samedi 31 octobre 2009

LE DEMENAGEMENT DE ROSIE

Et dire que dimanche, je vais enfin le revoir. J’ai hâte, je me sens revivre rien qu’à l’idée d’y penser. C’est que mon fils ne passe plus souvent me voir maintenant. Avant, quand j’habitais encore dans mon ancienne maison, il passait de temps en temps avec Florence, ma belle fille et leur fille Corentine. Mais avec tout son travail, ce n’est facile pour lui de trouver du temps. Et, puis, c’est qu’il a une bonne situation, mon fils !

Il est comme on dit le bras droit de son beau-père à la fabrique, et un jour c’est lui qui sera le directeur. La première fois qu’ils sont venus ici, je voyais bien que mon Bernard serait bien resté encore un peu avec moi mais j’ai entendu Florence lui siffler aux oreilles avec ses grands airs « N’oublie pas que mon père t’attend à la fabrique… On reviendra une autre fois... Pfouu, et puis, regarde ! Oh, non ! Mes nouvelles chaussures vont être toutes tâchées avec cette terre… ». Ils n’avaient même pas emmené la p’tite avec eux…

Pourtant, quand j’étais encore dans ma maison, j’aurais bien aimé que sa mère me la confie de temps en temps.je lui aurais appris à différencier les chants des oiseux, la danse des saisons comme je l’avais fait à son père. Mais Florence veut pour elle la meilleure éducation qu’il existe et moi je ne pouvais rien lui apporter. J’avais été blessé quand elle avait dit « Mais, Bernard, voyons, il est hors de question que cette enfant aille traîner dans une ferme, jouer à même le sol parmi les fientes des poules. Pendant les vacances, elle ira chez mes parents qui mettront à sa disposition ce qu’il y a de mieux». Bernard avait baissé les yeux comme un petit garçon pris en faute. Ma bru est la fille d’un « directeur général » et sa mère est une femme distinguée de la bourgeoisie. Pour sûr, je n’ai pas leurs bonnes manières et je ne parle pas aussi bien qu’eux ! Je me sens toute gênée à côté d’eux… Heureusement, je ne les vois pas souvent. Pour être honnête, je les ai rencontré que pour de grandes occasions : les fiançailles puis le mariage de nos enfants et enfin au baptême de la p’tite. Ca remonte à longtemps car Corentine va sur ses neuf ans. Je pensais qu’ils seraient peut-être venus avec Florence vu que j’ai déménagé mais non.

Heureusement, Simone passe me voir plusieurs fois par semaine quand elle va au marché ou chercher son pain. Simone et moi, on se connaît depuis qu’on est hautes comme trois pommes, on a été élevé ensemble et je l’ai toujours considéré comme une sœur. Ma mère m’a eu tard, à un âge avancé où c’était mal vu d’avoir des enfants. Monsieur le curé répétait que j’étais le déshonneur de mes parents. La pauvre femme ! Elle avait prié toute sa vie pour avoir un enfant et le jour où le miracle se produisit, les mauvaises langues se sont déliées contre elle. Moi ce que je sais, c’est que je n’avais pas demandé à être ici dans ce bas monde. Ma mère avait beau me dire sans arrêt que j’étais un cadeau du bon dieu, je ne l’ai jamais crû. Au contraire, j’ai détesté son Dieu, oh que oui, je lui en voulu d’avoir emporté ma mère quand j’avais à peine huit ans, d’avoir abandonné mon père dans l’alcool et pour finir de m’avoir pris mon mari.

Avec Simone, on ne parle pas de religion sinon on se fâche. Alors, elle me cause un peu de tout de rien : du temps, des anciens voisins, des enfants des autres .Chaque fois, elle m’apporte des fleurs et elle fait même un peu de ménage. Ah, Simone, elle aime la propreté et l’ordre, je me souviens le jour où j’ai aménagé ici, elle rognonnait tout bas pour pas que les autres l’entendent :
-Oh… mais cet arbre là c’est qu’il va perdre ces feuilles, l’automne et ça fera pas propre, faudra balayer…. En plus, dans ce coin, le vent tournoie et dépose toutes les saletés… que de travail !

Même si elle parait bougonne, elle n’est pas méchante bien au contraire. C’était il y tellement longtemps … En ce temps là, Simone habitait encore chez ses parents, pourtant ce n’était pas les prétendants qui lui manquaient. Elle aurait pu se marier avec un gentil gars mais elle disait que les hommes du coin n’étaient que des bons à rien. Paris, elle m’en parlait tout le temps, elle faisait des économies pour pouvoir y partir un jour et s’y installer. Personne d’autre n’avait eu vent de son projet. Et puis, il y a eu ce lundi. J’avais vint-quatre ans et mon petit Bernard venait juste d’avoir un an. Comme tous les lundis, mon mari Jean était parti à la ville. La nuit tombée, il n’était pas encore rentré, puis, je l’ai guetté et attendu en vain. Les gendarmes ont fouillé chaque bosquet, inspecté chaque grange, on ne l’a jamais retrouvé. Pendant deux mois, je le suis rongée les sangs, j’ai prié, j’ai imploré le bon dieu de me le rendre. Oh que oui, la folie m’aurait gagné si Simone ne m’était pas venue en aide :
-T’en fais pas, va, ma Rosie, tu verras ! Je peux travailler comme un homme ... J’te laisserai pas tomber. On va s’en sortir, je te promets.

Et elle l’a fait, elle a sacrifié ses rêves de capitale pour moi et pour Bernard. Elle a passé sa vie à la ferme avec moi partageant les bons et les mauvais moments.

Ah mais, la voilà qui arrive justement, le crissement du gravier sous ses souliers, c’est elle.
-Ah Rosie, il fait un de ces froids de canard ce matin… Oh… Mais ce n’est pas possible ! J’ai nettoyé avant-hier et regarde moi ça, c’est tout sale encore. Moi je te dis, ton fils il aurait pu mettre un peu plus la main au portefeuille pour te trouver un meilleur endroit. Non mais…

Je la laisse rouspéter à son habitude.
-Ton propre fils si ce n’est pas malheureux… et dis-moi depuis combien de temps il n’est pas venu te voir hein ? C’est parce qu’il se laisse marcher dessus par sa femme et sa famille ! C’est une honte voilà ce que j’en dis !

Si on lui tient tête, elle s’énerve et ce n’est pas bon pour son cœur, alors je préfère la laisser dire.

-Je suis certaine que tu dois lui trouver encore des excuses, hein, pas vrai, ma Rosie ? Il n’est pas venu une seule fois ! Onze mois déjà que l’on t’a enterré et pas une visite de sa part!

Elle s’agite, remet en place quelques fleurs puis avec un éclat de malice dans les yeux, elle rajoute :

-Mais, dis-moi, maintenant, tu dois quand même remercier le bon dieu, non ? Parce que si la Toussaint n’existait pas et bien, ton fils il ne viendrait jamais te voir alors qu’il n’habite qu’à cinq kilomètres du cimetière …

Ah je savais bien qu’il ne fallait pas qu’on parle de religion avec Simone….

dimanche 25 octobre 2009

Françoise SAGAN "Des bleus à l'âme"


Françoise Sagan : un nom sulfureux provocateur de bien de remous, d'indignations et de controverses. Toujours, Françoise Sagan et sa réputation de flambeuse, d’oiseau de nuit rongé par l’alcool. Sa vie n’a pas été celle d’une sainte et alors ? Elle a mené sa vie comme au volant d’une voiture de sport, à toute allure, en se fichant bien de l’avis des autres. Une vraie épicurienne attachante et libre.

Dans « des bleus à l’âme », elle nous montre combien elle aimait sa vie et l’écriture. Françoise Sagan, et son ton impertinent, gai qui peut être léger ou tranchant.

Elle reprend deux de ses principaux personnages, les met en scène dans ce Paris clinquant et fêtard. Puis quelques lignes plus tard, elle les abandonne pour parler d’elle, la vraie Françoise Sagan à multiples facettes : mante-religieuse blessée par ses amours, femme de son temps n’ayant pas peur de dénoncer les travers de la France, la femme qui se servait volontiers de sa frange comme une armure ou comme un paravent pour rire. Cerise sur le gâteau, elle est partie à sa façon : une dernière pirouette, un petit diable joueur au fond des prunelles, et en faisant un joli pied de nez.

Dans ce livre, elle s’amuse encore, polissonne bien élevée d’une éternelle jeunesse, jouant avec les mots …. Que du plaisir ! Une lecture que je conseille fortement aux esprits dont les bonnes mœurs sont bridées, carcan et œillères obligent…

jeudi 22 octobre 2009

UNE ESPECE EN VOIE DE DISPARITION ?

Je décrète que ma journée a été une journée arc-en-ciel. Et oui, je prends la liberté de dire que le bonheur ne rime pas forcément avec la couleur rose. Pourquoi associe-t-on, d’ailleurs, systématiquement le rose au plaisir, à la joie ? Je ne vois pas la vie en rose mais en arc-en-ciel parce que les nuances, les demi-teintes sont plus évocatrices et plus parlantes que l’uniformité.

Une multitude de petits bonheurs qui se sont enfilés comme des perles à un collier et je suis comblée de joie.

Un ciel bleu lavé de ses nuages par la pluie, quelques mots d’un auteur couchés sur une carte, ma discussion du matin avec la boulangère, et une lecture superbe dont je vous parlerais. Et puis une rencontre hasardeuse qui me fait dire qu’il existe encore des personnes humaines au sens le plus noble du terme.

Une personne qui au supermarché vous aide à choisir une couleur de rouge à lèvres avec un sourire franc. Et de fil en aiguille, des anecdotes qui amènent à rire, à parler de tout et de rien, et à discuter.

Juste quelques minutes plus tôt, sur un ton gai et léger, je demande poliment à une vendeuse :
-Bonjour, excusez-moi de vous déranger Madame, pouvez vous m’indiquer à quel rayon je peux trouver du fructose ?

Mitraillettes dans les yeux, elle me répond d’un ton sec :
-ben… au rayon sucre !

Et, elle replonge la tête dans ses cartons en soufflant comme un taureau.

Je vais au rayon et, malchance, il n’y en a pas.
Timidement, je reviens vers elle. Je pensais naïvement que durant ces quelques secondes, elle aurait pu avoir une illumination ou une révélation quelconque. Mais non, et j’ai bien crû me liquéfier sur place et entendre retentir les salves des armes à feu quand sa bouche a craché comme du venin:
-Pfou, mais qu’est ce que j’en sais moi !

Le visage engoncé dans mon écharpe et toute penaude, j’en étais arrivé à la conclusion suivante : les personnes qui accordent de leur temps, de leur gentillesse sans rien attendre en retour sont une espèce en voie de disparition…. C'était la seule couleur de l'arc-en-ciel un peu grisée.
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