vendredi 20 mai 2011

Claire Keegan - Les trois lumières

Éditeur : Sabine Wespieser - Date de parution : Avril 2011- 100 pages

Par une chaude journée d’été, un père accompagne sa fillette dans une ferme. Elle va devoir y rester quelques semaines. Sa mère enceinte à nouveau n’a guère de temps pour elle sans compter que la fratrie est déjà nombreuse. Les  Kinsella l’accueillent  gentiment et  lui prêtent beaucoup d’attention.  Elle qui est habituée à aider ses parents, à surveiller ses sœurs est surprise. Chez les Kinsella, tout semble différent.
Voici un très beau roman rempli de grâce et de délicatesse.Cent pages que l’on ressent, que l’on vit dans une Irlande rurale que Claire Keegan décrit à merveille. Mais bien plus, elle excelle à distiller des éléments que nous découvrons en même temps que la fillette. Au début sur la pointe des pieds, en se faisant petit, on observe à travers ses yeux. Elle est surprise par ce couple Kinsella si bienveillant. Ils semblent vivre différemment que ses parents  et surtout ils lui montrent de l’affection. Petit à petit, la fillette prend ses marques et se sent mise à l’aise l’aise.  Des gestes, des regards tendres, autant de signes d’amour qui lui donnés. Ce bonheur d’été est parsemé de tâches d’ombres. Elle apprend et comprend le malheur arrivé au couple.
Sans en dire de trop, j’ai été happée par cette lecture. L’ambiance du départ avec les non-dits, la dureté de la vie se modifie au fil des pages. Elle devient plus gaie et débouche sur un final lumineux et émouvant !
Une écriture aux accents poétique, très sensorielle où chaque détail a son importance. Claire Keegan dévoile les sentiments de ses personnages tout en finesse et avec beaucoup de pudeur. Un enchantement. Une préférence pour ce livre par rapport à L'Antarctique
Les billets de Jérôme, Moustafette.

Ce livre fait partie de la sélection de la 10ème édition du prix des lecteurs du Télégramme

mercredi 18 mai 2011

Marie-Sabine Roger - Le quatrième soupirail

Éditeur : Thierry Magnier - Date de parution :2005 - 124 pages pour la liberté..

Chère Marie-Sabine,
Je me permets de vous appeler par votre prénom comme si nous nous connaissions. Un peu à la façon de deux amies qui partagent une complicité étalée sur le temps et dans la confiance. Depuis que je vous ai découverte, je continue à vous lire. Chacun de vos livres a été source d’émotions immenses et le quatrième soupirail n’a pas dérogé à cette règle. Avec Pablo, un adolescent dont le père est arrêté, vous levez  le voile sur un sujet dur. En Amérique Latine ou  dans d’autres pays, la liberté de penser et d’exprimer son opinion politique est réprimandée. Sans diplomatie et  sévèrement. Le père de Pablo, Liberto,  n’a pas manifesté ou participé à un complot meurtrier quelconque. Non, il écrivait des textes au nom de la  liberté. Aidé par de Rafael et de Nora, Pablo rentre dans la résistance L’adolescent qui provoquait son père, qui le narguait pour ses poèmes, saisit la valeur des mots. Il se fait embaucher en tant qu’aide-cuisinier dans la caserne où son père est détenu prisonnier. Et chaque nuit, il se rend au quatrième soupirail et murmure des bribes de poèmes à Liberto.  Des poèmes contre la répression, des mots auxquels  Liberto s’accroche.  L’adolescent doit faire preuve  de sang-froid et ne pas montrer sa peur, sa haine. Il côtoie les bourreaux de son père, entend les cris des prisonniers torturés par une junte militaire sanguinaire. Souffrances physiques mais  aussi souffrances morales. Pablo s’était endormi adolescent, il se réveille homme. Il comprend le pouvoir et le poids des mots.  Avec l’écriture qui vous caractérise et que j’admire, Pablo m’a touchée. Le combat mené par Liberto et les siens est noble.

A travers votre livre, vous défendez  la  cause de la liberté. Liberté, nous chérissons ton nom et nous t’aimons. Mais  trop souvent nous oublions la chance que nous avons de t‘avoir. Tu nous es acquise alors que d’autre meurent pour ton nom.  Merci Marie-Sabine  de nous  le rappeler si justement : pour des mots, pour des poèmes, on pouvait arrêter un père? On pouvait débouler à grand flots de poussière, dans des jeeps débordant de haine et de fusils? On pouvait incendier, détruire, et repartir? Pour des mots, on pouvait mourir?

J'aime comment vous maniez les mots, comment vous arrivez à en faire des phrases si belles et si sincères. Une fois de plus,  j’ai eu la gorge serrée d’émotions...

Ces jours là, je les ai parcourus sur la pointe des pieds, pour me faire oublier de la vie.  Je me tenais dans le creux de silence, le souffle transparent, tout entier désireux de ne pas être là. J'évitais de penser au passé. Les souvenirs heureux me faisaient peur. Ils avaient des semelles d'ombre, revenaient en traînant après eux cette horreur.(...).  Je pensais à toi et à ton idéalisme. Tes guerres de papier, si fragiles  à partir en fumée.

Avec  ce billet, je participe à l'opération écrire à un auteur organisé par Babelio.

Catherine Enjolet - Sous silence

Éditeur : Phébus - Date de parution : Mars 2011 - 122 pages

Paris, années 1960. Nabisouberne, un  drôle de nom pour cette petite fille qui vit dans un endroit à part.  A la cour des miracles, on croise Doudou et ses odeurs de cuisine épicées, Dédé l’ancien taulard. Dans ce Paris populaire, on rit pour faire fuir le malheur, les fins de mois difficiles. Depuis la mort de son père, Nabisouberne a peur. Peur de son nouveau  beau-père. Entre sa mère qui n’a jamais le temps, sa grand-mère qui se lamente sur leur ruine, Nabisouberne tente de conjurer ses démons.
Petit livre mais grands émois ! Déjà, la préface de Boris Cyrulnik, neuro-pschychiatre, est belle et sobre ! Et ce livre continue de m’habiter… L’auteure nous plonge dans le Paris  où l’on joint à peine de deux bouts. Celui où les habitants vivotent. Nénette, la mère de Nabisouberne est serveuse dans un café. A la mort de son mari, la DDASS a mis son nez dans leurs affaires. On lui a  enlevé  sa fille et les séquelles, l’humiliation sont bien là. D’un tempérament fantasque, elle vit au jour le jour entre le porte-monnaie vide et  ses enfants à nourrir. Et Nénette manque de ces gestes d’amour pour sa fille. Par contre, son beau-père le lui montre. De trop. A sa façon. Il devient sa Grande Terreur.  Nabisouberne ne rit plus et appréhende  les nuits.  Alors, elle sème des mots  sur des petits bouts de papier. L’injustice, la révolte, la peur l’habitent mais aussi la fierté de ne jamais rien demander. Une cour des Miracles  où la pauvreté fait partie du quotidien, où le mot avenir sonne faux mais où la solidarité prévaut.
Un livre fort, émouvant où la parole est donnée à ceux et celles qui ne l’ont pas. Loin des clichés, ce roman m’a scotchée.
L’écriture épurée confère à ce  texte de la puissance, entre espoirs et fatalité.   
Les brumes reviennent. J’avance à découvert. En remontant vers la cour des miracles, c’est l’Ombre de nouveau qui se profile et menace. Je tremble.
-D’où tu viens ?
Je baisse la tête. Je me tais. Je trahis, c’est clair. J’ai peur de payer. De restituer l’instant volé. Bonheur indu, taxé. Je me rends… Je reprends le malheur gratuit, à volonté.
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