samedi 13 décembre 2014

Laurent Mauvignier - Seuls


Éditeur : Les Éditions de Minuit - Date de parution : 2003 - 171 pages qui implosent les silences (et un livre hérisson ! )

Depuis qu'ils sont enfants, Tony aime Pauline. Il a toujours été là pour elle comme l'ami sur qui on peut compter : chagrins amoureux, nuits brouillées par l'alcool ou les pleurs. Pauline l'a toujours considéré comme un frère. Même quand ils étaient tous les deux étudiants, elle n'a pas voulu voir ses regards où l'amour était bien présent. Tony ne lui a jamais rien avoué. Quand Pauline est partie suivre Guillaume à l'étranger, Tony a arrêté la fac pour une vie fade et un boulot alimentaire.

Un jour elle l'appelle. Elle revient et lui demande de venir la chercher à l'aéroport. Elle s'installe chez lui provisoirement, le temps de trouver un appartement et un travail. Il le lui a proposé avec cette idée que les mensonges que l'on se fabrique peuvent devenir réalité. Et tous deux ont joué à une parodie : sorties, cinéma, restaurant. Toujours tous les deux. Tony la surveillant mine de rien, ayant trop peur qu'elle s'envole pour une nuit avec quelqu'un. Un soir, elle s'est faite belle car elle a une nouvelle à lui annoncer. Elle va se remettre en couple avec Guillaume. Tony devrait être content pour elle, avoir des sourires de pacotille et la féliciter. Faire comme si une fois de plus. Mais Tony ne peut plus. Un trop plein de non-dits refoulées depuis longtemps, de cet amour qui le consume à le rendre fou, de sa relation faite de silences avec son père. Tony disparaît.

Ce père enseveli sous le poids de l'Algérie et de la mort de sa femme cherche à comprendre. Il demande de l'aide à Pauline et l'accuse. Pas ouvertement ni franchement mais à demi-mots. Et Pauline lui renvoie au visage les blessures cachées de son fils. Le père perd espoir de revoir son fils.

Des personnages qui sont seuls ni innocents ni coupables et qui se cognent, se cherchent tels des phalènes devant le scintillement d'une lumière. Ils encaissent les heurts ou ne veulent pas voir l'étendue dévastatrice de leurs silences. Les voix comblent peu à peu ce qui n'a pas été forcément raconté jusqu'à ce que l'inéluctable sans concession se produise .

Une écriture magnifique, une construction admirable pour une lecture qui implose les silences, dépeint les drames de vies tissées sur un quotidien bancal.
Que dire de plus? Laurent Mauvignier est un maestro... 

Alors, c'était avant ce jour  où il a franchi la porte, où il est venu parler et où à la fin il s'est effondré pour dire que la vérité c'était le réel sans lui, qu'il n'était que des yeux  et son corps une éponge faite pour absorber les surplus qu'il voyait dans la vie, son corps, lourd de ce silence où les autres l'abandonnaient, croyait-il, ignorants qu'ils étaient de ce qu'ils lui laissaient à charge.

Lu de cet auteur dont je suis archi fan  : Apprendre à finir - Autour du monde Dans la foule - Loin d'eux

jeudi 11 décembre 2014

Leonardo Padura - Hérétiques

Edition : Métailié - Traduit de l'espagnol(Cuba) par Elena Zayas - Date de parution : Août 2014- 620 pages lues avec plaisir !

La Havane, 1939 "une ville, où, pire encore, chaque soir à neuf heures précises, un coup de canon résonnait sans qu'il y ait de guerre déclarée ou de forteresse à fermer et où toujours, invariablement dans les époques prospères comme dans les moments critiques, quelqu'un écoutait de de la musique, et en plus, chantait", le jeune Daniel Kaminsly d'origine polonaise vit chez son oncle paternel Joseph appelé Pepe Cartera arrivé à Cuba des années plus tôt. Daniel s'apprête à vivre une journée particulière : ses parents et sa soeur doivent arriver par mer sur le S.S. Saint-Louis. Un bateau transportant presque mille juifs qui ont réussi à fuir l’Allemagne. Mais le bateau reste à quai pendant plusieurs jours avec ses passagers et est renvoyé à son point de départ avec la mort au bout du compte. Les parents de Daniel avaient avec eux un tableau de très grande valeur appartenant à leur famille depuis plusieurs générations et signé de Rembrandt.

2007, Elias Kaminsly le fils de Daniel fait appel à Mario Conde (ancien flic reconverti désormais dans le commerce des livres anciens)  pour essayer de comprendre comment le tableau se retrouve désormais à une vente aux enchères à Londres. Ce tableau représente représente le buste d’un jeune homme ressemblant au Christ. Sauf que son modèle n'était autre autre qu'un jeune juif rêvant de devenir peintre...un anathème dans la religion juive. Et nous voilà embarqués à Amsterdam en 1643.

Mais Mario Conde se retrouve face à une énigme supplémentaire. Une jeune fille intelligente qui s'habille "Emo" disparaît alors que son père trempe dans des affaires louches impliquant beaucoup d'argent.

Vous l'aurez compris plusieurs histoires s'imbriquent et certaines s'insèrent dans la grande Histoire. Un roman sur la liberté, sur les "hérétiques" qui refusent de se soumettre à des lois, sur le massacre des juifs . Les magouilles, la corruption, le mauvais rhum, la débrouille des habitants de Cuba ou encore l'ambiance d'Amsterdam nous collent à la peau ! Des personnages humains tiraillés par leurs origines et ce qu'elles impliquent, leurs devoirs ou la volonté de vivre une autre vie, le fait de s'en affranchir.
Je découvre Leonardo Padura avec ce titre et ça ne sera pas le dernier ! 

Les billets de Dasola, Keisha

mardi 9 décembre 2014

Hélène Cixous - Homère est morte

Éditeur : Galilee - Date de parution : Août 2014 - 225 pages et un cri d'amour !

103 ans, c'est à cet âge lors du 1er juillet de l'année dernière qu'Eve Cixous la mère de l'auteure est morte. A l'heure où la mort des personnes âgées se déroule loin des domiciles familiaux, sa fille l'a voulue chez elle. Etre deux quand la mort commence à rôder, se féliciter de petites victoires, dire encore et toujours tout son amour à son mère, assister à la dégradation du corps, devenir la mère et Eve l'enfant, réconforter mais également "souffrir de cette fin sans fin".

Des journées qu'Hélène Cixous a noté comme ses conversations avec Eve qui est alitée. Les petites promenades ont cédé  au fil des mois à quelques pas puis au lit et enfin au lit médicalisé. Sans détour, Hélène Cixous nous parle du corps asséché, des mots qui se mélangent dans la bouche de sa mère et ce dans plusieurs langues. Mais il y a également des scènes drôles ou d'autre encore où l'auteure fait preuve d'ironie ( en parlant du lit médicalisé : "on ouvre la cage en baissant les barreaux pour administrer les soins ou les repas. On referme"). On sourit mais on est surtout ému de partager cet espace temps non chronologique avant et après la mort de sa mère. Un espace où "elle a emménagé dans un sommeil profond, capitonné" entre deux rives. Eve qui fut sage-femme de son métier et qui donna la vie. Née en Allemagne à un mauvais moment de l'Histoire et qui aura dû fuir durant la guerre. On remonte le temps pour suivre son parcours jalonné de noms de villes et de pays. Mais il y a aussi la peur, le "aidemoua" qu'elle demande. Comment y répondre ?

Cet amour si fort entre une mère et une fille crève les yeux comme la complicité qui les unit. Elles se comprennent, se complètent.
Il faut prendre son temps pour lire ce roman à l’écriture  vive qui malaxe les mots, s'en empare pour défier la mort mais aussi sait rendre avec justesse les émotions. Jamais on ne se sent en position de voyeur, jamais on ne ressent de l'apitoiement.
Le pathos n’a pas sa place. Au contraire, le récit est  émaillé de références à la mythologie grecque, à certains écrivains. Il fait écho à nos propres peurs face à la mort.
Je suis consciente de parler très mal de ce livre qui est un hymne à la vie, aux mères. Une lecture très bouleversante qui nous fait pénétrer dans cette brèche où vie et mort se côtoient, se combattent mais où l'amour est le plus fort. 

Finalement, c'était une belle nuit. 
E.- Qu'est-ce qu'on peut faire, quand on est si vieux? Je ne suis plus rien. 
H.- La nuit tu fais beaucoup de bruit.Beaucoup pipi. 
E.- J'ai pas d'autre chose à faire. ( Un temps.) Dommage. 
Dommage, ai-je pensé. Nous nous sommes battues cote à côte. Dans une autre pièce, le jour nous aurait trouvées allongées dan les bras l'une de l'autre, pensai-je. 
Maintenant ma mère craint ma nuit. On voit rien. C'est pas très clair. Voilà que nous nous figurons tous les deux qu'"Elle" viendra la nuit. 
"Tu me laisses pas tomber ! dit ma mère. Tu me laisses pas seule!" Maintenant j'ai aussi peur de la nuit que du jour. Je la laisse calmement endormie à 23 heures, je dors à une allure folle, à 5 heures je parcours le petit couloir, étroit conduit peuplé de spectre et d'illusions, je murmure "maman", que dis-je! "maman" c'est moi, si ma mère vit encore. C'est seulement si j'avais perdu mon vieil enfant que maman ce serait celle que j'appelle à mon secours pour me déterrer de cette enterrement vivante.
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