jeudi 2 juillet 2009

LES ENTRAILLES A CIEL OUVERT

Caro me parle encore de Mickael Jackson. Encore, comme d’habitude depuis l’annonce de sa mort. Je l’écoute mais tout me ramène à Camille. Camille n’était pas une pop-star mais elle avait aussi tenté d’expier les démons de son enfance à sa façon. Non pas à coups de lasers et de bistouris mais en quittant tout, l’année de nos 18 ans : le lycée, les copains, et surtout ses parents. Certains cherchent à éloigner les démons de leur enfance dans le fond d’une bouteille de whisky. D’autres pensent les avoir chassés définitivement parce qu’ils les cachent, les enfouissent au plus profond d’eux-mêmes alors que la blessure est toujours présente. Des souffrances terrées, des abîmes béants de peur comme le sol des carrières à ciel ouvert qui est creusé, déchiqueté jusqu’aux entrailles et qui demeure une plaie non cicatrisée.

Camille… ça remonte à si loin maintenant.

On s’est connu au collège et on a tissé très vite ce fil, le lien solide d’une amitié qu’on croyait éternelle et que rien ni personne ne pourrait briser. Je l’admirais pour tellement de choses. Elle était si belle. Sa beauté venait de son visage au teint diaphane qui contrastait avec sa chevelure rousse. On aurait dit une nymphe venue d’un autre monde. C’était une élève douée et une bosseuse dont les profs disaient qu’elle irait loin. C’est vrai, elle est allée loin non pas dans ses études qu’elle a plaquées le jour de son anniversaire mais en partant à l’autre bout de la France. Sans rien, sans savoir de ce qui l’attendait. Elle avait seulement pris quelques affaires : des vêtements, des affaires de toilette et c’est tout. C’est sa mère qui me l’a dit. Camille ne m’en avait pas parlé pourtant on s’était juré de n’avoir aucun secret l’une pour l’autre. Je lui en ai voulu d’être partie sans me dire au revoir alors que depuis plusieurs mois je pressentais que quelque chose se tramait. Mais je savais pourquoi elle avait agi de la sorte alors je ne pouvais pas lui garder rancœur.

Je suis restée sans nouvelle deux mois et demi. Une lettre est enfin arrivée mettant fin à mes angoisses nocturnes et à toutes les idées farfelues qui me passaient par la tête. Elle me racontait qu’elle avait trouvé un boulot de serveuse et qu’elle partageait un studio avec deux autres filles. J’étais rassurée et on avait pris l’habitude de s’écrire des pages entières. Je lui racontais les dernières nouvelles de la classe, mes notes, combien elle me manquait, et elle me répondait qu’elle était heureuse. Mais au travers des lignes, ça sonnait faux.
Le bac était enfin passé et Camille m’écrivait qu’elle allait passer des concours pour trouver un autre boulot. Elle en avait ras le bol des clients qui demandaient toujours du pain plus cuit, mais pas trop quand même, des vieilles à qui il fallait toujours donner un petit sac en papier pour leur demi-baguette. Je ne sais pas trop comment elle a réussi à travailler à la poste, non pas au guichet mais en tant que factrice. Au début, elle distribuait le courrier dans un quartier résidentiel du centre ville avec ses maisons bourgeoises, ses salons de thé, tous ces gens qui se vouvoyaient. Elle s’était fait des amis et parlait même de reprendre ses études. Et puis, on l’a affecté dans un autre quartier à la périphérie de la ville, une de ces zones où il n’y a que des barres d’immeubles, des chiens qui aboient sans raison, des vieilles voitures qui ne bougent jamais comme enracinées sur place.


Dans une de ses lettres, elle me disait que le pire c’était les recommandés. Elle devait aller sonner à des portes où elle entendait du palier la télé qui braille, des mômes qui pleurent, le bruit du couvert que l’on pose sur la table. Elle se faisait engueuler par ceux qui lui ouvraient avec méfiance parce que les recommandés c’était jamais de bonnes nouvelles et parce qu’ils étaient à table. Elle les voyait passer la tête par l’entrebâillement de la porte, la serviette de table à la main, le filet de sauce aux commissures des lèvres et l’odeur de friture qu’ils dégageaient. Et puis, elle a rajouté que pour l’avant dernier immeuble de sa tournée, une fois dans le hall, elle retenait sa respiration et faisait le rituel, les yeux fixés au carrelage, pour que tout se passe bien. Et là, j’ai tout compris.

A travers ses mots, je le revoyais me racontant comment tous les soirs en rentrant de l’école, elle serrait fort son cartable sur son dos et elle avançait dans l’allée de sa maison en plaçant ses pieds sur les bouts de carrelage fissurés toujours dans le même ordre. C’était sa manière de conjurer le sort, d’espérer que son père ne rentrerait pas ivre à la nuit tombée. Elle avalait un verre de jus de fruit et montait dans sa chambre. A partir de 19h00, elle ne descendait plus, elle restait cloitrée en attendant l’arrivée de son père. Le bruit du moteur qui s’arrête, elle le connaissait par cœur à force, puis elle comptait les minutes qu’il mettait à descendre de la voiture. Elle additionnait les secondes la peur au ventre. Dès lors qu’elle entendait la porte d’entrée s’ouvrir, son sang martelait ses tempes et les remarques de sa mère indiquait l’état de son père : sobre ou alors complètement saoul. Dans ce cas, sa mère criait et son père l’injuriait, l'a traitait de « salope » alors qu’il tenait à peine debout, le regard vitreux, son haleine qui empestait le vin ou la bière, se chemise qui sortait de son pantalon. Quelquefois, il vomissait son vin avant d’arriver aux toilettes et sa mère l’obligeait à venir assister à ce triste spectacle. Elle n’en pouvait plus Camille d’avoir peur, de voir son père se foutre en l’air et de bousiller sa vie à elle. C’est pour cela qu’elle a préféré partir.

Un jour, elle m’a téléphoné et elle a parlé longuement, je l’ai écouté sans l’interrompre. Dans l’avant dernier immeuble, il y avait un jeune couple qui habitait au premier étage, lui devait avoir la trentaine et sa femme un peu moins. Ils avaient un bébé d’à peine un an. A 13h00, il était déjà défoncé et à travers lui, elle revoyait son père et son enfance. Elle devait remettre un colis à une dame qui habitait au troisième étage et l’ascenseur était en panne, elle a du prendre les escaliers. En passant au premier, elle a entendu la jeune femme qui pleurait et les raclées que son mari lui mettait. Camille n’a pas réfléchi. Elle s’est arrêtée et elle a frappé de toutes ses forces à la porte en balançant sa sacoche et le colis. Il a ouvert et elle a vu la femme prostrée dans un coin. Lui, il était comme un fou, les yeux injectés de sang avec sa ceinture à la main. Elle lui a crié d’arrêter ça et qu’il n’était qu’un pauvre connard. Il lui a répondu de se mêler de ses affaires. Elle a voulu rentrer dans l’appartement pour s’occuper de la femme mais le gars lui barrait le passage. Alors, elle s’est mise à lui donner des gifles. Les voisins, à cause du bruit, sont sortis et ont appelé la police. Elle s’est retrouvée au commissariat puis chez le juge car le mari avait menacé de porter plainte. Tout est allé vite, si vite sans que Camille ne puisse chasser l'image de cette femme terrorisée. Le mari acceptait de retirer sa plainte à condition qu’elle s’excuse, c’est ce que le directeur des ressources humaines lui a annoncé froidement sans même la regarder dans les yeux, assis derrière son grand bureau. Evidemment, dans ce cas, on pourrait peut-être la garder mais elle serait mutée dans une autre région et au centre de tri. Elle a refusé. Il a sifflé d'un ton méprisant qu’elle était bien sotte de ne pas saisir sa chance, qu’elle foutait en l’air son avenir. Camille lui a répondu qu’elle préférait encore être jugée et virée plutôt que d’aller présenter des excuses à ce minable. Je l’écoutais et je ne savais pas quoi dire. Avant de raccrocher, elle a simplement rajouté « je ne peux pas oublier, tu comprends ? ». Je lui ai écrit mais mes lettres me sont revenues avec la mention « n’habite plus à l’adresse indiquée ».

J’ai appelé à plusieurs reprises sa mère qui n’a pas voulu me donner de ses nouvelles sauf me dire que Camille avait besoin de se reposer. Sa mère n’avait trouvé que cette excuse bidon pour effacer toutes ces années qui avaient anéantie Camille.

Il y a une dizaine d’années, j’ai appris par hasard que Camille était mariée, qu’elle avait des enfants et qu’elle était devenue assistante sociale et qu’elle travaillait auprès des femmes battues. La boucle est bouclée, c’était sûrement la meilleure façon de tirer un trait sur son passé…

mardi 23 juin 2009

MACARONS ET MACAREUX

Comme un cerf-volant dont on aurait volontairement lâché le fil d’attache, je me suis laissée porter par le vent tiède, balloter au gré des heures, des journées. Il me suffit de fermer les yeux pour me retrouver plongée dans une bulle increvable gonflée de moments forts et beaux qui tournoient, qui virevoltent entrecoupés de sourire et bonheur. Un week-end inoubliable durant lequel j’ai vécu intensément chaque minute pour mieux m’en souvenir, pour que les images ne s’effacent pas ou que les couleurs s’estompent et finissent par ternir. Les nombreux clichés se bousculent : une pièce montée en macarons, mes retrouvailles avec des anciennes copines de fac, l’émotion de la mariée, du champagne et la fête. Doucement, je reprends contact avec la réalité du quotidien avant que la nostalgie me gagne après cette coupure volontaire, ce silence sur mon blog.

Aujourd’hui, j’ai profité des heures où le soleil lèche, caresse la peau sans l’agresser pour sortir un peu. Ces heures où les camions de livraison déchargent leurs colis, où l’on croise très peu de monde dans les rues et où la ville semble encore somnoler. J’aurais voulu descendre jusqu’ au port de commerce. C’est un monde à part, un endroit où les grues se détachent dans le ciel à côté des entrepôts taggés. La route est traversée par les anciennes voies de chemin de fer juste à quelques dizaines de mètres des quais pratiquement déserts. Un cargo ou deux sont là, quelquefois un paquebot qui déverse ses touristes étrangers en escale pour la journée. Quelques pêcheurs taquinent le bar ou le maquereau entre les tas de gravier. Ce sont toujours les mêmes, des habitués qui ont leur place et qui ne parlent pas ou très peu. Les yeux rivés sur la surface de l’eau, ils attendent une touche, une prise. Le port peut parfois sembler mort, triste les longues journées d’hiver avec son métal rouillé, rongé par le sel mais dès le soir il s’anime. Les pubs et les cafés se remplissent d’une clientèle disparate, hétéroclite tandis que derrière les grandes baies vitrées des restaurants, on dîne de fruits de mer ou de poisson.

Mais le temps a passé trop vite une fois de plus, alors j’irais un autre jour, une autre fois. De toute façon, le port de commerce n’est pas près de disparaître à Brest. Et puis je pourrais prendre le bateau pour Ouessant et y rester la journée : me promener, lire allongée dans un champ à côté des moutons noirs, regarder les macareux au large avant de reprendre la navette du retour.

lundi 1 juin 2009

Eric FOTTORINO "Caresse de rouge"

J’ai été à la plage. Assise sur ma serviette de bain, je contemplais la pièce de théâtre immuable qui se jour chaque année avec des acteurs différents. Des familles entières arrivaient et prenaient place méthodiquement selon de rituels bien précis. Monsieur qui se chargeait de du parasol et de porter les sacs les plus lourds ou les plus encombrants, Madame qui appliquait à tout le monde de la crème solaire, les enfants impatients d’aller mettre les pieds à l’eau avec leur casquette ou leur chapeau flambant neuf. Les petits faisaient des châteaux de sable, les personnes plus âgées et silencieuses étaient plongées dans leurs grilles de mots croisés ou leur lecture. Des grappes de jeunes riaient penchés à leur téléphone, les garçons observaient les filles et inversement. Les mamans qui appelaient leurs enfants « Théo n’embête pas ta sœur », « Clémentine ne t’éloigne pas », les gens qui bronzaient, ceux qui se promenaient ou ceux qui marchaient au bord de l’eau à l’endroit où elle lèche les mollets et essaie, par de petits clapotis, d’atteindre les genoux. Les ballons, les maillots bain, les serviettes, le soleil tout ce qu’il faut était bien là.

J’avais amené un livre comme d’habitude d’un auteur qui m’était jusque là inconnu. Jeudi dernier, je disais à la libraire « je veux des lectures qui me donnent une claque, qui m’étourdissent et me donnent le vertige », j’étais bien loin d’imaginer que ce n’était pas une simple gifle que j’allais recevoir en pleine figure. Il était là entre mes mains mais très vite c’est moi qui me suis retrouvée piégée par l’histoire et par la pudeur qui s’en dégageait.

Je n’entendais plus rien des enfants qui riaient, je ne voyais plus le va et vient de gens qui s’installaient ou ceux qui ramassaient leurs affaires. Plus rien n’avait d’importance sauf ce livre, il aurait pu se mettre à pleuvoir, je n’aurais pas bougé. Je lisais et j’étais seule avec Félix qui me racontait sa vie. Au fils des pages, il se dévoilait me confiant ses craintes de devenir papa puis les jours heureux et le drame. En toute simplicité, il se montrait avec ses blessures, ses failles et tout ce temps à combler depuis qu’il avait perdu son fils. L’amour qu’il lui portait se révélait de en plus de plus démesuré, obsessionnel et égoïste.

Quand j’ai fini le livre, j’ai regardé autour de moi pour reprendre contact avec la réalité. J’avais besoin d’entendre les éclats de rires portés par le vent, de voir les gens parler ou somnoler. Une boule dans la gorge, je remplissais rapidement mes poumons d’air pour me sentir bien vivante, il le fallait.
La plage se noircissait de monde et pour une fois j’étais contente d’entendre le bruit celui du sable sous les chaussures, celui des farandoles de prénoms d’enfants et les discussions.

Car à la dernière page, il m’a confié la vérité sur la mort de son fils et j’ai alors reçu un coup de poing d’une violence sans précédent à l’estomac. Une violence furibonde aux relents nauséeux qui m’a assommée…


Oups, et oui, emportée par mon enthousiasme j'ai omis de donner le titre et l'auteur ! Ce roman s'intitule " Caresse de rouge" écrit par Eric Fottorino. La sensibilité d'une femme dans l'écriture d'un homme. Bouleversant de vérité, et de détresse ... La détresse sous tous ses angles : celle qui émeut, celle qui déconcerte ou encore la plus dangereuse celle qui fait perdre pied. Je ne vous en dis pas plus car le dénouement est inattendu, effroyable.
Soyez bien accroché car c'est une lecture dont on ne sort pas indemne...
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