Éditeur : JC Lattes - Date de parution : Février 2015 - 353 pages qui résonnent et interpellent...
Clémence 15 ans se rend à une fête chez un amie. C'est l'été, il fait encore jour. Dans une rue près d'un chantier, un homme l'agresse. Il veut la violer mais n'ira au bout de son acte car il n'a pas d'endroit pour se cacher. Arrivée chez son amie, sous le choc, Clémence confie ce qui lui est arrivé à son petit copain. La réflexion qui lui adresse "ce n'était même pas un viol" ajoute un poids supplémentaire à son traumatisme.
Clémence a 30 ans et travaille dans une clinique d'un genre particulier. Elle peint des visages, une personnalité à des poupées grandeur nature pour des clients. Des corps synthétiques obéissants. Le sien s'est petit à petit délesté de toutes ses sensibilités. Comme pour tenter d'effacer l'agression, il s'est forgé une carapace mais Clémence n'a jamais pu effacer de sa mémoire ce qui continue de la hanter.
On navigue entre le passé de Clémence enfant et adolescente et le présent. Un passé trop douloureux où Clémence est désignée par "elle" comme pour s'en éloigner un peu plus. Elle n'a pas pu en parler à ses parents trop protecteurs qui lui laissaient peu de liberté. Alors, il a fallu faire comme si rien n'était arrivé. Jouer un rôle.
Clémence adulte s'abandonne dans les bras d'hommes les 29 comme pour conjurer ce maudit jour. Elle joue de son corps insensible qui ne ressent rien mais ses émotions sont bien présentes et réelles. Comment se libérer du joug subi ?
Un roman sur la culpabilisation, sur les silences porteurs de traumatismes et sur la mémoire du corps où l'écriture de Delphine Bertholon fait mouche une fois de plus. Une écriture aux phrases courtes qui résonnent par leur formulation, où de l'ironie se glisse et où les métaphores attirent la rétine.
Elle explore avec justesse des vies cassées à un moment donné, les émotions et les sentiments. Delphine Bertholon possède indéniablement un style bien à elle. Encore une belle lecture !
Et si ce soir-là, dans le rue au nom d'oiseau, je suis née de nouveau- sous une forme différente- les années postérieures ne semblent pas plus réelles que ces souvenirs d'enfance fraîchement pérennisés. Il y eut (un jour, vraiment ?) cette gamine insouciante, ensuite l'adolescence, morte puis ressuscitée, recollée par la haine, il y eut cette grande fille qui fardait des actrices dans des studios venteux, aujourd'hui la trentenaire, menteuse invétérée, employée de la Clinique. Mais toute ces identités, endossées tels des costumes dont je ne voulais pas, ce n'était jamais moi. Moi était une chose vague, lointaine et nébuleuse, un reflet fracassé dans les miroirs des bars, un concept, une entité. J'avais le sentiment d'avoir vécu mille vies, mais aucune n'était la mienne : tout me semblait fictif, comme si Clémence Blisson, c'était du cinéma.
Les billets de L'irrégulière, Lucie, Séverine
Lu de cette auteure : Grâce - L'effet Larsen - Le soleil à mes pieds - Twist
mercredi 4 février 2015
mardi 3 février 2015
Mathieu Belezi - Un faux pas dans la vie d'Emma Picard
Éditeur : Flammarion - Date de parution : Janvier 2015 - 256 pages bouleversantes !
Fin des 1860. Emma Picard se voit offrir par le gouvernement français vingt hectares en Algérie. L'homme derrière son bureau lui décrit l'Algérie comme un pays d'abondances. Cette veuve quarantaine mère de quatre fils ne refuse pas et traverse la Méditerranée avec ses fils. Les terres se situent entre Mascara et Sidi Bel Abbès.
Emma raconte à son Léon le seul fils qu'il lui reste ces années de labeur, de peines, de douleur. Et elle lui rappelle comment ils n'ont pas ménagé leurs peines aidés par Makika qui travaillait pour les anciens colons de cette ferme avant eux. Vingt hectares d'une terre aride aux entrailles stériles et il faut aller chercher l'eau à dos d'âne très loin. Ils défrichent, sèment, espérant des récoltes prometteuses. Comme d'autres colons arrivés avant eux et comme ceux qui continuent chaque semaine d'arriver de France car l'Algérie est une colonie de peuplement. Mais le fonctionnaire de l'état n'a dit aucun mot sur ce sujet. Il faudra affronter l'été caniculaire où animaux et cultures mourront, les sauterelles qui anéantiront tout, les maladies, l'hiver.
Emma doute, se sent dupée mais elle doit continuer à se battre contre cette terre. Et ils le font malgré les ventres tenaillés par la faim. La dysenterie emporte un de ses fils et l'argent manque. Qu'ont-ils fait pour mériter cela? Elle renie son Dieu de lui infliger tant de souffrances malgré les bonnes paroles du curé.
Son monologue est un cri, elle se reproche d'avoir entraîné ses fils dans cette descente aux enfers, d'avoir cru à ce qu'on lui promettait. Et les dernières pages où la colère côtoie la folie engendrée par le désespoir et la culpabilité de mère font affreusement mal.
A travers Emma Picard, Mathieu Belezi nous raconte un pan peu glorieux de l'histoire de France. Des hommes et des femmes trompées et sacrifiés au nom de la colonisation à qui il rend hommage.
Un roman bouleversant qui jamais ne verse dans les excès mais explore très justement les pensées d'Emma. A lire absolument !
Oui fautes il y a, dans la mesure où je n'ai pas su comprendre que je n'avais rien à faire sur ces terres africaines, rien à conquérir, rien à construire, rien à espérer, surtout pas une vie meilleure, car l'Algérie était bien incapable de m'offrir quoi que ce soit.
Fin des 1860. Emma Picard se voit offrir par le gouvernement français vingt hectares en Algérie. L'homme derrière son bureau lui décrit l'Algérie comme un pays d'abondances. Cette veuve quarantaine mère de quatre fils ne refuse pas et traverse la Méditerranée avec ses fils. Les terres se situent entre Mascara et Sidi Bel Abbès.
Emma raconte à son Léon le seul fils qu'il lui reste ces années de labeur, de peines, de douleur. Et elle lui rappelle comment ils n'ont pas ménagé leurs peines aidés par Makika qui travaillait pour les anciens colons de cette ferme avant eux. Vingt hectares d'une terre aride aux entrailles stériles et il faut aller chercher l'eau à dos d'âne très loin. Ils défrichent, sèment, espérant des récoltes prometteuses. Comme d'autres colons arrivés avant eux et comme ceux qui continuent chaque semaine d'arriver de France car l'Algérie est une colonie de peuplement. Mais le fonctionnaire de l'état n'a dit aucun mot sur ce sujet. Il faudra affronter l'été caniculaire où animaux et cultures mourront, les sauterelles qui anéantiront tout, les maladies, l'hiver.
Emma doute, se sent dupée mais elle doit continuer à se battre contre cette terre. Et ils le font malgré les ventres tenaillés par la faim. La dysenterie emporte un de ses fils et l'argent manque. Qu'ont-ils fait pour mériter cela? Elle renie son Dieu de lui infliger tant de souffrances malgré les bonnes paroles du curé.
Son monologue est un cri, elle se reproche d'avoir entraîné ses fils dans cette descente aux enfers, d'avoir cru à ce qu'on lui promettait. Et les dernières pages où la colère côtoie la folie engendrée par le désespoir et la culpabilité de mère font affreusement mal.
A travers Emma Picard, Mathieu Belezi nous raconte un pan peu glorieux de l'histoire de France. Des hommes et des femmes trompées et sacrifiés au nom de la colonisation à qui il rend hommage.
Un roman bouleversant qui jamais ne verse dans les excès mais explore très justement les pensées d'Emma. A lire absolument !
Oui fautes il y a, dans la mesure où je n'ai pas su comprendre que je n'avais rien à faire sur ces terres africaines, rien à conquérir, rien à construire, rien à espérer, surtout pas une vie meilleure, car l'Algérie était bien incapable de m'offrir quoi que ce soit.
lundi 2 février 2015
Fanny Chiarello - Dans son propre rôle
Éditeur : Editions de l'Olivier - Date de parution : Janvier 2015 - 236 pages et un juste dosage de luminosité et de mélancolie
Angleterre 1947. Fennella est engagée comme domestique au Wannock Manor. Dans cette demeure aristocratique, son mutisme étonne d'abord mais elle communique en écrivant sur un carnet. Il aura fallu la guerre et un traumatisme pour que sa voix se taise. A quelques kilomètres de là, Jeanette est femme de chambre au Grand Hôtel de Brighton. Le guerre lui a pris son mari et depuis sa rage ne s'est pas éteinte. Toutes les deux ont une passion pour l'opéra.
Jeanette a écrit une lettre où elle exprime tout son admiration à Kathleen Ferrier mais le courrier arrivé par mégarde au Wannock Manor. Fennella y voit un signe et décide de rencontrer Jeanette. Elle se rend à Brighton pour une semaine avec l'espoir de devenir l'amie de Jeanette. Selon elle, l'amour de l'opéra ne pourra que les rapprocher. Mais Jeanette ne comprend pas comment les gens après ces années du guerre peuvent à nouveau vivre. Sa douleur de jeune veuve est une colère sans fin qui l'anime alors que Fennella a connu un amour platonique. Si toutes les deux sont rongées par la solitude, Jeanette refuse de prendre la main que Fennella lui tend. Et pourtant, ces quelques jours vont modifier leur avenir. Dans un pays qui cherche à se reconstruire et qui veut désormais croire à des lendemains meilleurs, elles vont s'émanciper séparément à leur façon.
Rien n'est figé, il suffit quelquefois d'une rencontre et alors l'étincelle jaillit, on peut regarder vers l'avenir sans peur et déployer ses ailes.
Après un début un peu lent, on s'installe dans ce roman porté par l'écriture musicale, aérienne et sensible de Fanny Chiarello. Une lecture qui nous interroge sur les choix de vie, les rencontres qui permettent de donner de l'élan et de renverser l'ordre établi.
Et cette citation très belle, très juste de Kathleen Ferrier : "On peut trouver un formidable espace de liberté, dans son propre rôle. "
Le billet d'Anne
Lu de cette auteure : Une faiblesse de Carlotta Delmont
Angleterre 1947. Fennella est engagée comme domestique au Wannock Manor. Dans cette demeure aristocratique, son mutisme étonne d'abord mais elle communique en écrivant sur un carnet. Il aura fallu la guerre et un traumatisme pour que sa voix se taise. A quelques kilomètres de là, Jeanette est femme de chambre au Grand Hôtel de Brighton. Le guerre lui a pris son mari et depuis sa rage ne s'est pas éteinte. Toutes les deux ont une passion pour l'opéra.
Jeanette a écrit une lettre où elle exprime tout son admiration à Kathleen Ferrier mais le courrier arrivé par mégarde au Wannock Manor. Fennella y voit un signe et décide de rencontrer Jeanette. Elle se rend à Brighton pour une semaine avec l'espoir de devenir l'amie de Jeanette. Selon elle, l'amour de l'opéra ne pourra que les rapprocher. Mais Jeanette ne comprend pas comment les gens après ces années du guerre peuvent à nouveau vivre. Sa douleur de jeune veuve est une colère sans fin qui l'anime alors que Fennella a connu un amour platonique. Si toutes les deux sont rongées par la solitude, Jeanette refuse de prendre la main que Fennella lui tend. Et pourtant, ces quelques jours vont modifier leur avenir. Dans un pays qui cherche à se reconstruire et qui veut désormais croire à des lendemains meilleurs, elles vont s'émanciper séparément à leur façon.
Rien n'est figé, il suffit quelquefois d'une rencontre et alors l'étincelle jaillit, on peut regarder vers l'avenir sans peur et déployer ses ailes.
Après un début un peu lent, on s'installe dans ce roman porté par l'écriture musicale, aérienne et sensible de Fanny Chiarello. Une lecture qui nous interroge sur les choix de vie, les rencontres qui permettent de donner de l'élan et de renverser l'ordre établi.
Et cette citation très belle, très juste de Kathleen Ferrier : "On peut trouver un formidable espace de liberté, dans son propre rôle. "
Le billet d'Anne
Lu de cette auteure : Une faiblesse de Carlotta Delmont
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