vendredi 24 juillet 2015

Sylvie Le Bihan - L'Autre

Éditeur : Points - Date de parution : Avril 2015 - 181 pages déstabilisantes et percutantes.  

11 septembre 2011. Emma fait partie des invités d’honneur de la Maison Blanche pour les commémorations des attentats. La jeune femme s'attend à tout moment à être arrêtée, démasquée. A côté des familles des autres victimes, elle se sent une usurpatrice. Pourquoi?

Le roman alterne entre des allers-retours entre présent ( la journée du 11 septembre 2011) et le passé d'Emma. Etudiante en médecine, Emma croquait les hommes et affichait des aventures sans lendemain. Conquérante, libre jamais dominée. Puis, lors d'une année d'études à Londres, elle a rencontré l'Autre. Homme raffiné et avocat d’affaires à la City, il la séduit. Elle tombe dans ses filets et petit à petit, il commence son travail de dévalorisation par des petites remarques. Emma doute d'elle, elle vit sans s'en rendre compte avec un pervers narcissique qui prend plaisir à la rabaisser, à l'humilier mais toujours en privé (puis se confond en excuses et en cadeaux). Elle est sa chose, anéantie sur le plan moral et psychologique.
L'Autre se trouvera au mauvais moment et au mauvais endroit en 2001. Tout comme le mari de Maria invitée elle aussi invitée aux commémorations. Elle se trouve à côté d'Emma et sans le savoir, elles partagent ce sentiment de délivrance. L'histoire de Maria est tout aussi sordide : femme battue par un mari alcoolique. Toutes les deux ont subi une violence différente mais aussi dévastatrice. Et toutes deux portent le poids de la culpabilité d'être en ce jour présentes alors que dix ans plus tôt, elles ont enfin pu respirer car libérées.

Dans ce premier roman, Sylvie Le Bihan dissèque les mécanismes de la maltraitance physique et morale : ses rouages, l'isolement progressif d'Emma et de Maria, la peur et la violence.
Une lecture déstabilisante sur plus d'un point où la pression progresse page après page. Sylvie le Bihan décrit parfaitement avec une écriture qui bouscule et un choix de narration audacieux, l'enfer que certaines femmes vivent. Un premier roman réussi !

Privilégiant l'apparence, il demeurait quelqu'un de parfait aux yeux de votre entourage, mais c'est son discours dans la l'intimité qui changea :  des taquineries sur tes ex., tes amis, ton travail, tex vêtements,  des allusions, des non-dits et des sous-entendus, puis des remarques plus cinglantes, des regards plus durs, du mépris parfois, une distance froide et ce sentiment qu'il te reprochait quelque chose, mais tu ne savais pas quoi.

Le billet de Séverine

jeudi 23 juillet 2015

Flemming Jensen - Imaqa

Éditeur : Éditions Actes Sud - Traduit du danois par Inès Jorgensen - Date de parution : 2012 - 442 pages à ne pas bouder ! 

Nous sommes dans les années 1970. Martin presque quarantenaire enseignant danois demande sa mutation pour le Groenland. Il cherche l'aventure et son choix se pose sur un petit hameau (appelé un comptoir) du nom de Nunaqarfik. Interdiction formelle de parler la langue locale, utilisation obligatoire de manuels scolaires : les exigences du Ministère sont fermes. Arrivé sur place, il découvre l'immensité du paysage polaire et une communauté soudée, chaleureuse. Même si ses débuts sont un peu difficiles, sa gentillesse lui ouvre bien des portes. Les habitant vivent simplement mais sont heureux, les traditions ancestrales persistent et tout est souvent prétexte a faire la fête. Il se sent bien, il est en phase avec les habitants, la nature et c'est le hic. Car sa mission est d'implanter la langue danoise mais aussi une certaine modernité.

Le dépaysement est garanti car on est immergé dans cette communauté du Groenland et ses coutumes. Entre situations cocasses ou burlesques et des événements dramatiques, Flemming Jensen nous confronte à la vision d'un peuple qui s'étiole et qui risque de perdre son âme, ses racines car gangrené par un mode de vie inadéquat.
Des personnages attachants,  de nombreux rebondissements, de l'humour mais aussi des pincements au cœur et surtout un réel humanisme : ce livre fait du bien. Mais il dénonce également les nombreux impacts de colonisation Groenland par le Danemark et soulève de nombreuses questions importantes.
Une lecture à ne pas bouder ! 

Seulement ce sont souvent les gens qui se trouvent dans une situation dont on ne peut pas se vanter qui justement se vantent. Se vanter n'appartient pas non plus aux valeurs culturelles les plus prisées d'une société de chasseurs. 
Aussi lorsque ces hommes qui, selon les normes anciennes, ont connu une brutale déchéance sociale, reviennent dans leur petite communauté et déclarent gagner dix fois plus qu'un grand chasseur, la société est perturbée. Tout est sens dessus dessous et on ne peut plus faire la différence entre bien et mal. 

Le billet d'Hélène

mercredi 22 juillet 2015

Marie-Hélène Lafon - Traversée

Éditeur : Guérin - Date de parution : mars 2015 (date de première parution : 2013) - 48 pages qui m'ont touchée-coulée

Publié à l'initiative de la Fondation Facim à l'occasion des 13e rencontres en pays de Savoie dont Marie-Hélène Lafon était l'invitée d'honneur, ce court texte est un bijou. L'auteure y parle de la géographie de son pays si intimement lié à ceux qui le travaillent "comme une borne en terre le paysan est fiché dans le paysage et chevillé au pays, l'un l'autre se travaillent mutuellement au corps, entre tension et passion, vocation et résignation, patience et vaillance"."Le travail est un rapport au corps du pays et ses gestes habitent le paysage, l'animent de façon nécessaire parce qu'utile, ou inversement."
Fille de paysans d'une région où coule la rivière La Santoire, ses origines l'ont nourrie. Certains les bâillonnent, tentent de les oublier, chez Marie-Hélène Lafon elles sont présentes tout comme son pays dans chacun de ses livres : "L'immuable géographie de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. Des hommes et des femmes, et quelques enfants, y vivent, y travaillent, ils habitent dans des maisons qui font corps autour d'eux, les bêtes sont nombreuses et vivaces, les apprivoisées et les autres."
Elle connaît la rivière, la vallée, chaque pré tout comme le travail de ses parents "Les enfants, dont je suis, participent à ces travaux, portent les outils, les piquets, le rouleau de fil et voit comment donner à la clôture la bonne tension. Aujourd'hui encore, cette métaphore du fil tendu et du piquet me vient naturellement quand il s'agit de dire le travail de la phrase, et le juste équilibre à trouver entre majuscule initiale et point final".
Son pays est incrusté sous sa peau, il coule dans ses veines et dans ses mots " Je sais seulement que la regardeuse d'enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l'établi pour tout donner en noir et blanc sur les pages des livres". Son pays et Marie-Hélène Lafon sont indissociables.

L'humilité qui s'en dégage, la puissance et cette  simplicité si belle de ce qu'elle nous transmet avec amour et sincérité m'ont prises à la gorge.  Un texte qui m'a touchée-coulée.

Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l'os de l'étymologie, dans le poème des choses nues et réveillées, le vent, les arbres, le ciel, les nuages, la rivière, les odeurs, le feu, la nuit, les saisons. Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe.

Le billet de Sabine  ( la tentatrice)
Lu de cette auteure : Joseph - L'annonce - Les pays
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