vendredi 11 mars 2016

Rachel Cusk - Disent-ils

Editeur : Editions de l'Olivier - Traduit de l'anglais par Céline Leroy - Date de parution : Mars 2016 - 204 pages denses et d'une lucidité impitoyable. 

Ils disent, elles disent, il raconte, elle raconte et toutes ces paroles, toutes ces histoires sont livrées à une seule et une même personne, une romancière britannique venue à Athènes animer un atelier d’écriture. D’elle on ne sait pratiquement rien, hormis qu’elle a deux fils et qu’elle est déjà venue à Athènes. Avant le vol, un milliardaire lui confiera l’histoire de sa famille puis dans l’avion, son voisin lance la conversation presque à sens unique pour lui détailler ses différents mariages, les séparations et comment sa deuxième épouse ne s’était montrée sous son vrai jour qu’au bout d’un certain temps. Puis, d’autres comme un homme animant l’atelier également, un vieil ami, des personnes rencontrées sur place, tous auront une opinion sur le mariage, les enfants, le rôle de mère, la réussite sociale, le rôle de l’écrivain.
La narratrice semble presque en retrait et se fait écho de tous ces épanchements alors que les émotions sont tenues à distance.

Avec une écriture au scalpel (et remarquablement traduite), Rachel Cusk nous renvoie autant de réflexions sur ce que nous sommes, sur l’image que nous voulons donner. Des portraits et des histoires où l’ironie, la mélancolie, l’humour sont présents. Au fil des pages, on commence juste à entrevoir la narratrice.
Disent-ils premier tome d’un trilogie est d’une lucidité impitoyable et épatante ! Après la lecture, tous ces fragments de vie nous habitent encore. L'auteure nous tend un miroir. Et c'est sans concession.

Il avait toujours eu l'impression d'être un bon père il s'imaginait même avoir été plus apte à aimer ses enfants et à se faire aimer d'eux qui ne l'avait été avec leurs mères respectives. Sa propre mère lui avait dit une fois, juste après sa première séparation et alors qu'il s'inquiéter des effets du divorce sur les enfants, que quoi que l'on fasse, la vie de famille était toujours douce-amère. Si ce n'était le divorce, ce serait autre chose dit-il. Une enfance sans tache, ça n'existait pas, même si l'on s'acharnait à se convaincre du contraire.

Lu et chroniqué de cette auteure : Contrecoup

jeudi 10 mars 2016

Angélique Villeneuve - Nuit de septembre

Editeur : Grasset - Date de parution : Mars 2016 - 155 pages lumineuses et précieuses. 

« Une nuit, ton fils s’est tué dans sa chambre, au premier étage de votre maison. Au matin à huit heures, avec son père tu l’as trouvé. » J'ai tourné autour de ce livre avec la crainte de recevoir des émotions qui m'auraient alourdie. Comment avais-je pu oublier la générosité et la bienveillance d’Angélique Villeneuve? Avec ce livre, elle donne et elle partage du sincère, du touchant mais aussi du respect, une humilité. La question du pourquoi n’a pas sa place. En employant, le « tu » pour écrire, elle partage avec le lecteur l’après. Le quotidien, les gestes qu’il faut continuer, la vie mais sans son fils.
Assise sur le lit où il a décidé « d’arrêter » ou à son bureau, dans les rues touchant les platanes comme par nécessité, le manque est présent. Les digues cèderont pour laisser place aux pleurs, son corps de mère lui fera sentir sa souffrance « Tu en as pris plein la figure et ta figure, ta couenne, tes os, l’expriment à leur petite manière » alors qu’elle est toujours à la recherche de ce mot qui n’existe pas pour la désigner.
Ecrire, mettre en mots l’absence, l’indicible, le vide mais aussi tout ce que son fils lui a apporté. Ce qui est précieux, ce que ne s’enlève pas.

Ce texte à la portée universelle m’a plus que touchée. Les yeux souvent baignés de poissons d’eau, la beauté, la poésie et la douceur qui s’en dégagent ont fait jaillir d’autres larmes. Parce ce que ce texte est rare, parce qu'il parle avant tout de vie, parce qu'il possède cette luminosité comme celle que l'on voit quand on lève la tête, ces rayons de soleil enrichis par la danse des feuilles des arbres.

Ce livre m’a beaucoup apportée et j'en suis sortie plus forte, je ne peux pas en dire plus.
Une lecture belle et nécessaire. 

À la fin tu as dit, J'ai ce que tu m'as donné. 
Je l'ai. 
Tu as répété ça. Tu as parlé au présent, en ce que parfois le présent ce pique d'annoncer le futur. 
Tu as dit, j'ai un fils.

Les billets d'Antigone, Cathulu, Gwen

Lu de cette auteure : Les Fleurs d'hiver Grand Paradis - Un territoire

Angélique Villeneuve sera ce week-end au salon du livre de Quentin (22) et aux Escales de Binic les 27 et 28 mars.

mercredi 9 mars 2016

Valérie Rodrigue - Rien ne résiste à Romica

Editeur : Plein Jour - Date de parution : Mars 2016 - 172 pages et une lecture nécessaire.  

Alors que  Romica faisait la manche au même endroit depuis quatre ans, Valérie Rodrigue a remarqué sa présence (car quelquefois, il faut un élément déclencheur pour «voir» que ce que l’on voit sans y prêter attention). La poussette avec l’enfant, les sacs en plastique (« C'est bien le signe d'une vie à la rue, les sacs en plastique») et ce besoin pour la journaliste d’aider cette jeune femme Rom enceinte.
Les Roms sont souvent diabolisés (des voleurs) dans les esprits quand ce n’est pas par les politiques eux-mêmes. En 2010, le président de la République lors de son discours de Grenoble parle  à la fois « des gens du voyage, de la délinquance et des Roms, comme si tout cela était indissociable ». Après ce discours, Valérie Rodrigue participe à l’aide aux devoirs des auprès des enfants roms  et s'implique auprès de Romica, jeune femme mariée très jeune contre son gré puis arrivée en France avec son mari. Ils vivent dans un bidonville sur un terrain boueux appelé le platz dans l'Essonne avec comme logement une cabane. La communauté y est rassemblée avec son chef auquel on paie un loyer.
Romica connaît les expulsions : ce n’est pas la première fois qu’il y a un arrêté préfectoral d’expulsion, les CRS puis les bennes. Alors il faut partir, trouver un autre endroit. Romica enceinte doit être suivie médicalement comme sa fille. Mais il faut lever des barrages et les appréhensions de Romica. Lui faire comprendre qu’elle a des droits, qu’elle peut espérer et vouloir plus d’un cabane car Romica rêve de travailler.

Valérie Rodrigue va devoir gagner la confiance de Romica, comprendre les règles des Roms (qui parfois freinent Romica), leur culture et leurs valeurs, tordre le cou aux préjugés que ce soit du côté des Roms ou de ses amies. Elle découvre la complexité, les aberrations de l’administration. Et des barrages, il y en a beaucoup mais ensemble, elles vont les lever : de l'Aide médicale d'état à la scolarisation des enfants, de l'obtention d'une formation à un emploi.

Ce récit d’une amitié et de l’intégration réussie de Romica est tout simplement formidable parce que Valérie Rodrigue peint une réalité sans chercher à l’embellir. L’auteur n’oublie pas de parler du travail des bénévoles, des réussites comme des échecs. Et puis, il y a des phrases qui font froid dans le dos, les Roms sont stigmatisés comme d’autres le furent à d’autres époques pour leurs origines avec les conséquences que l’on connaît. Une lecture plus que nécessaire à mes yeux !

Inutile d'être très perspicace pour deviner que les Roms des Balkans sont posés sur les routes par la nécessité, comme autrefois les Portugais ont fui leur pays, la dictature et la misère. Si les Roumains ou les Bulgares construire des abris sous nos axes autoroutiers, est-ce au non nom d'un mode de vie nomade ou d'une pauvreté extrême ? Qui quitte son pays, qui dort dehors par plaisir ?

Qui s'intéressait à Romica ? A toutes les Romica qui se battent pour s'en sortir, pour tirer leur famille, et leur communauté vers le haut ? La réussite, la volonté, le chemin parcouru, c'est moins sensationnel que le trafic de cuivre, de carburant, la prostitution, les vols à l'arraché ou les cambriolages.

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