mercredi 11 mai 2011

Michael Cunningham - De chair et de sang

Editeur : Livre de poche - Date de première parution : 1997 - 477 pages

Etats -Unis, fin des années 1950, Constantin Stassos, immigrant grec épouse Mary. Constantin est ambitieux et voit grand. Il veut avoir lui-aussi sa part du gâteau du rêve américain. Travailleur acharné, il réussit en tant que promoteur immobilier. Une vie avec une belle maison, une grande cuisine où Mary confectionne des gâteaux et élève les enfants. La vie parfaite ? Seulement en apparence.
Je préfère ne pas résumer  l’intégralité de l’histoire, d’ailleurs je trouve que la 4ème de couverture en dit beaucoup trop. Donc un conseil, ne la lisez pas !
On découvre Constantin et Mary jeunes, innocents et plein d’espoirs . Et il s’agit d’un Constantin qui va évoluer au fil des pages à mesure que la vie se déroule. Le jeune homme sans le sou et ambitieux deviendra riche mais il s’agit d’un homme qui n’oubliera jamais ses origines. Il aura beau réussir en tant que promotteur ommobilier , son statut d’immigrant grec sera à ses yeux un handicap. Sa famille doit tout faire pour ressembler au plus près à la famille américaine modèle. Mary, son épouse doit supporter ses crises de colère et se montrer à la hauteur de ses espérances. Toujours parfaite et sous tous les angles. Les trois enfants  du couple : Susan, Billy et Zoé ne suivront  pas des trajectoires linéaires. Même si en apparence Susan est  heureuse dans son couple, elle est toujours distante vis-à-vis des siens. Marquée à jamais par une relation plus qu'ambiguë et frôlant l'inceste. Billy déteste son père et il lui faudra  des années pour assumer son homosexualité. Comme pour renier son enfance, il changera  de prénom.  Zoe se cherchera dans la drogue et tombera enceinte d’un amant de passage. L’enfant auquel elle donnera naissance sera métisse. Pour Constantin, ce sera un choc et même Mary aura bien du mal à l’accepter cet enfant de couleur. Le mariage de Constantin et de Mary finira en divorce. Mary veut  devenir une femme libre et  plus autonome.  Une famille éclatée mais quand Zoe tombera gravement malade, les liens vont se recréer ou se resserrer. Pour la suite, et bien,  lisez-le …
Il s’agit d’un roman dans lequel je me suis plongée avec enthousiasme ! Nul n’est parfait, tout rêve à son envers, c’est ce que nous  démontre Michael Cunningham. Un bon gros roman dense où la psychologie des personnages est remarquable et sans faille ! Les  personnages de cette famille sont  humains,  commettent des erreurs mais essaient malgré tout d’avancer coûte que coûte. Même si on a l’impression que Constantin semble épargner, la dernière partie du roman voit cette tendance s’inverser.  J'ai été plus touchée par Mary et Zoé. Mary cantonnée durant des années dans son rôle d’épouse et de mère qui finira par s'ouvrir au monde et Zoé dont la une vie est  tout le contraire de la normalité.  Bien que la fin du livre soit très dure (âmes sensibles, prévoyez vos mouchoirs !), il en sessort beaucoup de tolerance !
Merci à l'ami BOB !

mardi 10 mai 2011

Caroline Deyns - Tour de plume

Éditeur : Philippe Rey - Date de parution : Mai 2011 - 204 belles pages !

J’aime les premiers romans et quand ils sont bons, c’est un réel plaisir de découvrir un auteur ! Et ici, il s’agit d’une bonne surprise ! Tour de plume, le titre est on ne peut plus adéquat avec cette histoire. Tour de plume et un tour d’écriture rondement mené mettant en scène des personnages se retrouvant reliés par un stylo plume. L'objet passe de main en main et les dés sont jetés ! Relais volontaire ou subterfuge qui permet tour à tour de découvrir  les personnages.

Tout commence à la librairie de Monsieur H., amoureux des lettres mais qui souffre de n‘avoir jamais pu écrire lui-même. Isis s’y arrête pour demander son chemin et subtilise le stylo. Isis, jeune femme fragile, aux allures d’adolescente et qui sème sur des petits bouts de papier les mots comme bouée de sauvetage. Le stylo continue son parcours. L’objet se retrouve en possession de Paul qui l’offre en cadeau d’anniversaire à sa mère Sybille. Elle s’est laissée grossir volontairement jusqu’à devenir obèse. La lecture est son échappatoire alors que son corps est devenu un rempart. Sybille reçoit peu de visites hormis celles d'Emma. Une femme comblée, posée en apparence et dont les regret vont  être ravivés. Elle aussi entretient un rapport particulier avec les livres via un amour de jeunesse. Un nouveau cavalier dans cette ronde ? Je vous laisse le découvrir par vous-même... 

Une belle lecture où un stylo plume lève le voile sur des remords, des aspirations,  des blessures. L'écriture, l'amour des livres  se revèlent salvateurs ou rédempteurs. Sous des aspects faussement tendres ou innocents, Caroline Deyns nous fait pénétrer dans l’intimité de ses personnages. Et, j'ai été touchée par chacun d’entre eux ! L’histoire de Sybille et de sa souffrance m’ont nouée la gorge. Une lectrice comme vous, comme moi et dont  on comprend l'attachement aux livres.

Plus on avance dans les pages et plus l’écriture de l’auteure est à l’aise. Un beau premier roman rempli de délicatesse et d'un amour flagrant de l'écriture ! Du bonheur !

Je rajouterai juste : laissez vous prendre par la main. Sans crainte ou appréhension. Prenez place pour voyager avec ce stylo plume...


Les visites hebdomadaires d’Emma et celles, plus espacées de Paul, lui donnent l’illusion que sa solitude est heureusement imparfaite. Et puis elle a ses livres. Ses chers livres. Qui peuplent son esprit, colonisent son corps, juste après lui avoir fait oublier qu’elle en avait un. C’est très bien ainsi.

dimanche 8 mai 2011

Simulacre

Après les vacances, Gwen nous fait cogiter  :

"L’idée du jour, c’est donc d’écrire trois textes – entre dix et vingt lignes environ – dont je vais vous donner le début et la fin. Vous devrez les faire entrer en résonance car la fin de l’un sera le début de l’autre, mais sans que cela apparaisse vraiment comme la suite d’une seule et même histoire…
- Début de 1 : Il y avait dans son regard un mélange de tendresse et de douleur, une lumière propre à ceux qui vivent la vie avec infiniment plus d’acuité que les autres. 
- Fin de 1/Début de 2 : J’ai posé deux assiettes sur la table.
- Fin de 2/ Début de 3 : Il a hésité un moment et il a dit, J’aimerais juste retrouver cette photo.
- Fin de 3/ – Si tu dis que tu ne sais pas, c’est que tu acceptes. "

Et voici mon texte :


Il y avait dans son regard un mélange de tendresse et de douleur, une lumière propre à ceux qui vivent la vie avec infiniment plus d’acuité que les autres. Il ne se plaignait jamais. Quand il tournait la tête vers la fenêtre,  son regard cherchait la mer. Même s’il ne la voyait pas, elle continuait à le posséder. A 14 ans, il avait embarqué en tant que simple matelot sur un thonier qui sillonnait les mers d’Afrique.  Son père était mort, il n’avait pas eu le choix. Dans son portefeuille, il gardait une photo racornie représentant  son père en marin.  Il la gardait précieusement et quand il la regardait,  son visage s’imprégnait de tristesse et de fierté. Aujourd’hui, il m’a demandé de lui sortir son portefeuille.  J’ai pensé qu’il voulait rêver, imaginer ce qu’aurait été la vie  si son père n’avait pas péri en mer.  De ses mains tavelées par le sel, il m’a tendu une photo que je ne connaissais pas. Je l’ai prise sans dire un mot. On le voit assis à côté d’une partie  de l’équipage. Il aborde un sourire de circonstance qui n’en est pas un. Un simulacre affiché sur des  traits à peine sortis de l’enfance.  Son regard est devenu  troublé par le voile opaque des larmes qu’il retenait. A croire qu’il savait que c’était perdu d’avance. Que la maladie rongeait de plus en plus son cerneau. Ogre affamé se nourrissant de ses souvenirs, piochant au hasard des fragments.  Il a dit : « il est temps de manger».  J’ai posé deux assiettes sur la table.
Vite, il fallait se dépêcher. Je devais encore  m’occuper du linge et  régler des factures.  Mais où était-il  passé ? La télé était allumée mais le canapé était vide. «  Gabriel !  A table ». Personne n’a répondu. Non, pas ça. J’étais tellement fatiguée.  « Gabriel ! » j’ai haussé la voix. J’ai eu envie de tout laisser en plan. « Gabriel !!». Ne pas craquer, tenir bon. Le torchon m’a  glissé des mains. Je n’ai pas eu le  courage de me baisser pour le reprendre.  Je voulais juste souffler. Juste une fois. Je me suis laissée tomber sur une chaise comme on s’échoue. Fermer les yeux juste quelques secondes.  Somnoler pour récupérer un tout petit peu.  Une odeur de brûlé m’a  réveillée. Oh, non, je m’étais  endormie pour de bon. Et Gabriel, Où était –il ?  « Gabriel ! » J’ai crié à pleins poumons. J’ai couru  au jardin puis  dans sa chambre. Personne. Toutes les idées les plus folles m’ont traversé l’esprit : et s’il s’était perdu ou blessé ? Gabriel est  arrivé par la porte du garage. Il a eu un moment d’hésitation. Il m’a regardé comme une étrangère. Allait t-il reconnaître sa belle-fille?  Son visage ridé s’est éclairci, ses mains tremblaient un peu plus que d’habitude. Deux mains vides comme des ailes de papillon serrées contre ses jambes.  Il était  dans son monde déconnecté de la réalité.  
Il a hésité un moment et il a dit, J’aimerais juste retrouver cette photo.
-La photo de votre père est avec vous, venez maintenant.
-Non, je veux la photo.
J’ai soupiré. De quelle photo parlait-il ?
   -Quelle photo, Gabriel voulez-vous ?
-Celle où je suis  avec mes parents.
Cette photo n’existait que dans son esprit.
-On la cherchera demain, je vous le promets.
Il s‘est raidi brusquement.
-Laissez -moi tranquille ! Mais qui êtes-vous ?
Surtout garder son calme comme me l’avait expliqué l’équipe médicale.
-Je ne vous veux que du bien. Je vais vous accompagner jusqu’ à votre chambre si vous le voulez.
-Je veux juste ma photo !
Il s’est mis à crier de plus en  plus en fort. C’était la première fois où je me retrouvais seule avec lui. Sans personne pour m’aider.
-Tu l’as volé ? hein, c’est ça ? Tu es une  voleuse ! tout le  monde le dit  au village ! Même ta sœur me l’a dit l’autre jour après  l’école. Tu es une sale menteuse ! Avoue ou alors  j’irai te dénoncer !
Désemparée, je me suis mise à pleurer. Je savais que la maladie pouvait le faire replonger en enfance mais je me n’attendais pas à une telle violence dans sa voix.
-Dis-moi où  elle est   ! Tout de suite ! Sinon, sinon… sinon je vais te punir ! On ne  me ment pas…non, on ne ment pas. Si tu dis que tu ne sais pas, c’est que tu acceptes.
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