mardi 5 avril 2016

Annie Ernaux - Mémoire de fille

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Avril 2016 - 151 pages fortes et un livre-hérisson !

 "Toujours des phrases dans mon journal, des allusions à « la fille de S », « la fille de 58 ». Depuis vingt ans, je note « 58 » dans mes projets de livres. C’est le texte toujours manquant. Toujours remis. Le trou inqualifiable."
Avec mémoire de fille, Annie Ernaux remédie à ce texte manquant. En 1958, Annie Duchesne (son nom de jeune fille) âgée de dix-huit ans est monitrice dans une colonie à S. dans l’Orme. Pour la première fois, elle quitte Yvetot et le café-épicerie de ses parents pour un été. « Tout est nouveau pour elle » comme cette liberté loin de ses parents.
Première expérience sexuelle avec H. moniteur-chef avec qui elle passe la nuit car il y a l'envie, le désir mêlés à la naïveté et à l'innocence. Et elle se donne à lui avec soumission. Elle est amoureuse mais dès le lendemain, H. s’entiche d’une autre fille. Annie Duchesne devient un objet de moqueries et de mépris, on lui colle l’étiquette de fille facile, de « putain sur les bords ». Il y aura d’autres garçons mais son esprit est accaparé par H.. Vient la fin de la colonie, le désir d’oublier cet été et sa violence qui ne sera pas sans conséquences : aménorrhée et boulimie.
Les deux années suivantes s'accompagneront d'un changement d’orientation dans ses études supérieures, d'un séjour de fille au pair à Londres. Et la lecture de Simone de Beauvoir sera un catalyseur.

A partir de ses souvenirs, de lettres écrites à ses amies et de photos, Annie Ernaux analyse Annie Duchesne avec distance  « Je ne construis pas un personnage de fiction, j'ai déconstruis la fille que j'ai été ». Le « je » pour parler d’elle au présent et « elle », « la fille de 58 » se côtoient dans ce va-et-vient ponctué de nombreuses réflexions et d'interrogations sur son travail d’écriture « J'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elle devait être écrites un jour » et sur celui de la mémoire.
Et d’écrire : « C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture ».

Avec ce récit, elle parvient à saisir une réalité et le lecteur mesure tous les changements opérés en plus de soixante ans notamment en ce qui concerne le regard porté sur les femmes.  Il faut prendre son temps et ne pas se précipiter pour bien saisir l’ampleur de toutes ces pages.
Un livre indispensable pour l’admiratrice d’Annie Ernaux que je suis et une lecture très forte. 

« En ai-je été nettoyé par le deuxième sexe ou au contraire submergée ? J'opte pour l’indécision : d'avoir reçu les clés pour comprendre la honte ne donne pas le pouvoir de l'effacer. »

«Je marche vers le livre que j'écrirai comme deux ans auparavant je marchais vers l'amour. La nourriture comme idée fixe m'a quittée, mon appétit est redevenu celui d'avant la colonie. J'ai revu le sang fin octobre. Je m'aperçois que ce récit est contenu entre deux bornes temporelles liées à la nourriture est au sang, les bornes du corps»


Les billets d 'AntigoneCathuluJérômeSaxaoul

Lu de cette grande dame de la littérature : Ecrire la vie (qui regroupe Les armoires vides, La honte, L’événement, La femme gelée, La place, Journal du dehors, Une femme, « Je ne suis pas sortie de ma nuit », Passion simple, Se perdre, L’occupation, Les années) - La femme gelée - La place - Le vrai lieuLes années - Regarde les lumières mon amour - Retour à Yvetot

dimanche 3 avril 2016

Nicolas Delesalle - Le goût du large

Éditeur : Préludes - Date de parution : Janvier 2016 - 320 pages marquantes et passionnantes !

L’auteur a embarqué comme passager sur un cargo et plus précisément un porte-conteneurs le MSC Cordoba durant neuf jours. Un cargo avec son équipage où chacun à un rôle, des tâches à accomplir. Un départ d’Anvers avec comme destination Istanbul. « Le Cordoba, c'est 275 mètres de long et ses 60 000 tonnes se sont glissées avec grâce dans une écluse à leur mesure. C'était la dernière étape avant l'océan, le silence et le vent. Plus de téléphone portable, plus d'Internet, plus de réseaux sociaux, plus de femme, plus d'enfant, plus de parent, plus de famille, plus d'ami, plus rien que l'horizon infini, le bourdonnement du moteur, la houle, les odeurs de graisse, de fioul et l'ennui. »

Un voyage où il se retrouve seul avec lui-même et la route maritime, les conteneurs font jaillir des souvenirs. Reporter, Nicolas Delesalle a parcouru le monde et couvert des conflits. L’Ukraine, la Syrie, l’Afghanistan, le Caire, le Sénégal et d’autres pays encore avec chacun son conflit mais aussi des rencontres et des surprises. Ce voyage sur le cargo lui permet de replonger dans ce qu’il a vécu  et vu et de le raconter avec du recul. Au fil des jours, les membres de l'équipage discutent avec lui  et racontent un de peu  de leur vie, de ces cargos qui les éloignent des leurs.
C’est criant de sincérité et d’humanité. On est à ses cotés à terre ou en mer, et on «vit» chaque situation : grave ou plus légère. Sans pathos avec souvent une pointe d'humour, il y ajoute ses propres réflexions.

Par la magie de la lecture, j’ai embarqué sur ce porte-conteneurs et j'ai rencontré des personnes plus que touchantes là où l'on ne s’y attend pas forcément.
Un livre passionnant et riche qui nous offre un autre regard sur le monde. Une lecture forte et marquante, j'ai frôlé le coup de coeur.

J'ai quitté le village avec l'impression d'avoir touché du doigt l'humanité la plus lointaine de nos canons, de nos carcans. Et puis, en songeant aux rires des gamins devant l'iPhone, aux hommes qui tuent le désespoir dans l'alcool, cette rencontre a pris la forme d'un miroir ou se réfléchissait de chaque côté du tain les mêmes enthousiastes, les mêmes angoisses, la même humanité.
 
Les billets de :  A propos de livresKathel, Laurie litNicole, Séverine

Lu de cet auteur : Un parfum d'herbe coupée

vendredi 1 avril 2016

Daniel Arsand - Je suis en vie et tu ne m'entends pas

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2016 - 266 pages bouleversantes.

1944, Klaus Hirschkuh vingt-trois ans rentre à Leipzig. Il vient de passer quatre années à Buchenwald. La raison ? Son homosexualité. Ses parents ne l’attendaient plus et ils découvrent un jeune homme amaigri, un fantôme vivant hanté par ce qu’il a vécu. Pas de questions sur ces quatre années, pas de gestes d’amour envers ce fils. Tabla rase de ce passé. Pourtant Klaus ne peut pas oublier la violence, la maltraitance, les injures, l’humiliation et les morts. Tout ou presque le ramène là-bas. Mais il doit survivre. Après avoir décroché un travail chez un tailleur, il fait la connaissance de René, un Français qui n’a pas voulu renter à Paris retrouver sa femme. Pas tout de suite. Lui aussi à ses blessures béantes. Mais les deux amis vont partir en France : "La plupart des voies ferrées série allemande présentaient un aspect désastreux. On partait demain. Klaus serait-il assez robuste pour le bonheur ?".
Est-il possible de renaitre dans un nouveau pays ? Et l’on suit Klaus au fil du temps qui passe.
Se donner le droit à nouveau d’aimer, des amants à son grand amour Julien malgré l’homophobie galopante. Il faudra des années à Klaus pour s’ouvrir à Julien, pour raconter Buchenwald.

Un texte bouleversant et nécessaire. L’écriture de Daniel Arsand est tout simplement sublime. Un feu d'artifice alliant poésie, sensibilité et avec des phrases qui nous transpercent  pour décrire la douleur, l’horreur.
Un roman pour la liberté, pour le droit d’aimer et pour ne pas oublier. 

Il se souvint des blessures qu'il avait eues là-bas, au front, dès le premier soir. Du sang qui coulait. Il avait du sang dans les veines. Il était un être humain. Il avait mal. Les êtres humains ont parfois mal. Souffrance, dit-on pour abréger. Description vague et parfaite.
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