vendredi 24 juin 2016

Gaëlle Josse - L'ombre de nos nuits

Éditeur : Les Éditions Noir sur Blanc - Date de parution : Janvier 2016 - 196 pages de toute beauté !

Lorraine, Lunéville. Début 1639, le peintre Georges de la Tour s’attelle à un nouveau tableau. Son travail est reconnu dans le pays mais il destine cette nouvelle œuvre au roi de France. Deux apprentis l’aident : son propre fils peu doué et un orphelin qu’il a recueilli. Ce dernier observe les techniques du Maître et possède déjà du talent. Le tableau représente Saint Sébastien une flèche dans la cuisse soigné par Irène. Dans le clair-obscur de la pièce, son visage se dessine : calme,  empreint de douceur et d’amour. Son modèle est sa fille Claude âgée de quinze ans, Son père lui demande pour la pose de penser à ce qui lui est plus cher. Le peintre travaille dans un atelier sombre dont seule la lumière du feu offre un peu de lumière.

2014 pour s'abriter de la pluie, la narratrice entre dans le musée de Rouen et observe admirative ce tableau qui la renvoie à des souvenirs proches. Son amour pour un homme et comment elle s’en est libérée.

Le roman alterne les deux histoires : la genèse du tableau et celui de l'ampou de cette femme. Gaëlle Josse nous fait revivre la création de ce tableau, la quête voulue par Georges de La Tour d’exprimer au plus juste par son pinceau les sentiments et l’histoire d’amour toxique de la jeune femme " je m'effaçais derrière les mots des autres, comme je me suis effacée pour toi dans ma propre vie".
Avec une écriture ciselée, subtile et tout en nuances où chaque mot est pesé, on est "littéralement" dans ces deux récits. Gaëlle Josse nous livre les pensées les plus intimes des personnages que le tableau relie.
Amour du peintre pour son art et pour sa famille mais également ses angoisses, l'amour du jeune apprenti pour Claude dont le coeur bat pour un autre. Et le deuil de l’amour de la narratrice.

Il y a une finesse incroyable, une sensibilité et une sobriété qui nous imprègnent et nous fait vibrer profondément. Pour mieux savourer ce roman, j'ai pris mon temps et je me suis glissée dans ces deux histoires. C'est tout simplement très, très beau ! 

On ne sait pas ce qu'on est capable de donner, ni tout l'amour que l'on porte au fond de soi, tant que personne ne vous donne envie d'aller le chercher.

Sur ce blog : Le dernier gardien d'Ellis Island - Les heures silencieuses -Noces de neige - Nos vies désaccordées

jeudi 23 juin 2016

Charlotte Perkins Gilman - La Séquestrée

Editeur : Libretto - Traduit de l'américain et postfacé par Diane de Margerie - Date de parution : 2008 - 97 pages à lire!

La narratrice et son mari médecin s’installent durant l’été dans une vielle maison en attendant que les travaux de leur future demeure soient achevés. Souffrant d’une dépression post-partum, son mari lui interdit tout effort, toute sortie ou tout création artistique (entendez par là écrire) pour son bien. Il lui faut dormir, se reposer et manger . Elle occupe l’ancienne nurserie dont papier jaune l’obnubile et la fascine. Ses pensées sont accaparées par les motifs et elle en vient à imaginer des personnages dont une femme qui rampe et cherche à s’échapper. Le papier peint devient le miroir de sa condition. Elle commence à douter de son mari, de ses soi-disant bonnes attentions (n’est-elle pas enfermée ?) et tombe dans la spirale de la folie.
Ce court roman est glaçant et il est suivi d’une postface brillante et très intéressante rédigée par Diane de Margerie qui nous éclaire sur la vie de Charlotte Perkins Gilman. Elle-même a connu cette forme d’enferment sur ordre médical en 1887.
Au XIXe siècle aux Etats-Unis, les femmes étaient considérées comme des personnes dont seuls les hommes pouvaient décider pour elles ce qui était bien. Diane de Margerie nous éclaire sur ce ce qu’on attendait d’une femme : le mariage , les enfants et rien d’autre. Si elles entraient en résistance, la pression sociale se chargeaient de les rentrer dans le droit chemin.Nombre d’entre elles qui étaient habitées par l’envie d’écrire, d’être publiées voyant leurs rêves s’évanouir et soufraient de ce fait de neurasthénie. Un état traité par des « cures de repos » c’est-à-dire un enfermement.
La liberté de la femme (exister sans être réduite à un rôle d’épouse et de mère car la médecine obscurantiste jugeait toute activité créatrice comme dangereuse pour les femmes) était une chimère.
Un livre essentiel, fondamental et marquant !

Enfin j’ai fait une découverte. A force de guetter les métamorphoses du papier au cours de la nuit, j’ai enfin compris. Le motif du premier plan bouge vraiment – et ce n’est pas étonnant : la femme qui se cache derrière le secoue ! Parfois, il me semble que plusieurs femmes se dissimulent derrière le motif, et parfois qu’une seule y rampe en rond, à toute allure, et qu’à force de ramper à une telle vitesse le papier peint en est tout agité de secousses ! 

Ce livre fait partie de la bibliothèque idéale d'Arnaud (Dialogues).

mardi 21 juin 2016

Katherine Mosby - Sanctuaires ardents

Éditeur : La Table Ronde - Traduit superbement de l'anglais (Etats-unis) par Cécile Arnaud - Date de parution Avril 2016 (Date de première parution : 2010) - 379 pages de bonheur !

Si vous cherchez un livre avec des personnages à la psychologie détaillée, un contexte social et historique bien ancré et le tout admirablement  traduit avec un style limpide et riche, ce roman est pour vous.

Vienna une jeune femme cultivée originaire de new-York  et qui a beaucoup a voyagé s’installe dans la petite ville de Winsville en Virginie avec son mari Willard Daniels. Leur arrivée suscite beaucoup d’émois et de questions car Vienna est belle, fortunée, elle aime le latin et le grec, passe des heures sur des traductions et écoute de la musique classique. Son mari lui demande de s’intégrer à la communauté c’est-à-dire prendre le thé avec ces dames, ne pas rétablir la vérité lors d’un dîner lorsque quelqu’un se trompe par ignorance. Mais Vienna n’en a cure de ces convenances et des qu'en-dira-t-on. On la dit folle mais elle est simplement originale et libre, en phase aves ses pensées et ses convictions.
Son mari la quitte du jour au lendemain et elle se retrouve seule avec ses deux enfants Willa et Elliott. Ce dernier très sensible est proche des animaux tandis que Willa est rebelle et est éprise de liberté comme sa mère. Ils passent beaucoup de temps à s’occuper par eux-mêmes loin de Vienna. Mais ce sont deux enfants instruits par leur mère.
Dans ce Sud où la ségrégation est toujours en vigueur, Vienna est comme une ombre au tableau. Elle n'a que faire de la religion et n'a pas peur d'affirmer ses différences (comme son amour de la nature et des arbres) quitte à être isolée. Les ragots sur ses origines (son prénom laisse dire à certains qu’elle aurait du sang royal), sur le fait qu’elle soit instruite et l’éducation de ses enfants dérange. Et pourtant Vienna est foncièrement bonne, intègre et aimante. Mais la vie ne sera pas tendre avec elle.

Voilà un roman qu’on a du mal à quitter tant on s’y attache! Car Katherine Mosby excelle dans ce portrait de femme qui assume ses choix. A travers ce livre, elle nous décrit également le contexte de cette époque, les failles et les bassesses humaines mais aussi la bonté, la plénitude. Que ce soit les descriptions des personnages, de leurs sentiments, de la nature également, tout est superbe! L’ensemble est porté par une écriture fluide, lumineuse. Magnifique ! 

-Elle n'est pas folle , Willard. Elle est cultivée. Il est parfois difficile de faire la différence, c'est tout.

Il ne lui vint jamais à l'esprit qu'elle mentait à ses enfants à propos des pérégrinations des occupations de leur père. Les histoires qu'elle racontait contenaient une probité fondamentale en ce qu'elles représentaient correctement les grands traits de la situation – Willard était en vie, Willard était au loin, et Willard n'était pas en mesure de rentrer. Pour le reste, Vienna ne voyait pas de mal à embellir ou à déformer les détails. Elles se contentait d'interpréter la vérité et de la rendre poétique, lyrique, savoureuse et instructive. En cela, elle pensait faire honneur à la maxime d'Aristote selon laquelle la fonction du poète n'est pas de raconter ce qui s'est passé mais ce qui pourrait se passer, de préférer ce qui devrait être à ce qui est. Elle suivait l'injonction du philosophe pour révéler des vérités universelles plutôt que particulières.

En plus, elle aimait les Nègres et elle fumait des cigarettes. Voilà ce qui arrive, disait-on, quand on lit trop de livres : ça ramollit le cerveau.
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