jeudi 4 février 2016

Camille Laurens - Celle que vous croyez

Editeur : Gallimard - Date de parutions : Janvier 2016 - 186 pages magistrales ! 

Agée de quarante-huit ans, professeur de littérature comparée à l’université, divorcée et mère de deux enfants, Claire séjourne en service psychiatrique. Pourquoi est-elle là ? Elle raconte son histoire au psychiatre. Pour surveiller son amant Jo plus jeune qu’elle, Claire s’est créée un profil Facebook où elle a vingt-quatre ans. Son but (par ses activités et ses loisirs) est d’attirer l’attention de Chris photographe sans le sou, ami de Jo qui l’héberge. Chris mord à l’hameçon et Claire pense ainsi surveiller Jo. S’en suivent des commentaires sur des publications jusqu’à des messages privés. Ils se parlent au téléphone, il veut la rencontrer mais elle a toujours une excuse pour éviter le rendez-vous. Sauf que Chris tombe amoureux de la Claire virtuelle et que notre «vraie» Claire a ce garçon dans la peau. Comment faire pour que Chris s’éprenne d’elle et oublie la belle et jeune Claire de Facebook? Elle prend la fuite pour ainsi dire.

Mais ce n’est pas tout car par ricochets, le livre se poursuit. On retrouve une Claire internée suivant des ateliers d’écriture dirigée par une certaine Camille, l'histoire écrite par la Claire internée qui raconte une autre version et enfin la lettre d’un auteure prénommée Camille à son éditeur.
Et c’est absolument brillant ! Entre réel et virtuel,  Camille Laurens nous entraîne entre mensonges et vérités. Elle nous trouble, nous déstabilise.

Puissant, extrêmement bien écrit, avec des réflexions sur l'écriture, alternant humour et des constats sans concession,  des surprises,  cette lecture aussi addictive qu’un très bon thriller m'a complètement bluffée ! Un roman également sur la condition féminine avec un beau portrait de femme presque quinquagénaire qui ne veut pas taire son désir. Magistral ! 

Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges, dans nos accommodements avec la réalité, dans notre de désir de possession, de domination, de maîtrise de l'autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. La différence, c'est que moi, je te dis que j'invente, je la vis. Et que, comme toute créature, elle échappe à son créateur. (...)La vie m'échappe, elle me détruit, écrire n'est qu'une manière d'y survivre - la seule manière. Je ne vis pas pour écrire, j'écris pour survivre à la vie. Je me sauve. Se faire un roman, c'est se bâtir un asile.

Une lecture tandem avec Antigone et Cathulu.
Le billet de Cuné.

mardi 2 février 2016

Isabelle Coudrier - Babybatch

Editeur : Seuil - Date de parution : Janvier 2016 - 395 pages et un coup de cœur (oui!).

A quinze ans, Dominique est une adolescente sage, sérieuse et assez solitaire. Elle n’a pas de loisirs et n’est pas du genre à traîner dans le centre commercial de la petite ville où elle habite. Bonne élève, elle entre au lycée où elle retrouve son amie depuis l’enfance. Mais depuis qu’elle a découvert trois ans plus tôt par la série Sherlock l’acteur anglais Benedict Cumberbatch, elle passe beaucoup de temps sur internet à suivre son actualité, à lire tout ce qui lui est consacré sur les forums alimentés par des fans. Elle fait partie de cette communauté qui voue à l’acteur un amour inconditionnel mais contrairement aux autres, Dominique reste un peu en retrait en ne postant jamais rien. Pourtant Babybatch (c'est ainsi qu’elle a surnommé Benedict Cumberbatch) est au centre de ses pensées. Il s’agit d’une adolescente de son époque mais sans l’être totalement. Très sensible, elle observe ceux qui l’entourent : de son nouveau professeur d’anglais à la voix basse qui n’arrive pas à se faire respecter à un garçon de sa classe tombé malade subitement, de ses parents à son amie d’enfance qui la laisse tomber. Par le biais d’un forum, elle fait la connaissance de deux fans françaises bien plus âgées qu’elle. Et avec l’une des deux Rachel qui a pratiquement l’âge de sa mère, elle garde contact et lui téléphone de temps en temps.

Avec un sens profond de l’observation et du détail,  Isabelle Coudrier nous décrit la vie de Dominique sur un peu plus d'un an avec une justesse remarquable. Ses émotions, ses sentiments sont admirablement dépeints tout comme ses questionnements ou comment elle perçoit le monde extérieur, les agissements de chacun. Et les dernières pages sont d’une beauté douloureuse sans égale.

L’écriture d’Isabelle Coudrier est magnifique car elle analyse finement. Un coup de cœur que j’ai eu du mal à quitter,  il s'agit d'un  livre impeccable, prenant, magnétique !

Partant ce n'était pas tout à fait de l'amour, seulement de l'obsession. Mais Dominique en était arrivée au point où elle se demandait si elle pouvait aimer autrement. 

Il était peu ordinaire d'une jeune fille prît la peine d'anticiper à ce point sur son existence, qu'une adolescente de quinze ans se projetât ainsi, éprouvant déjà la nostalgie d'un présent impossible à vivre. C'était une bizarre façon d'avancer, de ne pas avancer, et Dominique la déplorait secrètement. Ignorant s'il s'agissait du sort commun ou si elle était seule à éprouver ce sentiment, elle préférait prudemment le passer sous silence. Si c'était une faiblesse, comme elle le craignait, mieux valait n'en parler à personne. 


Un grand merci à Babelio.

Le billet de Cuné

Lu de cette auteure : J'étais Quentin Erschen

lundi 1 février 2016

Evains Wêche - Les brasseurs de la ville

Editeur : Philippe Rey - Date de parution : Janvier 2016 - 190 pages à découvrir!

Haïti, dans un des quartiers pauvres éloignés du centre de Port-au-Prince, une famille comme tant d’autres survit au jour le jour. Le père est maître pelle sur un chantier, un travail harassant et difficile. la mère est « marchande ambulante de serviettes, parfois repasseuse. (..) La bonne à tout faire quand la rue ne donne rien ». Et cinq enfants à nourrir souvent difficilement. Leur fille adolescente Babette l’aînée fait la fierté de ses parents : belle et intelligente. Ils lui imaginent un bel avenir différent du leur. Un homme beaucoup plus âgé qu’elle la remarque. C’est un homme d’affaires riche et  marié M. Erickson qui vient souvent à Haïti. Il gâte Babette et est effrayé par l’endroit où ils habitent. Alors il leur offre de loger dans une belle maison dans un autre quartier mais en contrepartie il veut que Babette vive avec lui.

Dans ce roman où le père et la mère prennent tour à tour la parole, on assiste au tournant bien loin d’être rose que prend la vie de l’adolescente. Elle est « la chose » de M. Erickson, une de ses maitresses entretenues. Et ses parents sans vouloir se l’avouer ressentent la honte et la culpabilité d’avoir cédé à ce marchandage. Ils ne voient plus Babette et découvre avec douleur et rage qu’elle tourne dans des films pornographiques sous la houlette de M. Erickson. Je n’en dirai pas plus sur la suite.

Dans ce premier roman, Evains Wêche dresse un portrait sans complaisance d’un système gouverné par la corruption et les pots de vin mais il critique également la communauté internationale et les ONG. Mais il n'oublie pas ce courage  si caractéristique des habitants d'Haïti. Même si je n'ai pas retrouvé ici le phrasé que j'aime tant dans la littérature haïtienne, ce livre par son regard sans concession bouscule et est à découvrir ! 

Tout ici est une question de couleur. Dis-moi quelle couleur tu portes, je te dirai qui tu es. Comme moi, les SDF vont et viennent ici et là, brassant l'air de la ville. Et la couleur, c'est une question de famille. Ma mère, si ce n'est pas mon père porte, portait joyeusement une chemise trop large à grosses fleurs rouges sur une jupe longue à petites fleurs jaunes ou un pantalon vert. C'était le seul moyen de couleur et sa vie. Depuis nous sommes arc-en-ciel.(...) À Port-au-Prince, c'est chaque jour le carnaval.

Quand je descends en ville, je suis toujours impressionnée. On explique pas Port-au-Prince . On vit Port-au-Prince. Je n'ai jamais vu quelqu'un s'habituer à cette ville, elle impressionne toujours. Pour moi, Port-au-Prince est un cri de douleur. L'accouchement de la vie est un film d'horreur ou les acteurs croient que tout est normal. Comment dire Port-au-Prince? Cette ville est un piège. Cette ville est un examen. Pour avoir droit de cité, le nouveau venu doit y passer. J'habitais attends sur l'avenue Pouplard. les choses n'étaient pas si terribles, mais le bruit faisait déjà la pluie et le beau temps.
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