mardi 5 mai 2009

UNE NOUVELLE VIE

Demain, je vais avoir 29 ans et ma vie me semble sans intérêt, fade et insipide comme si j’en allais avoir vingt de plus. Pourtant d’un point de vue strictement professionnel, je n’ai pas à me plaindre. Depuis cinq ans, je suis auditrice financière, mon salaire me permet de louer un joli duplex au centre de Paris et de vivre confortablement. Le seul hic c’est que je ne suis pas heureuse… pas de petit copain ou de petit ami, quelques rares amies et on a fait le tour de mon horizon social. C’est vrai au début, ça ne me dérangeait pas car mes copines étaient célibataires et aussi ambitieuses que moi. Et puis, chacune à leur tour, elles ont rencontré le grand amour de leur vie, et petit à petit, mes soirées sont devenues routinières, habituelles: un DVD à pour tuer le temps, un truc vite fait réchauffer au micro-ondes à avaler….

Pourquoi elles et pourquoi pas moi ?
Physiquement, je suis une fille banale mais il paraît que j’ai beaucoup de charme. Enfin, c’est ce que mon ex petit ami en date me disait avant je l’aperçoive à la terrasse d’un café à embrasser une autre femme. Il m’a ensuite avoué qu’il avait trouvé le grand amour de sa vie depuis plusieurs mois. Je n’avais rien vu venir ou alors je n’y avais pas prêté attention. Trop prise par mon travail ? Peut-être. Il me l’a reproché comme de ne pas ne pas vouloir m’investir dans une vie de couple, de ne pas avoir de projet d’enfant, d’être et de ne vivre que par et pour ma carrière….Que pouvais-je faire ? Rien, alors je n’ai rien fait à part me donner encore plus, faire des heures à rallonge pour oublier, pour que toute ma vie soit absorbée par le travail.


Plus de trois ans se sont écoulés, avec ce sentiment d’être devenue une étrangère dans cet appartement, une personne de passage, une marionnette qui joue un rôle sur mesure. Il n’y a personne qui m’attend, pas de rire pour me surprendre ou l’odeur d’un dîner qui mijote, il n’y a que le silence. Je rentre et je retrouve le vide de la solitude alors je reste le plus longtemps possible au bureau pour retarder l’heure fatidique de me confronter avec celle que je suis.
Du monde, j’en rencontre, j’en côtoie car je suis très souvent en déplacement pour des missions. Un sourire de convenance, une poignée de mains pour m’accueillir, un « votre vol ou votre train n’a pas eu trop de retard » et c’est tout, voilà à quoi se résument mes rapports humains avec tous ces gens, toutes ces personnes qui me craignent.


Je suis là pour vérifier les chiffres, les passer au peigne fin, m’immerger dans les comptes, décrypter les bilans, contrôler chaque montant, chaque nombre. Ils viennent, presque, la tête basse, me donner un classeur ou me fournir un renseignement en s’excusant de me déranger ou de n’avoir pas pu faire plus vite. La gêne mêlée à une forme d’angoisse se lit dans leurs regards. Les gens qui me rencontrent ont peur de moi, au lieu de penser « tiens, je l’inviterai bien à boire un verre, ça doit être une fille vachement sympa » ils espèrent « oh pourvu qu’elle ne trouve rien ! Vivement, qu’elle ne soit plus là. Dès qu’elle aura terminé, on pourra souffler. »

Avant, je le vivais bien ou plutôt je n’avais pas pris conscience de ce qu’ils pouvaient s’imaginer, se dire derrière mon dos. J’aimais ce respect, cette appréhension qui se dégageaient d’eux dès que je mettais un pied dans leur bureau et qui me donnait tout le pouvoir. Maintenant, tout juste si j’ose les regarder, c’est moi qui me sens mal à l’aise. Je les embarrasse, ma présence les importune, je le sais, je le devine. Quelquefois, si je m’écoutais, je plaquerais tout. Je laisserais mon boulot, ma vie qui me fait dégoût et je m’en irais faire autre chose.

Pour faire quoi ? Je ne sais pas ….un boulot sans amertume et sans méfiance, avec de vraies personnes, de vraies conversations. Je gagnerais moins mais je suis certaine que je serais plus heureuse.

Il est pratiquement trois heures du matin. Ma lettre de démission est postée, j’ai écrit à mon propriétaire en lui disant que je lui donnerai plus tard ma nouvelle adresse. Ma valise est là sur le seuil de la porte et j’attends un taxi. Ca y est, j’ai 29 ans et je démarre une nouvelle vie.

vendredi 1 mai 2009

LES SECRETS DE FAMILLE

Certains secrets de famille sont jalousement gardés … Ils peuvent être une recette de cuisine transmise de génération en génération pour obtenir un plat succulent, une idée de génie ou révolutionnaire qui a apporté la fortune et la prospérité. Mais d’autres sont plus lourds à porter : la folie d’un grand-oncle, la vie débraillée d’un ancêtre, les enfants naturels, ou des tabous… Quelle famille ne cache pas quelque chose ?

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Ma famille est ennuyante à souhait, parfaite sous toutes coutures, bref d’un emmerdement mortel. Papa est directeur financier dans une grosse boîte, à part son journal « le Monde » et la bourse, il ne s’intéresse à peu de choses, en fait à vrai dire à rien. Mon frère, la fierté de mes parents est en prépa, pour ensuite faire l’ENA (ben oui, les chiens font pas des chats…). Maman est la mère modèle, l’épouse modèle … qui ne veut que notre bien ce qui sous entend une bonne éducation, de très bonnes fréquentations (triées sur le volet), de très bonnes études. J’ai 16 ans et franchement, je me dis qu’une famille comme la mienne doit, ça devrait être en voie d’extinction pour le bien de l’humanité ! Je vais habillée à l’école selon les souhaits de maman sauf que je me planque avant dans les toilettes du bahut pour me changer. Un jean, un t-shirt (à la mode) des tennis et je me transforme en ado normale ! Mes parents croient que je suis encore une petite fille modèle … Pas que je me drogue, que je boive ou que je fume mais j’aimerai bien vivre un peu par moi-même mes propres expériences. Mais, selon les bons adages de ma mère, une jeune fille se doit de bonne vertu ! Elle est tellement coincée … A l’écouter, c’était une enfant agréable, obéissante, bonne élève et serviable mais surtout sans défauts. C’est ce qui m’exaspère chez elle ! Personne ne peut être sans défaut même ma meilleure amie en a ! Je me demande si jamais elle n’a dit dans a vie ne serait-ce qu’un seul gros mot ou même y pensé fortement.

Tout à l’heure, en rentrant, j’ai pris le courrier. Une enveloppe m’intrigue. Elle est lourde et elle est destinée à ma mère. Je regarde le cachet de la poste… Tiens, ça vient de son région d’enfance. Je me demande qui ça peut être vu qu’elle n’a jamais gardé contact avec ses anciennes « camarades » (terme qu’elle utilise pour parler de ceux et celles qui l’ont connu sur les bancs de l’école). Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’intuition que cette lettre contient quelque chose sur le passé de ma mère. Assise à mon bureau, je tripote l‘enveloppe, j’allume ma lampe pour essayer de distinguer quelque chose mais le papier est trop épais. L’écriture est appliquée, serrée, je pense que c’est celle d’une femme. Qu’est ce que je fais ? Je l’ouvre et demain, je la remets dans la boîte aux lettres ? Et si je me trompais ? Après tout, je ne risque rien sauf de découvrir qu’on lui avait peut –être même proposé d’ériger une statue pour toutes ses qualités. Je file à la cuisine en priant pour que personne n’arrive le temps que j’ouvre l’enveloppe selon la bonne vieille méthode des détectives en herbe (vapeur d’eau chaude). Super, j’ai le bout des doigts à moitié ébouillantés mais le truc fonctionne, il ne me reste plus qu’à terminer avec un couteau pour bien la décoller. Elle ne contient qu’un mot et des photos. Je n’en crois pas mes yeux, la première montre ma mère sur une moto tenant d’une main une bière à la main et de l’autre enlaçant un gars! Eh ben, maman, ça tu nous l’avais pas dit … Je m’assois à la vue des autres clichés. OK, que ma mère ait bu une bière une fois mais là, je ne peux pas y croire ! On la voit au lit, un cendrier posé sur la couverture, elle fait semblant d’embrasser l’objectif alors qu’un gars nu comme un ver lui tripote les seins. Cinq autres photos … cinq scènes de plus en plus obscènes avec à chaque fois un mec différent. J’ai envie de vomir, j’ai la tête vide. Le mot qui les accompagnait est tombé par terre. D’une main tremblante, je le ramasse et le lis « Salut ma belle, Et, devine ce que j’ai retrouvé chez mes parents ? Les photos de nos fameuses soirées mecs-alcool. Tu te souviens comment on s’éclatait bien alors que nos parents nous croyaient sages comme des images à préparer notre bac ! Tu ne m’en voudras pas j’espère, j’ai eu ton adresse en téléphonant à ta mère car je ne connaissais pas ton nom marital Ta vieille copine qui t’a initié aux joies du libertinage, Lili . PS : si jamais, t’as le blues de ces bons moments… tu peux me joindre, j’en fais toujours de temps en temps pour ne pas perdre la main».

Ma mère est une dévergondée qui s’est laissée tentée par des plaisirs délétères, qui s’est offerte sans retenue à plusieurs hommes, qui leur a laissé posé leurs mains sur son corps. Les pleurs montent dans ma gorge, je m’en veux tellement ! Je m’en veux d’avoir ouvert cette lettre, je n’aurais jamais dû le faire, j’aurais aimé ne jamais savoir. Je reste là allongée sur mon lit à fixer le plafond. Les images des photos dansent devant mes yeux, le sourire vulgaire de ma mère, sa nudité, son air de fille facile. Je voudrais que tout redevienne comme avant, je préfère ma mère sainte nitouche à cette dépravée d’une autre époque.
C’est décidé, je vais jeter cette lettre, je ne veux pas qu’elle l’ait.

Ce sera mon secret, le notre sans qu’elle le sache.

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J’avais 5 ans, on était au mois de mai et il faisait déjà chaud. Comme tous les jours, maman était venue nous chercher à l’école mais elle était différente, comme un peu dans la lune, silencieuse au volant. Quand j’ai vu la voiture de papa garée devant la maison, j’étais heureuse ! Il avait fini sa journée de travail plus tôt ! J’ai vite couru jusqu’ à la maison, j’ai ouvert la porte et j’ai vu mon père attablé, il jouait avec son alliance comme ça lui arrivait quand il était préoccupé. Il m’a regardé, il ne souriait pas, j’ai compris qu’il y avait quelque chose de grave, d’anormal. Je n’ai osé rien dire, je suis restée plantée là dans l’entrée avec mon cartable à la main à attendre ma mère et mes frères. Je continuais à fixer ses yeux tristes, à me demander pourquoi il était là. Il nous a dit que pépé, son père, avait eu un accident de voiture et qu’il était mort. On n’a pas posé de question, c’est vrai, un accident, ça peut arriver à n’importe qui. Pendant 12 ans, j’ai crû à ce que parents m’avaient dit.

Et puis, j’ai appris la vérité ou plutôt elle m’a éclaté en pleine figure comme une bombe. Une vérité apprise au hasard, au détour d’une conversation, par une tante à la langue bien pendue. L’œil sournois, brillant de méchanceté, elle a tout d’abord souri, hochant la tête, me disant que j’étais bien naïve de croire à cette mort accidentelle. Sidérée, interloquée, je ne pouvais pas admettre qu’il en fut autrement, pourquoi mes parents m’auraient- ils menti ? Comme une vipère, elle m’a craché son venin « ton grand-père, il s’est suicidé ! Tu comprends ? Ah, ah… tu dis rien, hein ? ». Blessée de ce mensonge perpétré pendant des années, les larmes me montaient aux yeux. Contente de son effet, elle a continué « A ton avis, pourquoi ton père ne t’en a jamais parlé. Parce que en plus dans sa famille, il ya eu d’autres cas ! Ca doit être héréditaire» en terminant par un rire mesquin. J’aurais voulu la faire taire, j’aurais voulu plaquer mes mains sur mes oreilles et lui dire « tais-toi, tais-toi, tu mens ! » et partir, aller me cacher. Mes jambes n’obéissaient pas, l’écho de mot suicide me remplissait à me faire éclater les tempes.

Pendant des années, j’ai vécu avec l’idée d’être un fruit gangréné, malade. Quelqu’un de différent qui avait dans ses gênes le suicide. Je n’ai jamais sur la raison de son acte ni pu en parler avec mon père. Une fois, j’ai tenté de poser des questions sur mon grand-père. Mon père s’est figé et m’a répondu d’un ton sec et autoritaire« Laisse le passé où il est. Je ne veux pas revenir là dessus ». Il n’a jamais pu me le dire. Pourquoi ?

J’ai plus de 50 ans maintenant et mes enfants ont toujours su la vérité. Je ne voulais pas qu’ils l’apprennent de façon aussi dure, brutale. Je ne garde pas de rancœur envers à mon père. Les années ont effacé ma douleur, ma peine.

mercredi 29 avril 2009

L'OMBRE

Je l’ai encore croisé ce matin. Elle, qui passe son temps à marcher, les yeux perdus dans le vide, emmitouflée dans une parka qu’il fasse chaud ou froid. Elle porte ses cheveux ramassés en chignon qui dévoile les os de son visage et ses lèvres presque blanches. Elle a aux pieds une paire de baskets et toute sa maigreur s’affiche sous un caleçon qui flotte autour de ses jambes frêles. Elle n’est plus que l’ombre d’une jeune femme. Les gens la regardent, s’arrêtent à son passage. Ils lui lancent des regards inquisiteurs voire méchants. Et le mot anorexie arrive dans les esprits, s’invite dans les conversations. Il y a ceux qui d’un air arrogant la dévisagent, se retournent, hochent la tête, et puis ceux qui soupirent et émettent des grimaces de dégoût, d’horreur. Un cercle vicieux où l’on tombe mais dont on ne sort pas sans séquelles.

Pourquoi a-t-elle commencé à se restreindre puis à se priver de nourriture ?

Est ce qu’elle voulait perdre quelques rondeurs comme beaucoup d’adolescentes pour ressembler aux mannequins androgynes ? Ou s’inflige-telle cette punition pour avoir le sentiment de contrôler enfin quelque chose dans sa vie ?

Paradoxalement, moins elle mange et plus elle se sent forte. Forte de contrôler son corps, de le dominer, un plaisir qui dissimule une torture permanente…. Elle veut aller toujours plus loin, ne donner que le minimum vital à son organisme. Moins de kilos puis de grammes. Des soustractions des calories calculées à longueur de temps.

Elle ne veut pas admettre qu’elle est devenue la prisonnière d’une spirale.

Manger un peu plus ? Non, surtout pas… Par peur de voir son corps reprendre des formes et d’abandonner là où elle réussit.

Elle s’enivre de cette satisfaction et de cette ivresse provoquée par le manque de nourriture.

Est-ce un SOS lancé comme une bouteille à la mer, le reflet d’une souffrance béante que son corps crie, libère, et qu’elle affiche ainsi aux yeux de tous ?

Beaucoup plus tard, son corps se souviendra des caresses d’une étreinte, du grain de peau de l’autre, des baisers goulus ou doux, de l’envie, du plaisir. Mais il restera marqué comme au fer rouge de tous ces mois de supplice.
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