jeudi 25 novembre 2010

L'amour propre

Lundi 08/11
Un étudiant près de la fac. Il a l’air soucieux, préoccupé. Où sont  passées  l‘insouciance et la légèreté de la jeunesse ? Il ne les connait pas ou juste de nom. Bien sur, il a des amis étudiants qui ont ce luxe. Depuis ses 18 ans et son bac en poche, il doit se débrouiller pour ses études. Les bourses et une chambre à la cite U, c’est largement suffisant  d’après ses parents. Ses deux mois d’été, il les passe à l’usine à trier des morceaux de poulet.  Cette année, il va devoir trouver un emploi en plus de ses cours à la Fac. A son âge, il  fait déjà des comptes d’apothicaire. Calculer sur ce qu’il mange, sur les tickets de bus. Pendant que ses amis font la fête le jeudi soir, il bosse dans un fast-food. Ce week-end quand il rentrera, ses parents lui monteront fièrement le nouveau salon en cuir. Mais, attention, pas le droit de s’assoir dessus. Non, non, ou alors en mettant un plaid. Il ne faudrait pas l’abîmer. Il a coûté cher.
Mercredi 10/11
A peine mi-novembre et les jouets commencent à envahir les rayons du supermarché. Un petit garçon se tient devant les poupées. Il se dandine, hésite puis choisit la boîte d’un poupon. Sa mère la lui retire : "mais mon chéri, les poupées ce n’est pas pour les garçons". Il la regarde de ses grands yeux. Ce petit bonhomme de quatre ans ne comprend pas la réaction de sa mère. Déterminé, il reprend la boîte. La mère s’agite, se passe la main dans les cheveux. Elle le prend dans ses bras et s’éloigne au plus vite du rayon. Lui, il tend toujours la main vers les poupées. Que va-t-elle faire ?   Lui répéter qu’on ne joue pas à la poupée et s’angoisser. Elle doutera et  posera des questions de  façon détournée à d’autres parents. Dans des magazines, elle lira qu’à cet âge, les tendances  se profilent. La peur, la panique s’immisceront. Elle guettera avec appréhension chaque geste de son enfant. Alors que lui,  il voulait seulement  une poupée pour s’amuser.
Lundi 15/11
9h30. C’est une heure creuse, peu de monde au centre ville. Deux femmes avancent côte à côte. Chapeaux  de pluie bien enfoncés, pouponnées, elles discutent.  A cause des travaux, les passants marchent sur des passerelles étroites. Je peux suivre leur conversation orientée sur leurs enfants et les loisirs. Elles font partie d’une classe sociale aisée. Peu de monde peut-être ce lundi matin dans les rues, mais certaines personnes sont déjà  installées. Généralement une petite boîte par terre et  un bout de carton sur lequel elles sont assises. La main tendue et cette phrase  répétée à longueur de journée "une petite pièce s’il vous plait". L’une des deux pose sa main sur le bras de sa voisine et lui dit d’un ton solennel "Vous savez, je ne suis pas raciste mais… " . Elle marque un temps d’arrêt pour avoir l’accord de continuer. Un souple mouvement des lèvres l’a invité à continuer ."Je ne donne qu’aux Français". Elle poursuit sa litanie : il y a trop d’étrangers en France. Stupidité, racisme ? De tout façon, ça l’indiffère.Ca ou autre chose. Entre gens du même milieu, on se fréquente. Bien entendu. La position sociale, l’argent dressent et maintiennent  bien des barrières.
Mardi 16/11
Au guichet de la poste, une employée visage fermé et autoritaire. Son collège est parti chercher un colis. Elle se lève et va regarder son écran. Avec un dédain non dissimulé, elle dit "hum,  il n’a même pas validé sa dernière opération ". Elle,  c’est  l’employée modèle. Aux réunions, elle doit s’assoir au premier rang et sourire au chef. C’est tellement important pour elle  de se faire bien voir. Déjà petite,  à l’école, elle se désignait spontanément pour aider la maîtresse. Sur ses bulletins scolaires, sa gentillesse était toujours mentionnée. Le soir, elle rentre chez elle avec ce sentiment d’une journée de travail bien faite. Les remarques désobligeantes ? Rien à faire. La conscience professionnelle avant tout. C’est son credo. Dans quelques années, elle fêtera son départ à la retraite. Elle invitera tous ses collègues. Pour l’occasion, elle achètera une jolie robe, du mousseux et des gâteaux apéritifs.  Personne ne viendra ou  presque se cachant derrière une excuse de dernière minute. Son chef sera présent, il regardera discrètement sa montre. Quand il la  remerciera pour toutes ses années de bons et loyaux services, elle aura une petite larme d’émotion. Elle sera triste de quitter cette grande famille qu’est le monde du travail. Son chef  se dépêchera de finir  son discours, pressé de renter chez lui. Il pensera qu’il était temps qu’elle parte. A faire  trop de zèle, elle aurait fini par prendre sa place.
Jeudi 18/11
Au supermarché. Deux femmes d’âges  différents avancent doucement. L’une a une canne, elle s’appuie sur le bras de celle qui l’accompagne. Le même ovale de visage, la même bouche, la ressemblance entre elles est flagrante. Mère et fille qui font quelques courses ensemble. L’une a pris de son temps pour aider l’autre. Elles sont au rayon où l’on trouve des mouchoirs en papier et des produits d’hygiène. La discussion s’engage : "non, j’en prendrai à la pharmacie. Je ne veux pas passer à la caisse avec". "Ecoute, tu n’as pas avoir honte". Le paquet de couches pour  l’incontinence urinaire est mis dans le cabas. Je les retrouve au moment de payer. Celle qui s’aide d’une canne, baisse la tête. Elle n’ose pas affronter le regard  la caissière. Son amour  propre est malmené. Il doit être ravalé ou  camouflé sous le mouchoir au fond de la poche.  Payé, mis dans le sac, elles se dirigent vers la porte de sortie. "Tu vois, ça a été". Pas de réponse. Démarche saccadée, petits pas calculés pour  cette jeune femme de trente ans. Sa mère, le regard protecteur et aimant, l’aide et porte le sac. Il n’y a rien à  dire de plus…

mercredi 24 novembre 2010

Jean-Marie Gourio - Les nouvelles brèves de comptoir

Éditeur : Points- Date de parution : 12/11/2010 - 406 pages

Que ce soit le café du coin, l’estaminet ou le bar, on discute au comptoir. Pourquoi va-t’on prendre son café au zinc? C’est pour parler ! Accoudés au comptoir, on discute du temps, de la politique ou de l’actualité. On défait le monde et le refait. Devant un café  ou un verre, les langues se délient. Et vous, vous en pensez quoi ? Chacun donne son point de vue, phrases spontanées ou réfléchies.
Des citations pleines de sens,  de contre-sens ou de non sens,  des phrases qui viennent droit du cœur,  des pensées intimes ou des mots drôles. On sourit, on rigole ! Car oui, le  zinc  est un lieu social d’échanges ! Et, j'aime ses paroles, ses conversations de monsieur ou de madame-tout-le-monde attrapées en plein vol.
Autant de perles qui font travailler les zygomatiques ou qui prêtent à la réflexion. Un très bon moment de détente !
Pour tirer les élèves vers le haut, le mieux, c’est les cheveux !
Quand on est incinéré, on peut plus se retourner dans sa tombe.
Quand on bosse de nuit, c’est le jour qui tombe et la nuit qui se lève.
Le ciel y a des nuages et c’est tout, c’est du désert…
Le Ricard, c’est plein d’oméga 3.
Je regarde la Messe à la télé, et pour la communion, je prends un Tuc.
Les médailles d’or, ça vaut plus rien, on en donne même aux camemberts.
Et une dernière :
Les cafés, ça devrait être classé  réserves naturelles ! ( et je dis oui!)

Je remercie les éditions Points pour ce livre.

mardi 23 novembre 2010

Kettly Mars - Saisons sauvages

Éditeur : Mercure de france - Date de parution : 04/02/2010 - 295 pages

Haïti, les années 1960 : c’est l’heure du règne de Duvalier et de ses tontons macoutes. Un dictateur qui élimine ceux et celles qui se mettent en travers de son chemin. Daniel Leroy, rédacteur en chef du principal journal d’opposition et communiste est arrêté. Sa femme Nirvah cherche des informations sur son mari. Elle obtient  un rendez-vous avec le secrétaire d’Etat à la Sécurité publique : Raoul Vincent. Celui-ci tombe sous son charme. Fort de sa position, il obtient d’elle qu’elle devienne sa maitresse. Nirvah ne veut que protéger son mari et ses enfants… mais à quel prix ?
Ce livre s’ouvre sur le rendez-vous entre Nirvah et de Raoul Vincent. Un bref entretien pour que celui-ci intervienne auprès de Duvalier en faveur de son mari. Le personnage de Raoul Vincent est tout ce qu’il y a de plus abject. Un homme odieux qui jouit de son pouvoir pour posséder ce qui lui fait envie. Nirvah est une belle femme à la peau presque blanche. Le secrétaire d’Etat subjugué met en place un chantage. Qu’elle devienne sa maîtresse et il verra ce qu’il peut faire pour son mari. Nirvah accepte.  Son but est de protéger ses  deux enfants Marie et Nicolas, jeunes adolescents et obtenir la clémence pour son mari. Mais avec cet homme, elle prend un plaisir inattendu dans leurs relations sexuelles. Il y a le regard des autres, les sous-entendus, elle doit aussi se battre contre cela. Nirvah n’oublie pas son mari, loin de là. Ce sacrifice de son corps est pour lui. En découvrant le journal intime de son  mari, elle va de surprise en surprise. Raoul Vincent veut plus, il s’immisce dans la vie de famille de Nirvah. Il veut être proche de ses enfants et les "avoir " physiquement. On prend une gifle magistrale…
Tenue en haleine,  j’ai  même osé espérer une issue favorable. J’ai suivi Nirvah la gorge serrée d’émotions. J’ai compris cette femme et ses choix. Une femme qui se sert de son corps comme moyen d’échange. Raoul Vincent et le pouvoir qu’il incarne sont sordides et répugnants.
Kettly Mars ose briser bien des silences avec ce roman sur la condition des femmes dans un régime totalitaire.
Un livre dur, bouleversant mais magnifique ! Une lecture dont on ne sort pas indemne… vous êtes prévenus.
J'ai rejoint le club de maîtresses de macoutes, de celles qui jouissent de privilèges évidents mais qui connaissent aussi la précarité de leur position dans cette Haïti où le pouvoir joue sans cesse à une macabre chaise musicale. Après être  passée par de douloureuses phases de détresse, jai arrêté d'avoir honte, de fuir le regard des autres, de me torturer, de me condamner.
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