mardi 13 septembre 2016

Emmanuel Venet - Marcher droit, tourner en rond

Éditeur : Verdier - Date de parution : Août 2016 - 123 pages et un régal !

Lors de l’enterrement de sa grand-mère Marguerite, le narrateur est révolté par les énormités qu‘il y entend. Sa grand-mère est présentée comme une femme aimante, gentille,  chrétienne, loyale et dévouée à son défunt mari (et j’en passe). Sauf que la vérité est tout autre et nous est présentée à travers son regard. Mensonges, hypocrisies, adultère,  enfant illégitime, alcoolisme : tout est dit sur les membres de la famille comme sur les  relations parodiées de l’unité familiale. Le syndrome d’Aspinger dont il est atteint le rend "non seulement cohérent avec lui-même et de franchise absolue, mais aussi routinier solitaire". Donc difficile pour lui d’ingérer les mensonges qu’on distribue à ses questions depuis toujours.

Passionné par le scrabble et par les catastrophes aériennes, il voue un amour non réciproque depuis l'adolescence à une dénommée Sophie Sylvestre-Lachenal. Et en pensant à elle, ses plans d’avenir prennent forme " Le vendredi, nous partirions au lac dans son cabriolet vert et nous passerions le week-end à canoter, à chiner des livres d'aviation, à dîner dans des trattorias et à faire l'amour en rêvant de déposer « kiosque » ou « jockey « sur mon compte triple."
Derrière la cocasserie et l’ironie se dessine le portait du narrateur. Ses difficultés relationnelles l’isolent et il se protège de la vraie vie.

Avec dérision, humour mais également de la sensibilité, Emmanuel Venet réussit à nous parler d’autisme, des petits arrangements et des mensonges que l'on saupoudre sur la vérité.
Je me suis régalée !

Un grand merci à Arnaud (Dialogues) pour ce conseil de lecture !

lundi 12 septembre 2016

Laurent Sagalovitsch - Vera Kaplan

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Août 2016 - 151 pages déstabilisantes.

Tel Aviv. Un homme fils reçoit un courrier de la part d’un notaire d’Allemagne adressée à sa mère alors qu’elle est décédée depuis quelques années. Sa cliente était sa grand-mère dont il n’a jamais entendu parler. Elle a passé une partie de sa vie à retrouver sa fille avant de mettre fin à ses jours et de livrer par écrit son testament ou plus exactement son histoire. Vera Kaplan était une jeune fille d’origine juive vivant à Berlin quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté. En 1943, elle et ses parents sont arrêtés et la déportation les attend. Un membre de la Gestapo lui propose un marché : dénoncer les juifs qu’elle connaît et en échange, il lui garantit qu’elle et ses parents ne seront pas envoyés vers les camps.

La première partie est une lettre écrite par Vera cinquante ans plus tôt où elle revient principalement sur son choix d’avoir collaboré. Et là où l’on pourrait s'attendre à des atermoiement et à des excuses, elle se montre vindicative et avance des arguments. Ses propos envers les siens choquent et elle l'affirme, elle ne regrette rien. Le sentiment de malaise que l’on éprouve est bien réel.
Puis la seconde partie est son journal tenu pendant la guerre. Et il apporte un autre éclairage où Vera est plus "humaine".

Laurent Sagalovitsch s’est inspiré de l’histoire réelle de Stella Goldschla et sans jamais s’immiscer en tant que juge, il nous livre des faits. Et forcément, des question surgissent :  qu’aurions-nous fait ? Vera Kaplan était-elle un coupable ou une victime ?
Alors oui ce livre est dérangeant par le thème et ce qu’il induit : la transmission familiale.  Le petit-fils de Vera Kaplan narrateur en début puis en fin de livre est le dépositaire de cette histoire. Et il conclue avec ces phrases " Née à une autre époque, à une tout autre époque, son existence se serait écoulée dans la banalité d'une vie normale - mais elle est née à Berlin en 1922. Dès le départ, elle n'avait aucune chance pour que son histoire se termine bien."

Avec beaucoup de distance dans l’écriture, ce court roman est déstabilisant et peut soulever de nombreux débats. Mais (étrangement), il ne fera pas partie des livres marquants pour moi.  

samedi 10 septembre 2016

Rabih Alameddine - Les vies de papier

Editeur : Les Escales - Date de parution : Août 2016 - Traduit de l’anglais par Nicolas Richard - 304 pages formidables ! 

Comme à chaque premier de l’an, Aaliya Saleh s’apprête à se lancer dans la traduction d’un roman en arabe. C’est un rituel chez elle ( "oui, je suis un brin obsessionnelle. En tant que femme non religieuse, ceci est ma profession de foi"), encore faut-il décider quel livre sera l’élu. A soixante-douze ans, elle vit toujours dans le même appartement de Beyrouth. Mariée à seize ans, son époux l’a répudiée assez vite mais sans jamais divorcer. Malgré les traditions libanaises, Aaliya ne s’est jamais coulée dans le moule et elle s’est construite une vie entourée de livres.

Ne mâchant pas ses mots, caustique ou ironique voire impertinente, elle nous entraîne dans ses souvenirs et dans son présent. De digressions succulentes à des anecdotes sur Beyrouth en temps de guerre, il s’agit d’un récit complètement addictif!
Sans jamais se lamenter ou chercher la compassion, mais en avouant quelquefois sa peur ancienne, elle se livre entièrement avec des références à des auteurs et des citations sans se montrer pédante ou hautaine. De la traduction et sa manière bien personnelle de procéder "c'est le processus qui me captive, et non le produit fini", à son amour pour la littérature et à la musique classique, Beyrouth personnage à part entière a toute sa place.
Elle n’hésite pas à interpeller le lecteur et les écrivains actuels en disant le fond de sa pensée.
Aaliya  est si attachante par sa personnalité que l’on aimerait qu’elle existe!

Un livre entraînant sur toute la ligne, passionnant et un vrai hymne d’amour à la littérature ! Que demander de plus ?

J'ai les névroses des auteurs mais pas leurs talents.

Quand je lis un livre, je fais de mon mieux, pas toujours avec succès, pour laisser le mur s'effriter un peu, la barricade qui me sépare du livre. J'essaye d'être impliquée.

Les billets de Cathulu, Cuné conquises
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