mercredi 18 février 2015

Sylvain Pattieu - Beauté parade

Éditeur : Plein Jour - Date da parution : Janvier 2015 - 212 pages de solidarité !

Dans le 10e arrondissement de la capitale au 50 boulevard de Strasbourg, le patron d'un salon de coiffure-manucure a pris la clé des champs sans payer ses sept employés. Quatre Chinoises, un Chinois ( le seul homme) et deux Africaines tous sans-papiers. Décidés à ne pas baisser les bras, ils entament une grève. Nous sommes en février 2014.

Un travail pour 500 ou 600 Euro par mois payés en liquide et à eux d'acheter les produits nécessaires. A chacun sa spécialité : à l'étage, les Africaines s'occupent des cheveux et au rez-de-chaussée, les Chinois manucurent. Les tresses, les extension capillaires (qui viennent d'Inde et non pas du Brésil), les odeurs de solvants et de vernis sont leur quotidien. Il s'agit d'une grève pour la dignité : avoir ses papiers et être reconnu. Soutenus par la CGT, les employés occupent les locaux et continuent de travailler. Avant, les deux Africaines et leurs collègues Chinois s'ignoraient mais dans cette lutte, tout le monde est sur le même bateau et l'union fait la force. Sylvain Pattieu ne raconte pas que cette grève. Il donne la parole à ces six femmes et à cet homme, aux clientes (et aussi aux clients qui viennent pour les ongles), à Raymond de la CGT qui en vu d'autres.
On découvre un monde où la beauté est reine mais surtout la vie de ces sans-papiers et celui d'un quartier. Et ce qui frappe, c'est qu'il n'y a pas d'auto-apitoiement quand chacun parle de sa vie, des raison de sa venue en France. Et la pudeur s'invite naturellement pour évoquer  le pays et  la famille.

On est littéralement projeté dans ce salon de beauté, on entend les accents, le bruit. Un récit haut en couleurs avec de l'humour également mais aussi la face cachée de ce travail clandestin prospère pour les patrons. Une économie souterraine qui commence à l'autre bout du monde où l'on vend ses cheveux pour survivre. Et la spirale des sans-papiers avec des exemples concrets : Au bout d'un moment ça dérape, lassitude, boulot à côté de la fac,décrochage. Marre. Avoir la carte de séjour pour avoir la carte étudiant, avoir la carte d'étudiant pour avoir la carte de séjour. Supplier alternativement Préfecture et secrétariat, jusqu'à ce que l'un des deux craque. Déprime passagère. Lâcher prise. Lâcher la fac. Continuer à servir des bières, tant pis. Pas de renouvellement.

Trois mois de grève leur ont donné raison. Trois mois où pas un seule jour la solidarité aura été absente. Un combat principalement féminin mené avec de la volonté et de la détermination.
Si un récit soulève bien des questions, il n'en demeure pas moins qu'il fait chaud au coeur ( avec ce sentiment que l'individualisme n'a pas gagné)!

Raymond : " la grève les protège, papiers ou pas, on peut pas te déloger de la boîte sans décision de justice. On aboutit à des situations bloquées pour l'employeur, pour la Préfecture, la grève les renvoie aux contradictions telles qu'elles sont. La grève est un fait, elle oblige à reconnaître ce qui n'est pas censé exister. "

lundi 16 février 2015

A.S.A. Harrison - La femme d'un homme

Éditeur : Livre de poche - Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Audrey Coussy -Date de parution : Janvier 2015 - 328 pages vraiment bien menées !

Jodi et son son compagnon Todd sont un couple comme tant d'autres en apparence.Vivant ensemble depuis vingt ans, ils mènent une vie confortable. Lui parti de rien est devenu un entrepreneur qui a réussi, elle thérapeute à mi-temps choisit avec soin ses patients. Jodi a des habitudes qui ponctuent ses journées : que ça soit lisser les coussins du canapé à sa séance de sport jusqu'à préparer le dîner pour Todd qui rentre plus tard qu'elle. Aimant la perfection, elle offre toujours une image d'elle qu'elle domine.

Elle sait que Todd a des aventures jusqu'au jour  où tout bascule. Pas brutalement mais petit à petit. Dans ce polar qui alterne le récit de Jodi et de Todd, on découvre comment Jodi perd la maitrise qu'elle efforçait de garder jusque là. Elle ferme les yeux, se retrouve au pied au mur devant des faits accomplis mais l'admettre demeure un obstacle pour elle. Et si  Todd  peut apparaitre un peu trop comme "un bon gars" avec certaines scènes qui ont un goût de clichés, ce thriller qui  fait la part belle à la psychologie fonctionne vraiment très bien ! J'ai mordu à l'hameçon du début à la fin.
Efficace et l'écriture qui dégage une constance ( bravo pour la traduction) maintient un vrai suspense !

Tant que les faits ne sont pas ouvertement admis, tant qu'il lui parle en usant d'euphémismes et de circonlocutions, tant que les choses fonctionnent sans heurt et qu'un calme apparent prévaut, ils peuvent continuer à vivre ainsi, tout en sachant qu'une vie bien vécue est faite d'une série de compromis qui impliquent que nous acceptons les personnes de notre entourage avec leurs besoins individuels et leurs particularités.

Les billets d'Alex, Cathulu, Cuné, Une Comète.

samedi 14 février 2015

Larry Tremblay - L'orangeraie

Éditeur : La Table ronde - Date de parution : Février 2015 - 180 pages bouleversantes mais nécessaires...

Nous sommes dans un pays du Moyen-Orient qui n'est jamais nommé. Amed et Aziz sont des jumeaux âgés de neuf ans et vivent dans l'orangeraie familiale où la vie s'écoule paisiblement. Tout bascule quand une bombe tue leurs grands-parents. Car Soulayed vient voir leur père Zahed avec son discours sur les ennemis. Ceux qui envoient bombes et missiles pour détruire les habitations et verser du sang. Mais il a apporté également une ceinture d'explosifs. Et il demande au nom de l'honneur qu'un des jumeaux franchisse l'autre côté de la montagne muni de la ceinture pour tuer les ennemis présents.

Le père doit choisir lequel de ses enfants mourra. Nous sommes projetés dans la guerre. Une guerre où ceux qui se sacrifient en laissant les ennemis morts deviennent des martyres. Amed et Aziz savent ce qu'on attend de l'un d'eux tout comme leur mère. Qui des jumeaux l'effectuera? Je n'en dis pas plus sur l'histoire.

Je n'ai jamais mis autant de temps pour lire deux cent pages. J'ai dû m'arrêter très, très souvent partagée entre l'envie de continuer et les uppercuts reçus tellement j'étais abasourdie et tellement j'avais mal.
Ce livre n'est pas un récit sur la guerre car l'auteur ouvre la boîte des questions. On ne choisit pas le pays où l'on vient au monde, le contexte politique et culturel, le poids de la religion. Qu'aurions nous faits ? Aurions-nous obéi à Soulayed au nom de la vengeance, oppressés de voir notre pays ravagé, nos familles tuées?

Larry Tremblay nous décrit une histoire qui semble  quasi inhumaine  tant elle est cruelle, poignante. Et la tension qui se dégage de roman est très forte avec de nombreux renversements de situations.
Avec une écriture poétique où chaque mot est pesé, l'auteur réussit à nous questionner sur ce que les hommes sont capables de commettre au nom d'un Dieu, sur ce qu'on peut avoir comme version du bien et du mal selon où l'on vit. Mais les mensonges, la manipulation sont présents partout dans le monde comme la culpabilité et la souffrance.
L'auteur aurait pu choisir de finir son roman en continuant la guerre mais non, il s'agit de l'espoir de la paix dans un autre contexte avec l'un des jumeaux.

Un coup de coeur qui fait saigner notre coeur mais une lecture essentielle et nécessaire. Un roman puissant et bouleversant qui s'est ancré à moi à tout jamais... A lire absolument !

Je te parle avec de la paix dans mes mots, dans mes phrases. Je te parle avec une voix qui a sept ans, neuf ans, vingt ans, mille ans. L'entends-tu?

Les billets de Hop sous la couetteKarine:)

Un énorme merci à Julien ( librairie Dialogues à Brest) pour ce conseil de lecture.

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