mercredi 20 avril 2016

Xavier de Moulins- Charles Draper

Éditeur: JC Lattès - Date de parution : Février 2016 - 230 pages et une fin en forme de double uppercut !

Mai 2015. Agée de huit ans, Fleur  réclame  sa mère au petit-déjeuner à son père Charles Draper. « Maman se repose, reprend-il doucement. Elle est encore très fatiguée. Avec cette chaleur, elle n'a pas fermé l'œil de la nuit ». Une réponse qui n’a rien d’étonnant mais en la conduisant à l’école, sa cadette lui demande « Papa ? Pourquoi il y a du sang derrière ton oreille? ». Puis l’auteur nous ramène quelques mois plutôt en septembre 2014.

Bien que son entreprise de déménagement soit située à Paris, Charles Draper a accepté que toute la famille s’installe à la campagne pour faire plaisir à son épouse Mathilde. Il ne rentre que le week-end, profite peu de ses deux filles. En somme, il accumule les sacrifices mais le bonheur de sa femme n’a pas de prix. Sauf que Mathilde a changé. Elle se montre distante, moins réjouie quand il rentre pour le week-end. Alors forcément, il se questionne. Mathilde aurait-elle un amant ou alors est-ce lui qui a changé? C’est vrai, il a pris un peu de poids. Et pour reconquérir sa femme, il se lance dans un régime drastique, fait du sport tous les jours et aide même ses employés lors des déménagements. Bref, il ne ménage pas sa peine. Sauf que Charles tombe dans les excès (il prend des pilules illégales censées augmenter la masse musculaire) et dans la jalousie maladive. Pour lui, le fleuriste Clément veuf depuis quelques mois est l’amant de sa femme ou à moins que ça ne soit son professeur de théâtre. Et pourquoi d’ailleurs Mathilde s’investit-elle autant dans ces répétitions ?
Sa jalousie tourne à la paranoïa et on assiste à tous ces changements dans son comportement. Et la tension monte en crescendo et on pressent forcément  que quelque chose va se produire ( on n’est pas dupe).  Et en effet mais pas ce à quoi on s’attend. Et Xavier de Moulins signe une fin plus que renversante. Je me suis retrouvée bouche bée avec cette sensation d’avoir reçu un double uppercut.

Un roman sur la jalousie, sur le culte des apparences mais au masculin, sur le mensonges et les faux- semblants très bien construit car au départ  l’auteur nous peint le portrait d’un homme pour lequel on de la sympathie. Et nos ressentis vont fluctuer car Xavier de Moulins nous plonge dans le doute tout au long de ce livre. Cependant, j’ai un bémol concernant la trame. Une ficelle m’est apparue un peu grosse dans l’histoire (l’auteur appuie de trop sur un événement et ce qui en découle se devine très et trop facilement).
Servi par une écriture concise et incisive, ce roman a plus d’un atout ! Et attention à la fin qui secoue (vous êtes prévenus). 

Charles Draper en est persuadé, la portable est une arme vicieuse. Il multiplie les interrogations, entraîne la suspicion, favoris les zones d'ombre. Sa promesse d'autonomie est un esclavage, celui de l'individu en permanence relié à son ego, sa peur de manquer. Le téléphone et la tranquillité de ceux qui attendent tout de rien, le territoire de tous les possibles, un terrain miné propice à tous les scénarios, jusqu'au cancer des suppositions les plus noires. 

Pourquoi s'épuiser indéfiniment à se rendre meilleur ? À trop s'y chercher, on meurt d'épuisement dans le regard des autres. La cataracte du cœur ne s'opère pas. Le fruit d'un amour fou est un signe avant-coureur, un mauvais présage.

Lu de cet auteur : Ce parfait ciel bleu - Que ton règne vienne

lundi 18 avril 2016

Francesca Melandri - Eva dort

Éditeur : Folio - Traduit de l'italien par Danièle Valin - Date de parution : 2013 - 464 belles pages et un premier roman très réussi!

De sa région natale le Tyrol du Sud située au nord de l’Italie, Eva se rend précipitamment en train jusqu’en Calabre. Vito qui l’a élevée comme sa fille se meurt et veut la voir. Pourtant, il a brisé le cœur de la mère d’Eva, Gerda, et celui de l’adolescente qu’était Eva à l’époque. Un trajet de presque 1400 kms durant lesquels les paysages défilent et permettent à la jeune femme de penser à son histoire familiale.

Sur trois générations, l’auteur nous raconte non seulement l’histoire de la famille d’Eva mais également celle de la région frontalière et germanophobe du Haut-Adige appelée également Trentin.   Issue d’une famille très modeste, la belle Gerda Huber dès l’adolescence travaille d’arrache-pied dans les cuisines d'un restaurant et ne rentre chez ses parents que rarement. Eva est le fruit d’un amour impossible et la famille de Gerda l’a reniée. Mais Gerda  est courageuse, elle ne se laisse pas abattre et continue de travailler la tête haute. Eva est confiée à des cousins et ne voit sa mère que deux mois par an.

Avec Eva et Gerda, l’auteur nous offre deux beaux portraits féminins dont certaines décisions sont liées à leur région. Il faut dire que Francesca Melandri met à jour les chocs, les changements qui ont marqué le Haut-Adige depuis le début du XXe siècle : l'identité culturelle, la langue, le fait de se sentir comme une personne non désirée dans sa région.
Eva dort est le premier roman de Francesca Melandri. Cette fresque familiale liée à l’histoire s’attache aux personnages féminins et de nombreux thèmes sont abordés : les mères célibataires, l’homosexualité, les relations mère-fille, la diversité des régions de l’Italie, l’identité.

Un premier roman fort bien réussi , sans temps mort, difficile à lâcher avec des personnages creusés. Avec l'histoire du Haut-Adige (que j'ignorais), ce livre est très attachant, riche et parfaitement équilibré. A mentionner la très bonne traduction !

- Mais à toi du moins, lui dis-je, ceux qui habitent au sud de la Vérone ne te posent pas la fameuse question, comme à moi. 
- Laisse-moi deviner laquelle : "Je peux t'inviter à dîner"? 
- Non. "Tu te sens plus italienne ou plus allemande?". 
- Sincèrement, on te demande ça? 
- Sans arrêt. Tout le monde.

Lu de cet auteur : Plus Haut que la mer (encore meilleur)

mercredi 13 avril 2016

Michel Quint - Apaise le temps

Éditeur : Phébus - Date de parution : Avril 2016 - 114 pages généreuses !

A Roubaix, Yvonne Lepage propriétaire d’une librairie  indépendante (qu'elle avait repris après la mort de ses parents) décède. Contrairement à d'autres libraires, Yvonne au caractère bien trempé refusait de vendre des nouveautés et les comptes étaient dans le rouge depuis longtemps. Abdel Duponchelle client fidèle depuis l’enfance hérite de tout : la librairie, les vieux livres et les dettes colossales. Et il accepte même s’il n’y connaît rien. Mais il peut compter sur Saïd, Zita et Rosa. Saïd l'Algérien de souche qui a appris à lire grâce au père d’Yvonne, Zita ancienne employée de la librairie qui désormais travaille dans un entrepôt  pour un site de vente de livres en ligne et  Rosa assistante scolaire du collège où Abdel est professeur. Abdel relève ses manches car la librairie est un lieu de mémoire et Yvonne a gardé des cartons de photos depuis les années 60.

Michel Quint nous immerge dans  Roubaix. Une ville et  une région où l’emploi se fait rare depuis la disparition des usines du textile mais où l’entraide existe entre les habitants. Et il dépeint à merveille aussi bien le contexte social que les rues, les quartiers. En ouvrant les cartons, Abdel ne pensait pas trouver des photos liées à l’Histoire. L’arrivée des harkis dans la région, la guerre d’Algérie suivie de son indépendance, les immigrés mal vus par certains. Et aussi  des actions menées par les différents partis pour ou contre l’indépendance de l’Algérie (sans oublier l’OAS) ainsi que  des actes terroristes commis à Roubaix. Et leurs morts comme le père d’Yvonne.

Avec une écriture unique, savoureuse (un mélange de poésie et de langage plus direct), Michel Quint dans ce court roman nous offre plusieurs histoires liées. Celle d’une librairie, de l’amour de la littérature et de plusieurs très belles solidarités qui m’ont vrillée le cœur !
Et si j’ai été quelquefois un peu perdue dans les passages concernant la guerre d’Algérie, ça n’enlève rien à ce livre d’une générosité incroyable ! 


Donc non, Yvonne n' a pas été veuve avant l'heure, elle avait plutôt espéré un galant, un de ses collègues journalistes, s'était offert la lingerie de gala en prévision, et survient la tragédie de l'attentat, sa mère qui décroche, rideau sur les rêves, elle s'est cloîtrée, consacrée à la librairie, a continué la mission sociale de son père, alphabétisation, insertion, intégration et tout ce qui tente d'empêcher les préjugés du racisme entre copains de boulot, voisins, et le rejet gratuit. 

Aujourd'hui, un bon écrivain doit être beau. Evidemment, Yvonne et la bagatelle, ça faisait deux ! 


Merci à Babelio et à l'éditeur pour ce livre.

Lu de cet auteur : Close-Up
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