lundi 6 juin 2011

Marie-Sabine Roger - Le ciel est immense

Éditeur : Le Relié - Date de parution : 2002 - 154 pages

Il s’agit du premier roman de Marie-Sabine Roger. Et déjà, elle signe de son écriture fulgurante. Le mot juste, un style incisif où la sensibilité, la tendresse ont  leur place. Avec précision, elle épingle la vie  de cette femme de 59 ans et 8 mois. Si elle est venue à cet hôtel près d’une plage où elle venait étant enfant, c’est pour en  finir. Entendez par là mourir, mettre fin à ses jours. Une vie comme tant d’autres, avec sa part  de malheurs mais dans  la normalité, nous dit-elle avec ironie. Un mariage, un enfant, un divorce avec fracas, des amours et le grand amour, l'inattendu qui a été le point de non retour. Un gamin sur la plage lui  a posé des questions. Avec innocence, curiosité et  l’angoisse de ne pas savoir comment est la vie une fois qu'on est adulte.  Elle n'avait pas prévu de remuer ses souvenirs. Ni ce gamin qui sans le savoir va l'obliger à considérer d'une autre façon sa vie.

La tristesse, les regrets sont bousculés par des phrases comme seule Marie-Sabine Roger sait les façonner! Ironie, dérision, regard lucide et sans  concession. Point de mélo mais la gouaille  que l'on retrouve dans ses prochains livres. J'ai souri, j'ai été émue.. 

J’ai entendu les phrases assassines, les diktats pontifiants : « les femmes prennent sept kilos en moyenne à la ménopause.. ». Les découragements des copines, minaudant pour un chocolat : » On doit faire attention, à nos âges… ».Quelques années auparavant, le mot de quarantaine sonnait déjà comme une mise à l’écart suspicieuse, pour se garder d’une possible contagion. La cinquantaine la suivrait dans un bruit terrifiant de crécelle, ce hochet bruyant des lépreux. La soixantaine. Elle frapperait le glas des illusions. Autant s’y faire, la vieillesse ne s’arrangeait pas avec l’âge. Vieillir, c’était mourir à tout enchantement. Je me suis réfugiée dans tous les magazines qui m’assuraient pour quinze balles que cinquante ans c’est merveilleux. Que soixante  ans sera meilleur encore. Et qu’à soixante-dix ans ce sera la fête pour de vrai. Ils n’osaient pas titrer : « Vivement qu’on soit mort ».

Alors,  le ciel est immense et moi  j’ai un livre hérisson :

dimanche 5 juin 2011

Derrière la palissade

Tous les jours, vous passez devant cette palissade de planches brutes, recouverte de graffitis et d’affiches déchirées. D’habitude, vous ne faites que la longer mais aujourd’hui – qui sait pourquoi? – votre curiosité est titillée par un détail et vous avez envie de savoir ce qui se passe derrière. De toute façon, vous avez raté votre bus et personne ne vous attend à la maison. Alors vous cherchez un trou, une fente et vous regardez…


J'ai détourné un tout petit peu la consigne de Gwen ...Ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps !
Et voici mon texte :


Comme tous les soirs, j'ai pris mon bus pour rentrer du travail. Nous sommes nombreux à venir gonfler cette zone de la ville où les bureaux sont sortis de terre. Puis le soir chacun rentre chez soi. La bus dépose tout ce petit monde à la périphérie là où des lotissements tous semblables sont notre demeure.
Le bus s’est  arrêté brutalement. "Une panne !"  a crié le chauffeur à notre attention. Certains ont râlé plus forts que d'autres arguant  la fatigue de la journée. Rien qu'à voir les mines crispées, les yeux noirs, ils laissaient présager que ce sont des insatisfaits permanents. Le genre même de ceux qui soupirent parce qu'il faut faire la queue, ceux qui trouvent toujours une remarque désagréable. "Vous attendez 20 minutes et un autre bus va arriver du dépôt". 
Les portes étaient ouvertes, je suis descendue et j'ai eu envie de finir la route à pied. J'ai sorti mon portable et laissé un message sur le répondeur de Marc " le bus a eu un souci, j’arriverai plus tard à la maison". 
Il me connait, il sait que j'ai besoin de me retrouver seule par moment. De posséder des instants sans contrainte. Le chauffeur m'a dit " ne vous trompez pas de direction Madame et faites attention à vous". Je lui ai  souri poliment.  
La rue était déserte. Normalement, je devais continuer tout droit. Une entrée de rue s’offrait à droite et je m'y suis engouffrée. Comme ça.  Une rue était bordée d'immeubles vieillots d'où s'échappait le  bruit de la télé ou celui des ustensiles de cuisine. A mesure que j'avançais, les habitations se sont raréfiées. Le talus était jonché d'herbes hautes, de détritus semés par le vent. Puis, les genêts se sont mis à cohabiter avec une palissade placardée d'affiches en lambeaux et de tags. Deux enfants couraient à toutes enjambées en riant aux éclats. Leurs rires s'étaient prolongés derrière ce mur de planches. Une planche fendillée laissait une brèche juste assez grande pour que je puisse y jeter un œil. Est ce que j'avais le droit ? Je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir, les deux enfants sont réapparus et m'ont fait signe de le suivre. Nous sommes arrivés devant une porte délabrée. Il fallait se pencher pour entrer derrière la palissade. Cinq ou six caravanes, deux  voitures, du linge séchant au vent, de vieilles chaises de jardin piquées s'étalaient devant moi. Des femmes, des hommes, des enfants, tous étaient réunis  auprès d'une petite table. Un peu  plus loin, j'ai vu des abris  de fortune faits de toile ondulé et de sacs plastiques. Loin de la ville policée, organisée, vivaient ici d'autres personnes. Une femme âgée vêtue d'une longue jupe s'est approchée de moi. Elle me parlait mais je ne comprenais pas sa langue. Les autres me dévisageaient avec méfiance. Pourquoi les enfants m’avaient-ils fait venir ? Son visage s'est éclairci et elle a crié. On m'a tendue une chaise et  offert un verre d'eau. Je suis resté là plusieurs heures. Les contemplant, étonnée. Leurs sourires occultaient la misère. J'ai enlevé mes chaussures, libéré mes cheveux attachés, marché avec les enfants. Mon portable a sonné, je n'ai pas répondu. Je me sentais bien parmi eux. Quand la nuit est tombée, un homme m’a désigné une voiture. J'ai compris qu'il voulait me ramener. J'ai eu honte. Honte d'avoir partagé avec eux  ces moments de bonheur.  Ils m'ont tous salué, les deux enfants m'ont embrassée. 
Il m'a déposé juste à l'entrée du lotissement. La vue du lampadaire m'a frappée. Mon estomac s'est contracté. Eux  n'avaient ni électricité ni eau. Il fallait que j'en parle à Marc, qu'on se rende à la mairie. Demain.


J'aurais tout vu aujourd’hui ! Quelle sale journée ! Ma voiture au garage pour  réparation et  moi, Xavier Gourmin, il a fallu que je prenne le bus !  Et voilà que le bus tombe en panne. Le chauffeur avec sa mine d'enfant de chœur nous a dit d'attendre 20 minutes. Sauf que moi, je n'ai pas que ça à faire, j'ai un rapport à terminer pour demain. Une demi-heure est passée et  toujours pas de bus. Bien entendu,  je me suis plains au chauffeur "  je téléphonerai  à la compagnie du bus , c'est intolérable". Il m'a répondu avec son air blasé que  si ça me faisait plaisir, je pouvais. Il n'y avait qu'une solution rentrer à  pied à cause de cette grève des taxis. Une jeune femme était  déjà partie, en  me dépêchant, j'arriverai à la rejoindre. Dans ce genre de situation, il vaut mieux être à deux. Le sens de l'orientation n'a jamais été mon point fort et je me suis perdu. J'ai préféré marcher au milieu de la route. La vue de ces maisons répugnantes me donnait la nausée. Je suis arrivé près d'une palissade. J'entendais des conversations. En langue étrangère, forcement. Encore des gens du voyage qui s'approprient les terrains de la ville sans permission Une planche flanchait et j'ai regardé. Quel spectacle ! Des caravanes, une voiture sans pneus et tous ces enfants ! J'ai cru apercevoir la jeune femme du bus. Oui, c'était bien elle assise parmi eux. Elle ne sait pas donc pas que ce tous gens sont des vauriens, des voleurs. J'ai serré fort ma pochette contre moi. Ils peuvent rire tant qu'ils veulent. C'est moi qui rédige les  dossiers d'expulsion. Et dès demain, le leur  sera sur le bureau du maire. 


Une journée de plus. Je les compte, j'en suis à dix. Je suis fière de moi. J'ai la gorge sèche et  mes mains tremblent un peu. Il est temps que j’arrive chez moi. Pas de chance, le bus est tombé en panne. Ne pas paniquer, respirer, expirer lentement. Je me suis dit que marcher serait une bonne chose. Ca m’occuperait l’esprit. J’ai attendu qu’un monsieur se plaigne au chauffeur et je suis partie. L’air chargé de tiédeur me donnait envie de boire. De calmer l'aridité de ma gorge.  J'ai cherché ma bouteille d’eau dans mon sac. En  deux gorgées je l’avais terminée et j’avais toujours aussi soif. Le médecin m’a dit que c’est normal et dans ce cas, les bonbons à la menthe étaient une solution. Heureusement, j’en ai toujours avec moi. Plus je marchais et plus j’avais envie d’une bière fraîche.  Je jouais avec le bonbon, je le faisais ricocher contre mes dents. Furieusement pour faire fuir mes pensées. La rue était bordée d’une palissade. Des voix s’élevaient dans l’air.  J’ai continué à la longer jusqu’a trouver une porte. Je l’ai poussée en essayant de faire le moins de bruit possible. Juste à côté d’une caravane, il y avait un seau rempli d’eau où baignaient des canettes. Mes canettes, je le ai reconnues. J’ai avalé difficilement ma salive. Et si je leur demandais de leur en  acheter une. Une seule. Mon portable a sonné. Julien, mon grand me demandait où j’étais, j’ai répondu que je n’allais pas tarder. J’avais tellement envie de boire. Sentir le goût de l’alcool dans ma bouche. Mais cette fois, je me suis  promise  d’y arriver. Je me suis éloignée en pleurant. Demain sera un autre jour. 

samedi 4 juin 2011

André Gardies - Derrières les ponts

Editeur : COMEDIA - Date de parution : Avril 2011 - Nombre de pages : 147

Ce livre a été lu dans le cadre  d’un partenariat avec les agents littéraires.

L'auteur revisite son  enfance dans les années 50. Une enfance en Provence, élevé par l'oncle maternel. A travers de courts chapitres,  il pose son regard sur le monde qui l'entoure.

Ce récit écrit à la troisième personne m’a rappelé les livres de Philippe Delerm. On y retrouve ces détails infimes, ces instants du quotidien captés et immortalisés par les mots. A partir d’un objet ou d’un lieu, l’auteur nous raconte ses souvenirs. Mais ici, le  narrateur porte le poids d’une culpabilité. Le narrateur n’a plus ses parents : sa mère est morte lors de naissance et cinq années plus tard, son père la rejoint.  L’enfant est élevé par un oncle et une tante, il a rejoint une famille et doit y trouver sa place. Dans le contexte des années 50, il s’agit de son enfance qu’il nous faite revivre. Les effluves de la mémoire sont  teintées de nostalgie au charme désuet mais ô combien attachant. Et, il nous fait de ses propres émois. Avec beaucoup de pudeur. L’éveil de l’adolescence  qui s’amorce, les premiers contacts avec le sexe opposé et sa place dans une famille qui devient la sienne. L’écriture est travaillée, riche, très riche. J’ai visualisé chaque scène. Et j’ai un avis mitigé sur ce point. Car l’écriture paraît à force peu naturelle comme si l’auteur avait  tourné et retourné des formulations.

Il s’agit d’une lecture agréable mais qui, je pense, aurait suscité plus d’intérêt de ma part si justement elle était apparue plus intemporelle. Beaucoup d’éléments nous replacent dans les années 50 et aussi, je suis restée insensible à certains souvenirs.
Une lecture en demi-teinte dans l'ensemble.

LES W-C
En dépit de leur appellation et d'un bel euphémisme, les lieux d'aisance, en ce temps-là, étaient toujours inconfortables : réduits obscurs et humides au fond d'une cour, guérite plantée à l'autre bout du jardin, abris précaires aux matériaux hétéroclites, installations sommaires de plein-vent (un trou, deux planches), à quoi il convient d'ajouter les innombrables, les inopinés et souvent ingénieux points de chute que le besoin, l'imagination, la poussée de l'urgence surtout, inventaient subitement au milieu des taillis, dans l'encoignure d'un mur de clôture, au pied d'un talus, derrière un tronc d'arbre ou parmi les hautes herbes, toujours chatouilleuses.
Par un miracle constant, les portes, lorsqu'il y en avait, ne fermaient jamais. Cela donnait naissance à une véritable poétique du bricolage : cordelette que l'on tirait à soi en l'agrippant afin de préserver un équilibre périlleux, clou recourbé faisant office de targette et que concurrençaient les bouts de ficelle usés par le frottement, les chevilles de bois taillé, remplacées bien souvent par de simples bâtonnets ramassés avant d'entrer, la chaînette rouillée dont les anneaux cédaient un à un, ou encore le crochet vissé dans lequel bleuissait l'index. Lorsque le temps, l'usage ou la négligence avait eu raison de toute cette ingéniosité, il ne restait plus, bras tendu, accroupi, en équilibre sur la pointe des orteils, qu'à tirer la porte vers soi, la tenir d'une main crispée tout en guettant les moindres bruits et crier avant qu'il ne soit trop tard : " y a quelqu’un !".
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