dimanche 17 mai 2009

Préjugés tenaces

Hier, notre ministre de la Santé a déclaré que « la transsexualité ne sera plus considérée comme une affection psychiatrique en France ». Donc, si j’ai bien tout compris, il y a encore quelques jours les transsexuels étaient aux yeux de l’Etat des dérangés, des personnes aux mœurs étranges souffrant d’un trouble d’identité.

Et là, je suis choquée car excusez-moi mon ignorance, je ne pensais pas le moins du monde que jusqu’à présent, ces personnes subissaient une discrimination de la part de nos chères instances politiques

Chacun a réagi à cette déclaration selon ses propres convictions morales ou religieuses…

Petit tour d’horizon…

*******
Comme tous les dimanches matins, il règne une certaine effervescence dans certains foyers. Marie-Chantale est effondrée ! Elle est en retard pour la messe et ses quatre enfants n’y mettent pas du leur. Tracassée, à cause du journal télé, elle a dormi d’un sommeil léger entrecoupé de cauchemars où son fils aîné Baptiste lui annonçait qu’il voulait devenir une femme et qu’Aurélie, sa cadette, flirtait avec une fille. Mon dieu, pourvu qu’une telle catastrophe n’arrive jamais. De toute façon, ce genre de comportements ne peut être qu’atavique, transmis par de mauvais gènes. Cette idée la réconforte car elle et son mari sont issus de familles saines d’esprit. Ce matin, elle voudrait en discuter avec ses amies car depuis que le prêtre Bernard est parti à la retraite, son successeur, lors de ses homélies est moins ferme. Elle craint que ses enfants ne soient influencés par les idées de ce nouveau prêtre à l’esprit ouvert.

Enfin, ils sont tous prêts ! Elle soupire en vérifiant que chacun a bien ciré ses chaussures, remet bien en place le serre-tête de Charlotte, enlève un cheveu sur la veste d’Edouard et appelle son mari. Ils vont à l’église à pied, par n’importe quel temps, c’est un rituel. Arrivée devant l’église, Marie-Chantale aperçoit deux de ses amies en train de discuter. Elle s’empresse de les rejoindre et le petit groupe se lance dans un conciliabule de plus haute importance. Marie-Chantale est soulagée car ses amies sont elle aussi effarées par les propos de la Ministre.

Tandis que les cloches appellent à se joindre au temps de prière, les trois amies se sont mises d’accord. Lors du prochain cours de catéchèse, elles diront quelques mots pour que les enfants comprennent bien que la position de l’Etat n’est pas celle de l’Eglise. Il ne manquerait plus qu’un de leur enfant défende ce type de propos scandaleux. Quelle honte ce serait !

Ce matin, Marie-Chantale prie avec ferveur pour que Dieu garde sa famille dans le droit chemin et que ses enfants soient préservés de pensées malsaines, tordues comme tous ces gens qui clament haut et fort le droit à une sexualité différente.

Elle regarde avec joie et fierté ses enfants, elle les a trop bien élevé pour qu’un jour, ils tournent mal.

*****
10h30 : Claire émerge son sommeil et descend à la cuisine pour y prendre son petit-déjeuner. Le dimanche matin, elle s’octroie ce droit de dormir plus que les autres jours comme tous les adolescents de son âge. Sa mère est dans le salon à repasser.
-
B’jour, mam !
- Ton père est parti au bourg acheter le pain ça fait plus d’une heure ! Il a encore dû encore partir au café…


Elle ne dit rien. Elle en a plus que marre d’entendre toujours les jérémiades de sa mère sur le comportement de son père. Tandis qu’elle se chauffe un café, son père arrive avec un voisin. Claire observe la scène : son père qui sort la bouteille de vin directement du frigo et pose deux verres sur la table, et sa mère qui affiche un air méprisant. Elle sait ce que sa mère se dit « tiens, il a trouvé quelqu’un à ramener pour boire un coup. » Elle en est certaine car une fois le voisin parti, ce sera ce qu’elle entendra.

Ecœurée par l’odeur du muscadet, Claire se dépêche d’avaler son café. Alors que son père est en train de resservir à boire, le voisin qui d’habitude n’ouvre pas la bouche, hormis pour avaler le contenu de son verre, dit :

-
Et, Joël, t’as vu en peu, la droite veut mettre les travelos dans sa poche !
-Tous des bons à rien, ceux de droite comme ceux de gauche ! Et payer, en plus, à dire des conneries ! Va pas me dire quand même qu’un mec qui veut devenir une gonzesse est normal !

Elle baisse la tête et soupire, révoltée que son père puisse être aussi intolérant.
Son père prend alors une voix féminine pour chanter et se dandine d’une façon grotesque. Le voisin rigole :
-
Ah, sacré Joël, va !
-Moi, je te dis, tous des bons à rien ces gens là !


Claire n’en peut plus et ose intervenir :

-
Tes propos sont discriminatoires ! Ce n’est pas parce quelqu’un ne pense pas ou ne vit pas comme toi, qu’il est forcément un bon à rien.
-Ah, parce que tu les défends toi ?
-Ben oui. Ce sont des gens normaux.
- Tu me fais bien rire, t’as que 17 ans et tu crois tout savoir. Moi, je te dis, ma p’tite que ces gens sont des dingos, des pauvres tarés !


Elle serre les dents, puis relève la tête, dégoutée par les paroles abjectes de son père.
- Tu te rends compte que ce que tu dis c’est du racisme ni plus ni moins ! Ca me dégoûte…
-Monte dans ta chambre immédiatement !
lui ordonne son père.

Une fois le pied posé sur la première marche des escaliers, elle ne peut s’empêcher de rajouter :
-Et bien, moi je considère qu’un homme qui passe son temps à boire comme un trou n’est qu’un pauvre poivrot détraqué à qui il manque une case !

Elle se sent soulagée d’avoir pu exprimer son opinion et par la même occasion, sorti toute sa rancœur contre son alcoolique de père. Ragaillardie par son audace, elle décide dorénavant de défendre en tout ce qu’elle croit. Tant pis, si ça donne une occasion supplémentaire à son père de boire un peu plus…

jeudi 14 mai 2009

DERRIERE LES PORTES

Des portes de maison, des halls d’entrée d’immeuble, des fenêtres ou des baies vitrées. Chacun protège son intimité par des lourds voilages ou des stores opaques pour que le regard du passant ne puisse ni deviner le mobilier, ni la couleur des murs du salon ou tout simplement ce qu’on y fait…

Nathalie est impatiente. On est jeudi et comme tous les jeudis depuis trois mois, son amant va venir la rejoindre à midi. Une fois que son mari est parti au bureau et qu’elle a déposé ses enfants à l’école, elle se dépêche de rentrer chez elle.

Elle allume la radio, elle se fait couler un bain et s’y plonge en pensant combien c’est excitant ces rencontres, ces moments volés à sa vie ordinaire. Elle attend cette journée comme la récompense de la semaine, celle d’avoir bien joué son rôle d’épouse et de maman. Elle frissonne avec délice en repensant à la peur des premières fois. La peur que son mari ait pu se douter de quelque chose, que son infidélité se lise sur son visage ou qu’elle se trahisse par un geste, une remarque. Il avait fallu trouver une excuse pour ne pas être découverte. Prétendre aller à un club quelconque ? Trop risqué. Des visites à des amies ? Elle ne voulait pas les mettre dans la confidence. Pourquoi s’enquiquiner avec des mensonges tordus, après tout. Elle avait averti son entourage que désormais elle s’octroyait le jeudi pour elle. Pour faire ce que bon lui semblait, se reposer, lire, ou se promener et surtout qu’elle ne voulait pas être dérangée sous aucun prétexte. Elle l’avait dit, sans remord ou anxiété, d’une voix dont le timbre reflétait combien elle était sûre d’elle.

Après s’être enduit le corps de crème parfumée, elle s’habille rapidement. Elle rigole en se souvenant que pour le premier rendez-vous, elle avait longuement hésité sur le choix de sa tenue. Par crainte de donner l’impression d’être une femme frivole, facile et habituée à l’adultère.

Tout s’était passé si vite. Ils s’étaient rencontrés trois jours plus tôt à une exposition. Personne n’était disponible pour l’accompagner et elle s’y était rendue seule. Il n’y avait pas grand monde et les peintures lui rappelaient avec nostalgie le temps où elle peignait. Il était arrivé près d’elle et lui avait demandé si elle aimait le travail de l’artiste. Elle avait été troublée par son regard soutenu, flatteur, montrant combien il avait envie d’elle. Ca faisait tellement longtemps qu’on ne l’avait pas regardé de la sorte. Alors, elle lui avait murmuré son adresse en rajoutant« je vous attends jeudi à midi ». En sortant, elle regrettait ce geste un peu fou, irraisonné, qu’est ce qui lui était passé par la tête ?

Ce premier jeudi, à partir de onze heures, elle trépignait sur place, se demandant s’il allait venir ou non, partagée entre la soif de l’inconnu et l’appréhension. Elle avait dû vérifier au moins une vingtaine de fois son maquillage et sa coiffure, puis elle avait inspecté, encore et encore, le lit conjugal, tapotant les oreillers ou décalant légèrement le plaid. L’angoisse la gagnait au fur et à mesure que midi approchait. Plus le temps passait, et plus son estomac se nouait de trac et d’empressement. L’empressement d’y être et que ça se soit enfin fait, qu’on n’en parle plus. Assise sur le canapé, elle se triturait ses doigts s’empêchant de se ronger les ongles en se répétant tous bas « tout ira bien ». Cette phrase, elle se l’était déjà dite, il y a plus de vingt ans alors qu'elle s’était offerte à son premier petit ami. Quand la sonnette avait retenti brièvement, elle avait senti son cœur battre à toute allure, ses jambes qui se dérobaient et elle avait expiré longuement avant d’ouvrir la porte. Il était là, souriant, l’air détendu. Juste un « bonjour » et il l’avait déshabillé, lentement. Elle avait fermé les yeux et s’était laissé faire, s’abandonnant sans aucune retenue dans ses bras. Pas de paroles ou de questions, seulement de l’amour charnel, physique. Puis, il lui avait dit « je reviendrais jeudi à la même heure ». Elle n’avait pas su dire non.

Elle s’était étonnée de voir combien c’était facile de mentir, de tromper son mari avec un inconnu sans avoir mauvaise conscience. Elle y avait pris tellement de plaisir qu’elle ne voyait pas pourquoi elle s’en priverait désormais. Sous les mains et les caresses de son amant, elle se sentait renaître, redevenir une femme désirable, sensuelle. Ses amies enviaient sa mine resplendissante de bonheur, de joie de vivre et son mari la trouvait plus enthousiaste, plus belle encore qu’auparavant. Elle savait qu’un jour tout ça prendrait fin, qu’il ne viendrait plus pour une raison ou pour une autre. C’était un bel homme qui trouverait un jour une autre conquête, une autre femme plus jeune ou plus séduisante. Alors, elle était bien décidée à profiter de tous ces jeudis sans aucune culpabilité. Midi moins dix, on sonne. Elle ouvre la porte avec toujours la même fébrilité….

Il est là juste derrière la porte, tenant à la main une sacoche en cuir vieilli à la main comme d’habitude. Nathalie lui sourit et se dirige vers la chambre. Elle n’entend pas ses pas qui la suivent dans son chemin. Etonnée, elle se retourne. Il n’est plus dans le vestibule mais dans le salon.

-Si tu préfères qu’on le fasse ici, dit-elle en s’approchant de lui.

Son corps entier brûle de désir. Sa sacoche posée sur la table basse, il se tient debout près du canapé. Nathalie s’avance vers lui, son cœur bat très vite comme s’il allait sortir de sa poitrine. Elle se colle contre lui et tendrement, elle commence à passer sa main derrière sa nuque. Elle veut sentir ses doigts se promener dans ses cheveux épais. Elle ferme les yeux, respirant et s’enivrant de son odeur. Elle tend son visage vers le sien, à la recherche de sa bouche charnue. Il détourne la tête et se dégage de son emprise en douceur.

-Qu’est ce qui se passe ? lui demande-t-elle.
-Nathalie, c’est moi… c’est Hugo.
Surprise, elle recule. Son corps s’est brusquement raidi, elle ne comprend pas.

-Non, tais-toi. On ne doit rien connaître l’un de l’autre.
Il ouvre sa sacoche. Nathalie sent une angoisse, un malaise indescriptible s’emparer d’elle.

-Allez, Nathalie, vous allez vous allonger, d’accord ?
- Mais qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?

Il ne répond pas.
C’est pourtant bien lui, son visage, son parfum. Elle ne peut pas se tromper. Sa tête se met à bourdonner, le sang martèle ses tempes. Et si c’était en fait un malade, un détraqué quelconque. Prise de panique, elle se réfugie derrière un fauteuil, elle tremble tant elle a peur. Elle crie de toutes ses forces :
-Sortez de chez moi, tout de suite ! Allez-vous en ou j’appelle la police !
-Allons Nathalie, calmez-vous.

Elle pleure en répétant « partez, laissez –moi ». Il la trouve en position fœtale, et son corps est secoué de spasmes. Il veut l’aider à se relever mais elle se débat et hurle tant qu’elle peut.

-Vous ne me laissez pas le choix, lui dit-il.

Nathalie voit une seringue dans sa main, elle secoue la tête et continue de s’agiter.
Fermement, il la tient. A bout, elle se laisse alors faire. Il remonte la manche de son chemisier et l’aiguille s’enfonce dans sa veine bleutée. Elle regarde la seringue se vider lentement puis le bout de coton qu’il applique.

- Je vais vous conduire dans votre chambre. Vous allez vous reposer.

Nathalie ne dit plus rien, le visage figé, les yeux hagards, elle titube. Il l’aide à faire les quelques mètres qui les séparent de la chambre puis il l’allonge sur le lit.
-Je vais rester auprès de vous le temps que vous vous endormiez. J’appellerai ce soir votre mari…

Il s’éclaircit la voix et poursuit :
-Nathalie, le traitement ne semble pas vous apporter d’amélioration, j’ai bien peur que nous devions vous hospitalisez. Vous comprenez ? C’est pour votre bien. En trois mois, vous auriez dû sortir de ce monde imaginaire que vous vous êtes créé, mais il semble que vous n’arrivez toujours pas à reprendre pied avec la réalité. Je vous ai administré en plus un calmant pour vous détendre.

Les yeux fixés sur un point imaginaire au plafond, Nathalie essaie de mettre de l’ordre dans sa tête mais tout est tellement flou et si bizarre : les rendez-vous du jeudi avec son amant, leurs étreintes passionnelles…Tout cela n’est donc pas réel mais imaginaire. Il a dit qu’il s’appelait Hugo, le même prénom que le psychiatre qui la suit. Un bref instant, son esprit s’éclaircit. Elle se souvient par bribes : ses trous de mémoire, son indifférence soudaine pour son mari et ses enfants, ses journées passées devant la fenêtre à attendre, son incapacité à vivre et cette folie douce qui s’était installée insidieusement. En quelques mois, elle s’était réfugiée dans des histoires, dans un univers bien à elle.

Nathalie se sent fatiguée tout d’un coup.

Il est là, prêt à partir. Elle le voit s’éloigner et avant de tomber dans un sommeil lourd, elle murmure :
-A jeudi, docteur.

dimanche 10 mai 2009

LES DOUTES

J’ai ouvert les yeux, le réveil indiquait quatre heures passées. Machinalement, j’ai réchauffé du café en allumant une cigarette. Et je me suis plantée là sur le canapé à attendre, à essayer de ne penser à rien. Qu’est ce que j’attends ? Je ne sais pas. Si, que les minutes passent puis les heures. Tout est si calme, il n’y a pas beaucoup de circulation. Depuis plus de deux ans, cinq jours par semaine, j’emprunte d’abord l’autoroute ensuite la rocade, puis les mêmes feux et les mêmes ronds-points avant d’arriver au boulot, et je ne connais rien de cette ville. Le midi, une petite variante, un trajet d’à peine dix minutes pour aller toujours déjeuner à la cafétéria du Leclerc.

Depuis trois semaines, j’ai quitté ma maison pour aménager dans cet appartement, ici, dans cette ville.

A peine six heures. Le temps semble figé, je suis tellement fatiguée, je vais retourner au lit. Si seulement j’arrivais à dormir au moins quelques heures d’affilée. Juste un peu pour récupérer.

Vers dix et demie, j’ai entendu un peu de bruit dans l’appartement voisin de la musique puis la clé que l’on a tourné dans la serrure. J’ai mal à la tête. J’ai pris une aspirine, j’ai fumé les dernières cigarettes de mon paquet. Merde, je n’en ai plus, il va falloir que je sorte en acheter.

On était samedi matin et depuis mercredi matin, je n’avais pas mis le nez dehors ou même ouvert les volets. La lumière m’a fait cligner des yeux, je n’étais plus habituée au soleil. J’ai pris une douche et j’ai décidé d’aller me promener un peu en ville pour me changer les idées.

Quatre jours à rester enfermée à broyer du noir, à faire des allers retours entre mon lit et le canapé, à apprivoiser le silence, à apprendre à être seule.

Dehors, j’ai regardé les couples, les familles, les mamans qui donnent la main à leurs enfants. De tout ça, il ne m’en reste qu’une partie. J’ai fait un choix alors je dois l’assumer. Je me suis retrouvée dans un parc et je n’ai plus eu le courage de voir tout ce bonheur qui s’affichait là partout, à chaque coin de rue ou devant les magasins.

-Pardon. Je peux m’assoir là ?

J’ai juste tourné la tête et je me suis repenchée dans la contemplation de mon sandwich.

-Comment ?
-Je vous demande si je peux occuper la place de ce banc ?
-Oui, oui…
-Belle journée, n’est ce pas ?
-Euh… oui.

Pourquoi m’a-t il adressé la parole ? Politesse, courtoisie ou compassion? Un homme qui m’accoste gentiment c’est soit pour me taxer une cigarette ou alors un peu de monnaie.
Un enfant est passé devant nous courant derrière son ballon, son père l’a rejoint et l’a soulevé en le chatouillant. Le petit garçon a ri aux éclats tandis que son papa l’embrassait dans le cou. Cette scène de tendresse pourtant si commune m’a bouleversé, un nœud s’est formé dans ma gorge et les larmes se sont mises à couler. Mais, qu’est ce que j’ai fait ? Ai-je pris la bonne décision?

Avec la manche de mon pull, j’essuie mes pleurs. Il vaut mieux que je rentre chez moi. Je prendrai un somnifère pour essayer de dormir, pour ne plus penser. Je suis tellement fatiguée, lasse de toutes ces questions qui me hantent.

-Vous voulez un mouchoir ?
-Non, non, je vous remercie, je partais.
-Vous ne voulez pas discuter un peu ?

Surprise, j’ai froncé les sourcils. Je n’ai pas pour habitude de raconter mes états d’âme à un inconnu. D’accord, j’ai compris, il me drague. Autant être claire tout de suite.

-Ne vous fatiguez pas avec votre baratin ! Regardez là-bas, près du chêne, il y a une belle jeune femme seule, allez la voir, raconter lui vos sornettes, draguez- la. Je suis certaine qu’elle en sera ravie. Mais moi ça ne prend pas. Alors, s’il vous plait, laissez-moi tranquille. Je ne vous demande rien d’autre.
- Et non, je ne vous drague pas, perdu ! Par contre, vous pleurez, vous avez les yeux tout rouges et des grosses cernes, j‘en déduis donc que cela fait plusieurs jours que vous êtes triste. De plus, votre sandwich est intact or pour ne pas manger, vous devez être très tracassée. Oui, je crois que vous avez besoin de parler.

La jeune femme cherchait quelqu’un des yeux. Elle a fait de grands signes de la main et s’est levée précipitamment. Deux autres jeunes filles l’ont rejoint et elles se sont mises à parler et à rire. Lui, il ouvert son sac à dos et il a ressorti un paquet de gâteaux.

-Vous en voulez un ? Allez, rasseyez-vous. Je ne vais pas vous manger. Regardez, je ne suis pas un cannibale pour preuve je suis capable de manger tout le paquet en moins de deux minutes tellement j’adore ces cochonneries.

J’ai souri bêtement, mon premier sourire naturel depuis bien des semaines, je pense.

- Ah et bien, il en fallu du temps pour voir votre minois s’éclaircir enfin un peu.
Je ne sais pas pourquoi mais je me suis rassise. Peut-être que tout le monde n’est pas lié contre moi ? Juste parler un peu de tout et de rien pour passer le temps comme si de rien n’était.
-Vous avez tort de ne pas en goûter un, le chocolat fond sous la génoise.
-Non merci… je… je n’ai pas très faim.
-Cela doit faire, au moins, je dirais, deux ou trois mois que vous n’avez plus d’appétit.

Mais comment le sait-il ?

-Vous êtes une jeune femme et vous flottez dans votre pantalon. Si vous aviez voulu maigrir intentionnellement, vous vous seriez empressée d’acheter de nouveaux vêtements pour montrer que vous avez perdu du poids. Et, vos ongles sont rongés jusqu’ à la peau, vous êtes donc très angoissée ou tourmentée. Non ?

Il n’en fallait pas plus pour que je me remette à pleurer. Ma détresse, mes doutes sont donc si visibles ?

Un nuage a caché le soleil, j’ai frissonné.
Je dois me reprendre en main, aller de l’avant, supporter et accepter les conséquences de ma décision. Je le dois. Pendant plus de six mois, j’ai pesé le pour et le contre, j’ai douté, je me suis résignée, j’ai fait semblant mais je ne pouvais plus continuer. Faire comme si tout allait bien, faire comme si je l’aimais toujours. Pas de gâchis, l’indifférence avait remplacé tout sentiment. Pas de haine, non plus mais la culpabilité de faire subir à ma fille de quatre ans mon choix.
Avais-je le droit de penser à moi en tant que femme ?

Nous étions toujours là assis sur le banc, lui regardait les enfants qui jouaient, les familles qui se promenaient. Tout est si naturel en fait, la vie, l’amour… Tout semble simple pour les autres, pas pour moi.

Le ciel s’est assombri soudainement et le parc a semblé se vider par petits groupes.
J’ai regardé l’heure, il était à peine quatorze heures. Encore toute l’après-midi à tuer puis la soirée, la nuit avant que Marc me ramène notre fille. Toutes ces heures à devoir attendre, un week-end sur deux et la moitié des vacances, je sais ce qui m’attend. J’ai peur de ne pas y arriver, de n’être pas assez forte. Les mégots étaient de plus en plus nombreux dans mon papier aluminium.

-Vous fumez beaucoup.
-C’est une question ou une affirmation ?
-A vrai dire, un peu des deux.
- En ce moment, oui. De trop, je le sais. Mais je pense arrêter quand…
-Quand ça ira mieux.
-Oui…

Quand j’irai mieux ? Est ce qu’un jour tout ce poids disparaitra, les doutes s’envoleront ? J’ai cru en le quittant que ça serait facile. Les premiers jours quand si Lucie pleurait pour voir son papa, je lui disais « demain, tu appelleras papa, d’accord ? ». Le chagrin passait mais ses yeux restaient tristes. Et puis, Il a fallu lui expliquer pourquoi papa et maman se séparaient. Pourquoi d’ailleurs ? Parce qu’en à peine six ans, il n’y avait plus rien, on était arrivé deux personnes qui cohabitent sans conversation, sans activités. On partageait les repas, on se promenait avec Lucie mais rien autrement. Non, rien. Et c’est ce rien qui a fait hurler de colère mes parents « tu le quittes alors qu’il n’y a rien ! Mais ma pauvre fille, tu as perdu la tête, et ta fille, hein, tu y penses ? ». Ils l’ont pas compris que je me sentais étouffée, que j’avais besoin de vivre aussi pour moi. Non, personne ne l’a compris. A croire que je n’avais pas le droit de revendiquer le bonheur, le droit d’être heureuse.

Il faut que je rentre, la fatigue est trop forte.
-Bon, cette fois, j’y vais. Au revoir.

Il m’a souri :
-Vous voulez que je vous raccompagne ?
-Non mais par contre j’aimerai savoir pourquoi vous vous intéressez tellement aux autres.
- Vous ne souvenez pas de moi alors ?

Surprise, j’ai essayé de me rappeler où j’aurais ou le voir ou le croiser. Impossible de m’en souvenir.
-Désolée, non je ne vois pas.
-Je suis votre voisin. Je vous ai croisé avec votre fille le jour où vous avez aménagé… Oui, non ?
-Oh si ! Pardon !
-Vous crouliez sous les cartons ! Ce n’est pas étonnant.

J’ai hoché la tête en souriant. Il va me falloir du temps pour que je prenne mes marques mais je crois que si j’ai besoin d’aide, je pourrais peut-être lui demander. Et, bizarrement, je me suis sentie un peu moins coupable, moins prisonnière de mes doutes.
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