un bonheur indescriptible par la beauté de certains romans,  un seul auteur arrive à me faire rire et glousser.  Il s'agit de l’unique J. M. Erre dont je suis une fan (un auteur que Keisha m’avait fait découvrir).

Nous sommes le 7 juin 2042 à 20h42  dans le village de Gourdiflot-le-Bombé. Tout commence avec Alain Delon membre et fondateur des Homonymes Anonymes qui tente de mettre fin à ses jours. Et c’est à moment précis qu’une soucoupe volante atterrit à l’extérieur. Il a la preuve que la vie existe autre part que sur la terre (mais toute la difficulté est de partager l’information quand on a une corde autour du cou et le bout des pieds sur une chaise qui se dérobe).
Toujours à Gourdiflot-le-Bombé, en tenue d’homme araignée Arhtur accompagne sa bien-aimée à une soirée déguisée organisée par un ami culturiste de sa belle. Les kilos de muscles sont donc de la partie et très nombreux. Pas loin de là, au café « avant la fin du monde'' Francis le patron et J-Bob son fidèle client pilier de bar discutent physique quantique entre cacahuètes et pastis. Suite à un malencontreux accident, Arthur est éjecté de la soirée tandis que Lucas se retrouve chassé de chez lui à cause d’une Marilyn Monroe. Arthur et Lucas sont poursuivis par Monsieur Muscle et ses amis. C’est bien connu, l’union fait la force (même si on a une carrure de gringalet comme Arthur et Lucas).
Mais il ne faudrait pas oublier les extraterrestres, un amateur de carabine, une maire nymphomane et son époux qui a découvert le secret de l’univers, une histoire de gobage de poulpe, la théorie des mondes multiples du physicien Hugh Everett ni le fait que le célèbre rocher monégasque soit devenu un état islamiste (ses habitants fuient et deviennent des migrants).

Jubilatoire, truffé de références musicales des années 80 ou de livres cultes de la science-fiction, J.M. Erre s’en donne à cœur joie !  Même si ce livre n’est pas mon préféré, c’est toujours un grand plaisir de lire cet auteur : son style irremplaçable et son humour à divers degrés !
Décalé, déjanté et loufoque !

Tout en marchant, Arthur et Lucas admiraient le ciel étoilé. Le noir firmament leur jetait son infini à la figure, la Lune esquissait son croissant dans un coin, les astres dessinaient leurs Grande Ourse, leur Petit Renard, leur Vieille Dorade et tout le reste de la ménagerie que de toute façon on ne reconnaît jamais, quand tout à coup, ça ne loupa pas : un vertige métaphysique leur tomba dessus. Ça finit toujours comme ça, la contemplation de l'immensité du cosmos a le chic pour engendrer chez l'être humain un trouble existentiel qui l'amène à s'effrayer façon Pascal devant le silence éternel de ces espaces infinis, à s'extasier façon Corneille devant l'obscurité clarté qui tombe des étoiles, et à débiter façon tout le monde des phrases ridicules du genre "c'est beau", "c'est grand" ou "on se sent tout petit".

Lu de cet auteur La fin du monde a du retard - Le mystère Sherlock - Made in China - Série Z

samedi 20 février 2016

Jean-Louis Fournier - Ma mère du Nord

Editeur : stock - Date de parution : Septembre 2015 - 198 pages sensibles et délicates.

Ce livre est un hommage à celle qui n’apparaissait que brièvement dans "Il a jamais tué personne, mon papa". Un bel hommage à sa mère où l’amour voilé de pudeur se mêle à un humour moins caustique que d’habitude. Celle qui voulait être heureuse n’a vu que de loin le bonheur à cause de l’alcoolisme de son mari : « ma mère est tombée sous le charme. Il l’a fait chavirer ». Un homme dont personne ne savait dans quel état il rentrerait le soir après sa tournée de médecin qui s’effectuait auprès des malades mais aussi dans les bistrots. Une charge et une honte qu’elle a supportée avec courage en mettant bien souvent son orgueil de côté. Et en ce point, ce livre complète parfaitement le tableau peint dans "Il a jamais tué personne, mon papa". Surviendra le décès de son père âgée de quarante ans rongé par l’alcool « Notre père aura bu jusqu’a à la fin de sa vie. Il aura gâché sa vie, beaucoup de notre mère, un peu la nôtre » : les blessures même passées ne sont pas oubliées. La mère de Jean-Louis Fournier ne montrait pas ses sentiments mais elle a fait découvrir à ses enfants ses passions comme la musique et le théâtre à ses enfants.

Moi qui suis une inconditionnelle de cet auteur, "la Servante du seigneur" m’avait mise mal à l’aise ( et pas de billet de rédigé) mais ce nouveau livre de Jean-Louis Fournier m’a vraiment énormément touchée. Un message d’amour beau, sensible et délicat et tout en nuances d’un fils à sa mère. Et celui qui était le plus turbulent de la fratrie écrit : « elle ignorait qu’elle avait été la plus grande chance de ma vie. Je n’ai pas osé le lui dire, elle m’avait appris à taire mes sentiments. »

Lu de cet auteur :Où on va Papa ? -Il a jamais tué personne, mon papa -Le C.V. de Dieu - Satané Dieu !Veuf

mercredi 17 février 2016

Elsa Flageul - Les mijaurées

Editeur : Julliard - Date de parution : Février 2016 - 228 pages qui m'ont plus que touchée...

Clara et Lucile se sont connues au collège. D'abord le hasard puis elles ont appris à se connaître. Complémentaires, elles se trouvent des points communs et la complicité s’instaure unique et exclusive. Elle sont deux et elles sont une. Elles n’ont pas de secret l’une pour l’autre. Inséparables, et on se promet de l’être toujours. Euphorie de l’amitié, d’être sœurs de cœur pour la vie.
Avec elles, on redécouvre les années 80- 90 et l’adolescence. Les vacances partagées, les petites jalousies vite oubliées, les premiers émois amoureux.
La vie adulte est quelques mètres mais Clara et Lucile ne vont pas briser ce fil précieux. Malgré les coups durs de la vie et ses aléas, dans les bons ou les mauvais moments, elles seront toujours l’une là pour l’autre. Adultes, elles ne sont plus les gamines insouciantes et même si quelquefois la maladresse, la peur de blesser l’autre apparaissent, leur amitié est la plus forte.

C’est une histoire au fil des années qui nous rappelle des faits inscrits dans notre mémoire universelle. Mais aussi et surtout toutes ces petits choses, futiles, importantes, nécessaires qui nourrissent, cimentent la plus profonde des amitiés. Quelquefois, les routes prennent des chemins opposés. On s’éloigne, on promet de se voir, sauf que le temps passe, on oublie celle qui fut toujours présente à nos côtés. D’autre demeurent ou naissent et on les chérit avec amour.

Elsa Flageul nous tend un miroir. On s’y retrouve alors forcément les émotions sincères jaillissent ( avec des regrets, des blessures ou du bonheur). Et on a envie de dire à celles qui nous sont chères, indispensables, à quel point elles comptent pour nous. Dès les premières pages, j’ai retrouvé le style d’Elsa Flageul qui m’avait conquise avec Les araignées du soir.
Une écriture à part portée par un vrai souffle où les phrases s’étirent, font des cabrioles et accrochent la rétine, l’esprit et le cœur.
Pas de guimauve et un roman qui résonne longtemps une fois terminé !

Il y a tant d’errances dans une vie, tant de chemins rebroussés, tant de routes abandonnées et d’autres prises presque par hasard, par accident dirait-on mais justement les accidents mes amis, les échappées, les embardées qui font virer de bord et prendre des chemins de traverse qui se révèlent être des routes, il y a tant de moments d’égarement dans une vie qui ne sont pas des faiblesses non mais des respirations, des ponctuations. 

Avec le temps, nous avions appris à nous méfier donc de nos embrasement estivaux et attendons patiemment notre retour, étonnées et ébahies tout de même par la puissance du fantasme, cette capacité infinie du cœur et de l'esprit à vous faire croire n'importe quoi. 

La pudeur est la politesse des timides.

Les billets de Charlotte, Sabine

jeudi 4 février 2016

Camille Laurens - Celle que vous croyez

Editeur : Gallimard - Date de parutions : Janvier 2016 - 186 pages magistrales ! 

Agée de quarante-huit ans, professeur de littérature comparée à l’université, divorcée et mère de deux enfants, Claire séjourne en service psychiatrique. Pourquoi est-elle là ? Elle raconte son histoire au psychiatre. Pour surveiller son amant Jo plus jeune qu’elle, Claire s’est créée un profil Facebook où elle a vingt-quatre ans. Son but (par ses activités et ses loisirs) est d’attirer l’attention de Chris photographe sans le sou, ami de Jo qui l’héberge. Chris mord à l’hameçon et Claire pense ainsi surveiller Jo. S’en suivent des commentaires sur des publications jusqu’à des messages privés. Ils se parlent au téléphone, il veut la rencontrer mais elle a toujours une excuse pour éviter le rendez-vous. Sauf que Chris tombe amoureux de la Claire virtuelle et que notre «vraie» Claire a ce garçon dans la peau. Comment faire pour que Chris s’éprenne d’elle et oublie la belle et jeune Claire de Facebook? Elle prend la fuite pour ainsi dire.

Mais ce n’est pas tout car par ricochets, le livre se poursuit. On retrouve une Claire internée suivant des ateliers d’écriture dirigée par une certaine Camille, l'histoire écrite par la Claire internée qui raconte une autre version et enfin la lettre d’un auteure prénommée Camille à son éditeur.
Et c’est absolument brillant ! Entre réel et virtuel,  Camille Laurens nous entraîne entre mensonges et vérités. Elle nous trouble, nous déstabilise.

Puissant, extrêmement bien écrit, avec des réflexions sur l'écriture, alternant humour et des constats sans concession,  des surprises,  cette lecture aussi addictive qu’un très bon thriller m'a complètement bluffée ! Un roman également sur la condition féminine avec un beau portrait de femme presque quinquagénaire qui ne veut pas taire son désir. Magistral ! 

Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges, dans nos accommodements avec la réalité, dans notre de désir de possession, de domination, de maîtrise de l'autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. La différence, c'est que moi, je te dis que j'invente, je la vis. Et que, comme toute créature, elle échappe à son créateur. (...)La vie m'échappe, elle me détruit, écrire n'est qu'une manière d'y survivre - la seule manière. Je ne vis pas pour écrire, j'écris pour survivre à la vie. Je me sauve. Se faire un roman, c'est se bâtir un asile.

Une lecture tandem avec Antigone et Cathulu.
Le billet de Cuné.

mardi 2 février 2016

Isabelle Coudrier - Babybatch

Editeur : Seuil - Date de parution : Janvier 2016 - 395 pages et un coup de cœur (oui!).

A quinze ans, Dominique est une adolescente sage, sérieuse et assez solitaire. Elle n’a pas de loisirs et n’est pas du genre à traîner dans le centre commercial de la petite ville où elle habite. Bonne élève, elle entre au lycée où elle retrouve son amie depuis l’enfance. Mais depuis qu’elle a découvert trois ans plus tôt par la série Sherlock l’acteur anglais Benedict Cumberbatch, elle passe beaucoup de temps sur internet à suivre son actualité, à lire tout ce qui lui est consacré sur les forums alimentés par des fans. Elle fait partie de cette communauté qui voue à l’acteur un amour inconditionnel mais contrairement aux autres, Dominique reste un peu en retrait en ne postant jamais rien. Pourtant Babybatch (c'est ainsi qu’elle a surnommé Benedict Cumberbatch) est au centre de ses pensées. Il s’agit d’une adolescente de son époque mais sans l’être totalement. Très sensible, elle observe ceux qui l’entourent : de son nouveau professeur d’anglais à la voix basse qui n’arrive pas à se faire respecter à un garçon de sa classe tombé malade subitement, de ses parents à son amie d’enfance qui la laisse tomber. Par le biais d’un forum, elle fait la connaissance de deux fans françaises bien plus âgées qu’elle. Et avec l’une des deux Rachel qui a pratiquement l’âge de sa mère, elle garde contact et lui téléphone de temps en temps.

Avec un sens profond de l’observation et du détail,  Isabelle Coudrier nous décrit la vie de Dominique sur un peu plus d'un an avec une justesse remarquable. Ses émotions, ses sentiments sont admirablement dépeints tout comme ses questionnements ou comment elle perçoit le monde extérieur, les agissements de chacun. Et les dernières pages sont d’une beauté douloureuse sans égale.

L’écriture d’Isabelle Coudrier est magnifique car elle analyse finement. Un coup de cœur que j’ai eu du mal à quitter,  il s'agit d'un  livre impeccable, prenant, magnétique !

Partant ce n'était pas tout à fait de l'amour, seulement de l'obsession. Mais Dominique en était arrivée au point où elle se demandait si elle pouvait aimer autrement. 

Il était peu ordinaire d'une jeune fille prît la peine d'anticiper à ce point sur son existence, qu'une adolescente de quinze ans se projetât ainsi, éprouvant déjà la nostalgie d'un présent impossible à vivre. C'était une bizarre façon d'avancer, de ne pas avancer, et Dominique la déplorait secrètement. Ignorant s'il s'agissait du sort commun ou si elle était seule à éprouver ce sentiment, elle préférait prudemment le passer sous silence. Si c'était une faiblesse, comme elle le craignait, mieux valait n'en parler à personne. 


Un grand merci à Babelio.

Le billet de Cuné

Lu de cette auteure : J'étais Quentin Erschen

lundi 1 février 2016

Evains Wêche - Les brasseurs de la ville

Editeur : Philippe Rey - Date de parution : Janvier 2016 - 190 pages à découvrir!

Haïti, dans un des quartiers pauvres éloignés du centre de Port-au-Prince, une famille comme tant d’autres survit au jour le jour. Le père est maître pelle sur un chantier, un travail harassant et difficile. la mère est « marchande ambulante de serviettes, parfois repasseuse. (..) La bonne à tout faire quand la rue ne donne rien ». Et cinq enfants à nourrir souvent difficilement. Leur fille adolescente Babette l’aînée fait la fierté de ses parents : belle et intelligente. Ils lui imaginent un bel avenir différent du leur. Un homme beaucoup plus âgé qu’elle la remarque. C’est un homme d’affaires riche et  marié M. Erickson qui vient souvent à Haïti. Il gâte Babette et est effrayé par l’endroit où ils habitent. Alors il leur offre de loger dans une belle maison dans un autre quartier mais en contrepartie il veut que Babette vive avec lui.

Dans ce roman où le père et la mère prennent tour à tour la parole, on assiste au tournant bien loin d’être rose que prend la vie de l’adolescente. Elle est « la chose » de M. Erickson, une de ses maitresses entretenues. Et ses parents sans vouloir se l’avouer ressentent la honte et la culpabilité d’avoir cédé à ce marchandage. Ils ne voient plus Babette et découvre avec douleur et rage qu’elle tourne dans des films pornographiques sous la houlette de M. Erickson. Je n’en dirai pas plus sur la suite.

Dans ce premier roman, Evains Wêche dresse un portrait sans complaisance d’un système gouverné par la corruption et les pots de vin mais il critique également la communauté internationale et les ONG. Mais il n'oublie pas ce courage  si caractéristique des habitants d'Haïti. Même si je n'ai pas retrouvé ici le phrasé que j'aime tant dans la littérature haïtienne, ce livre par son regard sans concession bouscule et est à découvrir ! 

Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. Comme moi, les SDF vont et viennent ici et là, brassant l'air de la ville. Et la couleur, c'est une question de famille. Ma mère, si ce n'est pas mon père porte, portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C'était le seul moyen de couleur et sa vie. Depuis nous sommes arc-en-ciel.(...) À Port-au-Prince, c'est chaque jour le carnaval.

Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On explique pas Port-au-Prince . On vit Port-au-Prince. Je n'ai jamais vu quelqu'un s'habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleur. L'accouchement de la vie est un film d'horreur ou les acteurs croient que tout est normal. Comment dire Port-au-Prince? Cette ville est un piège. Cette ville est un examen. Pour avoir droit de cité, le nouveau venu doit y passer. J'habitais attends sur l'avenue Pouplard. les choses n'étaient pas si terribles, mais le bruit faisait déjà la pluie et le beau temps.

dimanche 31 janvier 2016

Alexandre Seurat - La maladroite

Editeur : Éditions du Rouergue - Date de parution : Août 2015 - 122 pages dont on ne sort pas indemne.

En ayant pour thème la maltraitance des enfants, j’avais une appréhension celle d’être prise en otage par les ressentis qu’un tel thème ne peut que susciter. Mais en choisissant de nous raconter l’histoire de Diana âgée de huit ans (tirée d’un fait réel) par les personnes qu’elle a rencontrées ou qui l’ont côtoyées, Alexandre Seurat permet à travers les témoignages de saisir l’ampleur, la genèse de ce drame.

Tout commence par un avis de recherche de Diana car ses parents l'ont signalé disparue. Son ancienne institutrice se souvient de la fillette, des anomalies qu’elle avait constatées. Bleus, trace de coups pour lesquels les parents de Diana mettaient en avant sa maladresse. Mais elle a compris qu’il s’agissait d’autre chose et va remuer ciel et terre. Directrice d’école, médecin, la tante de Diana, sa grand-mère, les gendarmes, le personnel des services sociaux prennent tour à tour la parole. Comme la première institutrice de Diana, il y a ceux qui se sentent impuissants, d’autres qui ne veulent pas prendre de décision trop hâtivement. Les parents de Diana jouent la comédie à merveille : celle d’une famille unie ou tout le monde aime Diana. Malgré la machine mise en marche, il sera trop tard pour Diana.

Aucun voyeurisme, aucun pathos ni aucune scène de violence. Tous est suggéré mais le dysfonctionnement de l’administration surgit entre les lignes. Un premier livre qu’on lit la gorge serrée et dont on ne sort pas indemne. 

D'autres s'en chargeront, on a fait de notre mieux.

Pour d'autres billets, je vous renvoie à Babelio et à Libfly.

vendredi 29 janvier 2016

Jean Echenoz - Envoyée spéciale

Editeur : les éditions de Minuit - Date de parution : Janvier 2016 - 315 pages de plaisir à ne pas bouder!

Constance « amoureusement insatisfaite » parisienne trentenaire s’ennuie. Elle vient de mettre son appartement vente et est séparée de son mari Lou Tosk ancien compositeur dont un titre a remporté un succès planétaire ( « Lou Tausk n’est certes pas le premier à avoir connu cela, c’est arrivé à d’autres, quoique fort peu nombreux. Prenez par exemple Patrick Hernandez, qui n’a rien fait de toute sa vie que Born to be Alive - écrit en dix minutes, enregistré en deux jours, refusé d’abord par tous les producteurs puis devenu un succès intercontinental dont les royautés lui ont permis de se la couler douce tout le restant de son existence »). La vie monotone de Constance va changer et pas qu’un peu. Car elle est enlevée en plein Paris par trois hommes, amenée dans la Creuse (département idéal pour cacher quelqu’un vu le nombre peu élevé d’habitants) où elle va séjourner plusieurs mois. La rançon demandée à son futur ex-mari (qui a d'autres chats à fouetter) reste sans réponse. Et au fil du temps, la glace se brise entre elle et les deux hommes chargés de la surveiller (on cuisine des petits plats, on rigole, on se repose, on joue, bref des vacances entre amis). Elle pourrait s’enfuir mais non et son périple se poursuit en Corée du Nord.

Dans cette  parodie irrésistible de roman d’espionnage,  un brin déjantée et loufoque avec de nombreux rebondissements et des situations quasi-burlesques,  l’auteur s’amuse avec ses personnages, les égratignent et s'adresse souvent au lecteur créant ainsi une complicité (on se croirait presque dans un livre de JM Erre). De digressions qui nous renseignent sur le taekwondo (un art martial) ou sur les papillons, on lit cette histoire avec régal sans jamais être perdu car c'est parfaitement maîtrisé (sans en avoir l'air).

C’est drôle, on sourit et on rigole, on se laisse mener par le bout du nez en se délectant de l’écriture de Jean Echenoz,  de ses interventions et de ses observations malicieuses. Vous l'aurez compris un plaisir à ne pas bouder !

Chemisier bleu tendu, pantalon skinny anthracite, souliers plats, coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier - ce qui n'a pas l'air d'aller très bien ensemble mais si, ça colle tout à fait. Trente-quatre ans, peu active et peu diplômée - à peine capacitaire en droit-, épouse d'un homme dont les affaires marchent ou du moins ont marché, mais c'est la vie avec cet homme qui ne marche qu'à moitié : vie matérielle facile, vie matrimoniale pas. 

Reste les autres usagers de la rame qu'on peut toujours examiner mais, dans le métro, il ne faut pas les regarder trop longtemps, ni les hommes car cela peut être mal pris aussi. Reste les enfants : ce qu'il y a de bien avec les enfants, c'est qu'on peut les regarder tant qu'on veut, même dans les yeux, on peut aller jusqu'à leurs sourire sans redouter de représailles. Croit-on.
Croit-on car en réalité, sous leur masque d'indifférence et de candeur ils vous repèrent, ils prennent des notes, se renseignent sur votre état civil, vous identifient au moindre détail près grâce à leurs super-pouvoirs, vous mettent en fiche, vous inscrivent sur leur liste et un jour ou l'autre, une fois adulte ou même avant, dès qu'ils seront en âge de régler leurs comptes, vous comprendrez votre douleur.

Le billet de Nicole

samedi 23 janvier 2016

Mary Dorsan - Le présent infini s'arrête

Editeur :P.O.L - Date de parution : Août 2015 - 720 pages qui bousculent. 

« À mes collègues, à nos patients et leur famille. C’est écrit parce que c’est notre histoire mêlée. C’est le récit de vies difficiles, méconnues, à la marge. Pour affirmer que vous existez. Que nous existons ensemble. Garder le silence était impossible. Vous dire ce livre aussi. » Ces quelques lignes sont la postface et quand on les lit, après avoir terminé ce livre, ces mots de Mary Dorsan prennent tout leur sens.
La narratrice est infirmière psychiatrique dans un appartement thérapeutique en banlieue parisienne qui accueille des adolescents. Certains y restent jour et nuit, d’autres n’y viennent que quelques jours par semaine ou moins. Une étape qui peut durer de plusieurs semaines à plusieurs années. Ils souffrent de troubles psychiatriques de problèmes familiaux, comportementaux et de l’attachement. A la marge de la société, de l’école, cet appartement thérapeutique est leur point d’ancrage avec une équipe médicale pour les aider, les écouter. L’équipe médicale doit gérer l’imprévisible, la violence physique et/ou verbale qui couve et qui peut éclater à tout moment. Les écouter, essayer de les faire parler et de dire ce qu’ils ressentent mais aussi les faire respecter les règles, les réconforter si nécessaire ou interdire, leur proposer des activités intérieures et extérieures (sorties au musée, à la mer), repérer les signes d’une crise qui va se produire et savoir y mettre fin.
Et nous lecteurs, on se retrouve immergés pendant une année comme dans un huis clos avec ces adolescents : Thierry, Jean-Marc, Roberto, Pablo, Hisham, Romuald et Aurélie. On découvre une violence inattendue ( comme Thierry qui tous les jours étale ses selles dans sa chambre, dans les sanitaires), des adolescents qui souffrent d’être rejetés par leur parents mais aussi des moments de calme. Mais rien n’est figé, une journée sans problème peut tourner en une soirée catastrophique. Et dans ce livre, Mary Dorsan ne s’intéresse pas qu’aux patients, elle inclue l’équipe médicale car « on ne peut pas parler que des patients sans parler des soignants». Des doutes, du ras-le-bol, de la peur, des liens (tendus par moments) entre collègues ou ce qui les lie mais aussi des sourires, une coordination obligatoire entre eux, l’appréhension pour certains de reprendre le travail après des vacances et comment la violence les affecte.  «J’écris pour une publication. Pour des lecteurs inconnus qui voudront bien se sentir touchés pour que quelque chose change. En eux. Dans leur regard. Leur cœur. La société.»

Mary Dorsan est un pseudonyme, la narratrice est l’auteure et donc infirmière psychiatrique. Elle réussit avec sobriété à nous décrire la complexité de son travail. Un premier livre puissant qui bouscule également, servi par une écriture qui touche au plus près des relations, d’une situation, des ressentis.

vendredi 22 janvier 2016

Anne Berest - Recherche femme parfaite

Editeur : Grasset - Date de parution : Septembre 2015 - 292 pages dévorées ! 

Photographe, Emilienne est admiratrice de Julie « qui, à quarante ans dirige une entreprise spécialisée dans la fidélisation à long terme des clients(…), une femme assez habile pour confectionner des gâteaux en forme de hamburgers, une femme capable, après voir présidé une réunion, d’enfiler une jupe crayon pour rejoindre son mari à l’opéra et pleurer en écoutant Madame Butterfly » sa voisine de palier devenue au fil du temps son amie. Emilienne décide de participer à un concours de photos sur le thème « portaits(s) de femme(s) » à Arles et elle a déjà son modèle : Julie. Sauf que cette dernière après son accouchement s’écroule et se retrouve hospitalisée à Sainte Anne pour cause d’épuisement. Mais Emilienne a son idée « je prendrais en photographie des femmes admirables, des héroïnes du quotidien, des modèles pour leur entourage. Et à travers ces différents portraits, se dessinerait l’idée que la femme d’aujourd’hui veut donner d’elle-même –une femme parfaite ».
Le tout est de commencer et que la première lui donne le nom d’une autre femme qu’elle admire et ainsi de suite pour refléter « un certain idéal contemporain ».

Dans ce roman sans temps mort et au ton relevé, on rencontre en compagnie d’Emilienne des femmes bien différentes qui racontent ou non leur parcours personnel et donnent leur vision de la femme parfaite. Et ça passe par des griefs contre la société (qui aurait engendré ce mythe en enfermant la femme dans un corps aux mensurations définies en lui refusant de vieillir) jusqu’à des rancœurs envers leurs aînées.
C’est enjoué, drôlement bien mené, on tourne les pages avec un sourire aux lèvres car Emilienne assume pleinement assume pleinement sa vie, sa personnalité, sa fantaisie et parce que derrière l’humour, il y a de vraies réflexions sur la condition de la femme. Un roman dévoré qui déborde d’une belle énergie contagieuse ! 

Les gens de bon goût sont d'un ennui mortel et contagieux.

Les billets de CathuluCuné

Lu de cette auteure : La fille de son pèreSagan 1954

jeudi 21 janvier 2016

Cécile Ladjali - Illettré

Editeur : Actes Sud - Date de parution : Janvier 2016 - 212 pages et un avis mitigé. 

Léo ne peut pas « lire un courrier, lire les pancartes à l’usine ce qui lui éviterait de passer sous un rouleur compresseur, (..), faire ses courses sans acheter toujours la même chose en raison des prix sur les emballages (rien que le problèmes des nombres à virgule cette fois (…), lire le nom des stations de métro, lire le nom des rues, (..)» et la liste continue.
A vingt ans, il est illettré. De sa cité à la porte de Saint-Ouen pour se rendre à l’imprimerie où il travaille, il connaît par coeur le chemin. Il a eu une enfance chaotique : ses parents ont disparu alors qu’il avait six ans, sa grand-mère analphabète aimante, protectrice a pris le relais et l’a maintenu dans l’ignorance. Grâce sa mémoire auditive, cet enfant calme a pu passer d’une classe à l’autre mais au collège, tout est devenu trop compliqué. Impossible de faire comme si. Déscolarisé à treize ans (l’école de la République a fermé les yeux) puis le travail à seize ans.
Peu à peu, les mots se sont effacés pour devenir des barrières infranchissables. A cause de son handicap qui ne se voit pas, il en a acquis un autre à l’usine : deux doigts amputés. Sibylle l’infirmière venue le soigner a compris la honte profonde de Léo et l’aide en lui donnant des cours. Il peuple ses nuits, elle est en amoureuse. Léo veut réapprendre ce que sa mémoire a enfoui dans un coin mais il y a la peur « l’intuition soudaine que mémoire et conscience de soi dépendent en grande partie de la capacité qu’ont les gens à dire et à écrire qui ils sont lui flanque le vertige ». Epris de Sibylle, il aimerait tant lui écrire et il entame des cours pour adultes.
On pourrait imaginer une belle suite et un Léo fier de sa réussite. Il n’en sera rien.

Quand je lis, plusieurs paramètres entrent en compte. J’ai été touchée par la personnalité Léo : sa sensibilité, sa bienveillance et également par des passages absolument magnifiques car l’écriture de Cécile Ladajli est poétique. Mais il y aussi l’histoire et sa crédibilité ( je ne pense pas qu’à l’heure actuelle un enfant puisse entrer au collège sans certaines bases). De plus, j’ai eu l’impression que l’auteure alourdissait vraiment de trop le parcours de Léo. Un roman assez sombre, une fin affreusement horrible et un avis mitigé. 

Avec les mots, il serait le maître de son destin., il pourrait aimer. Les livres sont l'examen de la vie. Un miroir où l'on se voit, par lequel on se connaît, où l'on apprend à nommer et cesser de subir. Et puis être en mesure de de faire naître ce lien ( même illusoire) entre ce qu'on lit et soi-même doit être une chose merveilleuse, une expérience unique à tenter. 

Lu de cette auteur : Ordalie

dimanche 17 janvier 2016

Christian Garcin - Les vies multiples de Jeremiah Reynolds

Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2016 - 167 pages et un plaisir de lecture !

Quel rapport peut-il y avoir entre une théorie  sur la terre creuse  et le livre Mody Dick de Melville ? A priori aucun et pourtant après la lecture de ce roman, on serait tenter d’affirmer le contraire.

Tout débute au 19ème siècle aux Etats-Unis avec John Cleves Symmes Jr défenseur de la fameuse théorie. Cet ancien militaire cherche à lever des fonds  afin de mener une expédition aux pôles (où se trouveraient les portes d’entrée pour accéder à l’intérieur de la terre). Hélas, celui-ci ne sait pas manier le verbe devant un public. Assistant à l’une de ses conférences, le jeune Jeremiah N. Reynolds est convaincu. De plus, il sait parler à un auditoire et la théorie est même présentée devant le Congrès. Et notre Reynolds se retrouve à bord d’un navire d'expédition. Mais les terres glacées de l’Antarctique ne lui révèlent aucune porte et après avoir risqué sa vie, il abandonne la théorie de son ancien collaborateur. Lors d’une escale au Chili durant laquelle il déserte, il tombe amoureux d’une jeune femme et combat auprès des communautés aborigènes. Après deux années, il abandonne le Chili et a pour projet de mettre sur pied une chasse à la baleine avec un ancien pêcheur de baleine. Mais c’était sans compter sur une bagarre qui le prive de son nouveau compagnon.
Il devient alors le secrétaire personnel du capitaine du navire le Potomac. Le revoilà sur mer et habité par les histoires racontées par le chasseur de baleine et celle en particulier d’un cachalot blanc qui échappe à tous les hommes.

A New-York, il décide qu’il est temps pour lui de reprendre des études et d’avoir une vie plus calme. Avocat et marié, il deviendra un ami d’Edgar Allan Poe ( le personnage d’Arthur Gordon Pym est inspiré de Reynolds) mais surtout il écrira un seul et unique livre Mocha Dick. "En octobre 1851, Reynolds a cinquante-deux ans. Herman Melville, qui en a vingt de moins, publie Mody Dick. Reynolds le lit peut-être. Peut-être pas. On n’en sait rien. De tout façon ce n’est pas un franc succès. Ca viendra, dans soixante-dix ans environ. Il suffit d’être patient."  

Ce livre formidablement bien écrit est terriblement passionnant ! Sans temps mort, la trame à tiroirs nous suspend avec bonheur à cette vie hors du commun et Christian Garcin nous ferre du début à la fin. Un vrai plaisir de lecture ! 

mercredi 13 janvier 2016

Colombe Boncenne - Comme neige

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : janvier 2016 - 114 pages malicieuses ! 

De passage avec son épouse dans une petite ville de province, Constantin Caillaud découvre par hasard  un livre d’Emilien Petit. Ce dernier est son auteur préféré mais  le roman intitulé "Neige noire" lui est inconnu. Il le lit et  et de retour à Paris,  il s’aperçoit qu’il a oublié le livre à l’hôtel. Il contacte sa maîtresse Hélène pour lui faire part de sa trouvaille. Mais comme il ne peut lui montrer l’objet en question, Hélène croit à une plaisanterie.

 « Curieux par nature, comptable de profession et passionné de littérature », Constantin ne veut pas lâcher le morceau et s‘active à des recherches. Le roman n’est pas répertorié dans l’œuvre d’Emilien Petit. En plus, ce dernier n’a plus écrit de plusieurs années et s’est retiré de scène littéraire. Constantin écrit  aux amis de l'auteur dont Jean-Philippe Toussaint, Olivier Rolin, Antoine Volodine. L’affaire prend une ampleur inattendue car chacun a son opinion et on crie à la supercherie, au scandale ou à un stratagème élaboré par Emilien Petit (afin de faire parler de lui).
Dépassé, Constantin voit son nom écrit dans les journaux et on lui attribue la paternité de ce livre. Avec un sourire aux lèvres, on suit les (més)aventures de notre comptable plongé dans le milieu de l'édition où les pics et la jalousie ne sont jamais loin.

Malgré quelques toutes petites maladresses, voici un un premier roman original, malicieux, un brin décalé, pétillant et drôlement bien ficelé ! Ah oui, et si vous pensez trouver le fin mot de l’histoire et bien détrompez-vous car Colombe Boncenne s'amuse avec la réalité et la fiction !

lundi 11 janvier 2016

Emmanuelle Richard - Pour la peau

Editions de l'Olivier - date de parution : Janvier 2016 - 222 pages superbes !

Après une relation de six années qui s’est soldée par une rupture d’un commun accord, la narratrice cherche un nouvel appartement en province. C’est E. qui lui le fait visiter. Dégingandé, plus âgé qu’elle, le visage marqué de ceux qui ont vécu et il lui est presque antipathique En attendant de pouvoir gagner sa vie par l’écriture, elle a un travail alimentaire dans un magasin de jouets. Parce qu’elle ne veut plus d’affect, elle s’est inscrite sur un site de rencontres pour personnes mariées. Histoire de pas passer par la case des sentiments et des attaches. Des problèmes dans son nouvel appartement l'obligent à contacter E.. 
Ils vont donc se revoir. De textos à des rendez-vous pour boire un verre,  elle en apprend  plus sur lui : sa  jeunesse à Londres, la drogue et sa copine qui l'a quitté. Sans jamais que l'idée ne l'effleure auparavant, elle s’éprend de lui, de sa façon d’être et de son corps. Ils avancent à tâtons, se découvrent. S'ensuivent quatre semaines d'amour en été où elle veut croire au bonheur présent et futur. Quitte à  supporter les nombreuses fois où il boit trop, quitte à cracher sur ses résolutions (jamais je ne le ferai par amour ), à oublier les disputes et le risque d’avoir mal.

  (…) comment passe-t-on de l'indifférence au mépris à la curiosité, puis au désir et enfin en sentiment amoureux ? À quel moment ai-je commencé à regarder E. ? À quel moment a-t-il commencé à me plaire ? À quel moment ai-je eu l’impression foudroyante de le voir, en entier, et d'en être bouleversée ? À quel moment a surgi le désir fou d'appartenir à cette homme à n'importe quel prix, comme jamais je n'avais désiré auparavant appartenir à quelqu'un, appartenir tout court, pour pouvoir me désintégrer et m'annuler à lui, oublier que j'existe et, simplement, essentiellement, veiller sur son corps, prendre soin de lui ? À quel moment suis-je tombée ?

Si j’ai indiqué cet extrait, c’est parce qu’il résume (je trouve) parfaitement la trame principale de ce roman. Tout y est décrit : le désir, l’attente, la peur, le manque de l’autre, l’incandescence, le plaisir incendiaire et charnel, le bonheur entraperçu et imaginé, les utopies, la puissance et la violence des sentiments, ce qu'on refuse d'admettre, la volonté d'y croire encore car le coeur ne veut pas, les faiblesses et la chute.

Un roman immensément intense et  sans tabou où l’écriture fait appel à tous les sens et où toutes les sensations sont décrites superbement  avec réalisme et subtilité (j'ai relu des passages entiers). De longues phrases à justes quelques mots, l’écriture colle au récit comme une seconde peau.  En y ajoutant également des réflexions que le recul apporte, elle nous ouvre la porte sur l'ensemble des ressentis.  Car il lui fallait écrire pour mettre un point final, pour reléguer E. au passé et ce, définitivement.

Je n’ai pas lu mais ressenti viscéralement ce deuxième roman d’Emmanuelle Richard. Un livre devenu hérisson tant j’y ai inséré de marque-pages !

Ceci est une chimère,  bien sûr, mais en le vivant, en retrouvant ce goût, j'ai eu la sensation que la vie de nouveau était devant moi, ouverte à tous les possibles, et intense, neuve, lavée, évidente à un point qu'elle n'avait jamais été.

Je ne comprends rien à ce qu'il attend de moi, je commence à l'aimer, je décide d'oublier que je ne comprends rien et que c'est un jeu qui devient dangereux, se mettre à aimer un homme quitté (...)

Lu de cette  auteure : La légèreté

vendredi 8 janvier 2016

Philippe Claudel - L'arbre du pays Toraja

Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2016 - 216 pages  qui m'ont très touchée. 

Au printemps 2012, sur l’île de Sulawesi en Indonésie, le narrateur  découvre le peuple des Toraja. Loin de nos rites funéraires où « l’on gomme la présence de la mort », les enfants morts sont déposés dans le tronc d’un arbre « au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l'enfant dans son grand corps à lui, sous son écorcé ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait de monter vers les cieux au rythme patient de la croissance de l'arbre. » A son retour en France, son meilleur ami Eugène lui apprend qu’il a un cancer et en décède peu de temps après.
Bouleversé, lui qui est âgé d’une cinquantaine d’années, revient sur sa vie : son amitié avec Eugène, ses enfants et sa compagne plus jeune que lui, le temps qui passe et laisse des traces, ceux qui l’ont marqué, notre rapport au corps et à la mort.

Philippe Claudel aurait pu s’embourber dans quelque chose d’assez désespérant mais non. Au contraire, il nous livre un hymne à la vie avec des réflexions très justes sur le sens de la vie, l’amour, les éclats de bonheur. Et j’ai envie de dire que tout naturellement nos propres souvenirs remontent à la surface. 

Avec une écriture poétique et beaucoup de sensibilité, l’auteur nous rappelle que la vie précieuse continue avec ceux qui logent dans nos cœurs comme dans une fabrique intérieure.
Les thèmes et la beauté qui se dégage de ce livre m'ont très touchée ! Une lecture forte et riche d'enseignements.  

Notre vie n'est en rien une figure linéaire. Elle ressemble plutôt à l'unique exemplaire d'un livre, pour certains d'entre nous composé de quelques pages seulement, propres et lisses, recouvertes d'une écriture sage et appliquée, pour d'autres d'un nombre beaucoup plus important de feuillets, certains déchirés, d'autres plus ou moins raturés, plein de reprise et de repentirs. Chaque page correspond à un moment de notre existence et surtout à celle ou celui que nous avons été à ce moment-là, et que nous ne sommes plus, et que nous regardons, si jamais nous prend l'envie ou la nécessité de feuilleter le livre, comme un être tout à l'heure fois étranger et paradoxalement étrangement proche.

Le billet de Céleste

Lu de cet auteur : L'enquête - Le café de l'Excelsior - Le rapport de Brodeck

mardi 5 janvier 2016

Hubert Haddad - Corps désirable

Editeur : 168 pages - Date de parution : Août 2015 - 168 pages troublantes et dérangeantes! 

Journaliste d'investigation, Cédric Erg a coupé les ponts avec son passé et son père depuis bien des années. Sous son patronyme d’emprunt, il dénonce le lobby de l’industrie pharmaceutique avec laquelle son père a fait fortune. Avec Lorma une très belle femme, il vit le grand amour. Mais suite à un accident, il est entre la vie et la mort, et son corps est un tombeau. Des chirurgiens veulent tenter une première : greffer sa tête sur un autre corps. L’opération est une réussite et les différents risques comme celui du rejet sont écartés, mais Cédric vit mal avec ce corps qui n’est pas le sien et ressent cette impression d’être un usurpateur. Est-ce le cerveau qui commande tout ? Et la mémoire du corps ? Qui du corps ou de la tête est le greffon?

Avec une écriture travaillée et si délicieuse à lire, sans nous noyer sous des termes médicaux, Hubert Haddad ouvre de nombreuses portes d’où surgissent des questions. L’éthique, la morale, les progrès et/ou les dérives de la science, la folie surgissent à travers les lignes.
En peu de pages l’auteur non seulement installe un suspense mais décrit parfaitement les émotions avec beaucoup de subtilité. A lire incontestablement car ce roman est troublant, dérangeant et fascinant en même temps car il touche à l’identité de la personne. 

Même s'il parvenait à accepter sa transplantation, la symbiose promise avec son hôte inconnu lui semblait tout à fait révulsante et contre-nature. Mais qu'allait-il faire de cette réalité hybride et dédoublée maintenant, car il éprouvait de manière irrépressible une dualité charnelle et mentale, une impression de coexistence monstrueuse. 

Les billets de Le bruit des livres, Yv

Lu de cet auteur : Théorie de la vilaine petite fille - Vent printanier

jeudi 31 décembre 2015

Delphine de Vigan - D'après une histoire vraie

Editeur : JC Lattès - Date de parution : Août 2015 - 479 pages qu'on ne lâche pas !

Après le succès et les retombées de Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan connaît l’angoisse de la page blanche. Au cours d’une soirée, elle fait la connaissance de L. une femme qui semble sûre d’elle contrairement à l’auteure qui est vulnérable. Les deux femmes deviennent amies : L. est à l’écoute, aux petits soins. Mais elle est aussi possessive et elle ne veut être que sa seule amie. Elle tisse sa toile autour de l’auteure jusqu‘à devenir indispensable. Et elle se montre très intéressée par ce que l’auteure projette d’écrire. Selon elle, la fiction n’intéresse pas les lecteurs seul le vécu vaut la peine d’être raconté. Elle insiste, revient à la charge.

En distillant des éléments personnels, on se dit que Delphine de Vigan nous raconte sa vie. On pourrait penser que l’auteure a fait pénétrer sans le vouloir le loup dans la bergerie mais il y a bien plus. Car ce livre prend un autre tournant totalement inattendu.
Aussi addictif qu’un très bon thriller, très bien mené, avec des réflexions sur l'écriture, la fiction et la réalité, Delphine de Vigan nous bluffe entièrement et totalement sur toute la ligne ! Un livre qu’on ne lâche pas, vous êtes prévenus. 

Mais toute écriture de soi est est un roman.Le récit est une illusion. Il n'existe pas. Aucun livre ne devrait porter être autorisé à porter cette mention.

Et j'ai eu l'immense chance de rencontrer Delphine de Vigan et de discuter avec elle à la librairie Dialogues  quand elle est venue parler de ce livre. Un grand bonheur de 2015 !

Lu de cette auteure :  Les Jolis Garçons - Les heures souterraines - No et moi - Rien ne s'oppose à la nuit


dimanche 27 décembre 2015

Christophe Boltanski - La cache

Editeur : Stock - Date de parution : Août 2015 - 335 pages et un premier roman totalement réussi !

Ce livre s’ouvre sur l’image d’une voiture, pas n’importe laquelle, mais celle de la voiture familiale : une Fiat 500 lusso de couleur blanche. A son volant, Mère-Grand aux jambes invalides à cause d’une polio contractée dans les années 1930. Une grand-mère appelée ainsi par ses petits-enfants à sa demande.
L’hôtel particulier rue de Grenelle à Paris était bien plus que leur habitation, il était leur antre et leur nid. Derrière ses jolies façades de type chic, l’intérieur était à l’image de leur façon de vivre assez (ou très) particulière.

A partir de chaque pièce de cette maison, Christophe Boltanski retrace l’histoire de son clan. Son grand-père Etienne était un médecin qui défaillait la vue du sang. Son épouse Marie-Elise tenait à avoir ses enfants toujours près d’elle. Un instinct de louve mêlé à celui de l’amour maternel. Pas d’éducation à strictement parler pour les enfants, pas de repas équilibrés pris à heures fixes et pas d’école obligatoire. Etienne était l’enfant unique d’un couple d’émigrés juifs venant de Russie. Un homme né ne France, qui aimait son pays et qui s’est battu pour lui mais l’étoile jaune lui a montré un autre visage de la France qu’il ignorait. Marie-Elise, elle, avait été confiée par ses parents à une tante célibataire.
A travers des anecdotes qui sont quelquefois quasi-surréalistes, drôles (on imagine mal six personnes partir sur les routes en vacances dans une Fiat 500 et même y dormir) ou qui nous ramènent à des heures sombres de l’histoire, l’identité jalonne ce livre. Car qui est-on quand on doit se cacher ?

A partir des souvenirs entendus et probablement déformés sur ses aïeuls paternels qu’il n’a pas connus, l’auteur se lance dans une quête sur l’origine de ses racines.
La grand-mère de Christophe Boltanski est le pilier de cette famille atypique, attachante et de ce livre vraiment très, très intéressant. Il y a beaucoup de choses que l’on apprend sur ses grands-parents (et en particulier sur sa grand-mère) mais en dire plus serait gâcher le plaisir des futurs lecteurs aussi je ne préfère ne pas en dire plus.
Un très bon premier livre, maîtrisé, vivant et où l’on ressent une vraie modestie de la part de l’auteur (certains auraient, avec fierté ou orgueil, mentionné les titres, les professions des oncles, du père et de la tante mais lui non).

Cela peut paraître étrange de commencer la description d'une maison par sa voiture. La Fiat 500, tout comme sa grande sœur suédoise, constitue la première pièce de la rue de Grenelle, son prolongement, son sas, sa partie mobile, sa chambre hors les murs, ses yeux, son globe oculaire. À l'égal d'un foyer, elle forme un univers fini, rond, lisse, aussi chaud et rassurant qu'un coin du feu.

Les billets de Nicole, Séverine

mercredi 23 décembre 2015

Tatiana Arfel - L'attente du soir

Editeur : Editions Corti - Date de première parution :2008 - 325 pages de beauté lumineuse !

Ils sont trois personnages qui vivent à l’écart du monde volontairement ou non. Il y a d’abord Giacomo dresseur de caniches et compositeur de symphonies parfumées. Le cirque est toute sa vie. Son père avant lui était clown comme lui. La mort accidentelle de sa mère trapéziste parvenue alors qu’elle était jeune a plongé son père dans une tristesse qui l’a éloigné du monde du cirque. Giacomo a pris la relève directeur de ce monde ambulant qui s’arrête dans les villes et villages pour offrir un peu de bonheur aux gens. Agé de plus de cinquante ans, il cache ses blessures. Sa vraie et belle humanité dissimule son côté fataliste sur le malheur et la mort.

Melle B. a vécu une enfance aseptisée sans amour et sans que ses parents la regardent dans les yeux. Elle a grandi invisible aux yeux des autres avec un grand vide à l’intérieur d’elle. Sans avoir eu accès au mode d’emploi de la vie, la fadeur et la routine sont son quotidien. Une femme devenue crayeuse, grise que l’on ne remarque pas. Seules les tables de multiplication qu’elle se récite parviennent à chasser son angoisse.

Et puis il y a le môme qui a vécu sur un terrain vague, enfant abandonné sans personne pour s’occuper de lui. A la mort du petit chien qui lui tenait compagnie, affamé, il est obligé de s’aventurer dans la ville. Il ne sait pas parler sauf aboyer, les gens pour lui sont des ombres et il ne sait rien du monde. Mais les couleurs remplacent les mots qu’il n’a pas, il pense et se définit à travers les teintes et ses peintures sont le reflet de ses émotions. Les chemins de ces trois personnages qui chacun portent leur lot de souffrances vont se rencontrer. L’auteur offre tour à tour à chacun la parole pour se raconter et nous raconter ce qui va se tisser.

Malgré la solitude, la souffrance, la noirceur et la folie menaçante, la beauté existe et s’offre à nous. Une lecture avec sa part de magie douce comme celle qui faisait briller nos yeux d’enfants et où les couleurs s’invitent tout naturellement. Tatiana Arfel avec une écriture délicate, poétique et sensible qui fait mouche m’a touchée-coulée. Un premier roman dont on sort le coeur rempli d’émotions mais avec un sentiment d’apaisement et de beauté lumineuse.

Un grand merci à Julien (librairie Dialogues) pour ce conseil de lecture.

dimanche 20 décembre 2015

Marie-Hélène Lafon - Chantiers

Éditeur : Editions des Busclats - Date de parution : Août 2015 - 120 pages magnifiques !

Celle qui a quitté son pays et la ferme familiale car elle pouvait entreprendre des études et devait les réussir (condition sine qua non) a commencé à écrire à 34 ans et a été publié pour la première fois  à l’âge de 39 ans.
Avec Chantiers, nous sommes avec elle à l’établi  « in situ ; et c’est une place, une place dans le monde, un creux pour le vertige et la jubilation, ensemble, les deux, à fond à fond à fond », un lieu  « où ça fermente, où je fomente ». «  Nous y sommes, au corps à corps,  au contact, jusqu’au cou avec les mots, la phrase et le phrasé, le récit ». Car Marie-Hélène Lafon explore les mots, les creuse jusqu’à l’os, matière vivante sous ses doigts qu’elle pose et repose sur l’établi.

Un écrivain exigeant avec son travail qui nous enchante en parlant de grammaire (un pour régal), de ponctuation, de temps, de son amour pour Flaubert et qui a toujours en tête celui ou celle qui recevra ses textes. «  la phrase est tendue et travaillée pour lui rentrer dedans, pour rentrer dans les lecteurs, leur faire perdre et chercher, perdre ou chercher, rechercher, recouvrer leur respiration, et leur souffle. La phrase est faite pour leur passer dessus, au travers, pour les caresser pour les broyer les caresser les consoler les acculer les empoigner les débusquer les pousser dans leurs retranchements les plus embroussaillés les consoler les caresser. La phrase est faite pour danser. »

Marie-Hélène habite l’écriture, les mots « c’est toujours être dans la langue, l’habiter comme on habiterait une maison, la triturer, fourrager en elle, c’est toujours faire rendre gorge aux mots et les apprivoiser, l’un n’excluant pas l’autre, pour vivre mieux, si vivre c’est aussi dire ; car vivre, ce serait aussi dire, pas seulement, mais aussi ».

C’est beau, puissant, vivant, éblouissant, on fait corps avec ces chantiers.
Un livre qui nous parle, nous enveloppe, nous transperce et prend possession de nous. Magnifique !

Lu de cette auteure : Joseph - L'annonce - Les pays - Traversée

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