vendredi 16 septembre 2016

Meg Wolitzer chez Dialogues

Mercredi soir,  Meg Wolitzer était au café de Dialogues pour discuter de deux de ses livres traduits en  français Les Intéressants et La doublure. Accompagnée  des éditeurs très sympathiques de la maison d’édition Rue Fromentin, elle est revenue sur ces romans.

Nous avons appris qu’adolescente, elle-même avait séjourné dans un "summer camp" comme les personnages de son livre Les Intéressants.

La doublure a été son premier roman traduit et  paru en France sous un autre titre dans une autre maison d’édition.
Pour ceux qui ne l’ont pas lu, l’héroïne est mariée à un écrivain et Meg Woliter dépeint avec mordant notamment les cercles d’écrivains masculins où les femmes sont peu considérées. Pour Meg Molitzer, la place des femmes dans la littérature a malheureusement peu évolué. Et elle trouve qu'elles sont cantonnées dans beaucoup d’esprit à une littérature dite spécifique pour les femmes.

Avec des anecdotes et beaucoup d’humour, elle a également parlé des auteurs qui l’ont marquée ( Jane Austen par exemple), de son travail ( elle écrit souvent la nuit).

Ceux qui me connaissent en privé savent que mon anglais est pitoyable et que mon accent est à trancher au couteau mais j’ai pu échanger avec elle à la fin de la rencontre  (grâce à ses éditeurs qui m’ont littéralement sauvée!).

Merci à Dialogues et à Laurence qui nous a préparé une saison très, très riche (le mois de novembre va être synonyme d'émotions). 



jeudi 15 septembre 2016

Emma Cline - The girls

Éditeur : Quai Voltaire - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch - Date de parution : Août 2016 - 333 pages et un premier roman très maitrisé !

1969. Californie. Agée de quatorze ans, Evie vit avec sa mère depuis la séparation de ses parents. Sa mère jusqu’alors assez réservée s’ouvre sur les autres et les influences en cours. Avec sa meilleure amie Connie, Evie mal dans sa peau tue le temps comme tout autre adolescente en attendant la rentrée. Un jour, elle aperçoit un groupe de filles qui font les poubelles, volent et ensuite s’engouffrent dans un vieux car noir. Sa rencontre avec Suzanne une des filles va marquer un tournant.

Complètement fascinée par elle, Evie la suit jusqu’au ranch où elles vivent. L’endroit n'en porte que
le nom car la réalité est autre :  vieux, délabré mais Evie elle y voit une liberté, un mode de vie excitant. Les filles sont sous la houlette de Russell une sorte de gourou qu’elle vénèrent. Un monde à part avec l’alcool, les drogues, le partage des biens où il y a même des enfants. Et très vite Evie n’a qu’une seule l’envie se faire intégrer ( "j’étais une cible enthousiaste") et délaisser son quotidien bien fade en comparaison.

Alternant la narration d’Evie adulte des années plus tard et les faits de l’époque, l’emprise du groupe , les rapports, l’ambiance sont très bien rendus.
Un premier roman psychologique très maitrisé et réussi car Emma Cline nous décrit comment en quelques semaines une adolescente peut basculer en décortiquant avec précision les différents processus. La tristement célèbre affaire Charles Manson a servi de toile de fond à ce roman (ce que j'ai appris  à la lecture de chroniques ).

Mais le ranch était la preuve que l’on pouvait vivre à un niveau plus exceptionnel. On pouvait dépasser ces misérables faiblesses humaines pour accéder à un amour plus grand.

Il y a de très nombreux billets sur ce livre.  Un des derniers en date  est celui d'Hélène qui renvoie à d'autres liens.

mercredi 14 septembre 2016

Grazyna Jagielska - Amour de pierre

Editeur : J'ai lu - Traduit du polonais par Anna Smolar - Date de parution : Août 2016 - 255 pages à découvrir. 

"Il y a trois mois jour pour jour, j'ai été admise en maison de repos. Mon syndrome : le stress post-traumatique du soldat. En réalité, c’est le stress de mon mari, mais il m’a toujours délégué tous ses soucis. " Mariée à Wotjek grand reporter de guerre, Grazyna est internée pour soigner sa dépression. Wotjek court de conflit en guerre à travers le monde et durant ses absences, elle l’attend chez eux à Varsovie. Mais la peur et les récit de ce que Wotjek a vu, a vécu sont  les plus fortes et elle sombre. A l’hôpital , Grazyna se lie avec un autre patient et raconte comment elle est en arrivée là.

Jeune femme, elle partageait avec son mari l’amour des voyages. Puis la passion de Wotjek s’est lentement insinuée dans leur couple. Reporter de guerre, c’est toujours être sur le qui-vive pour ne pas rater un évènement important de l'Afghanistan à la Tchétchénie. Grazyna a soutenu, encouragé son mari jusqu’à se mentir à elle-même. Trop d’horreurs et de peur accumulées, tout en continuant de  faire semblant et un beau jour ne plus y arriver.
Elle va accompagner son mari en tant que photographe. Etre sur le terrain avec lui pour vivre ce qu’il vit et tout partager. Mais le travail Wotjek en est affecté car il ne veut pas de prendre de risques avec son épouse à ses côtés.

Cette plongée dans l’intimité de Grazyna est saisissante ! D’un coté, on ressent viscéralement ses inquiétudes les plus profondes et de l’autre, ce portait du reporter de guerre est fascinant et terrifiant par ses aspects égoïstes.
La structure du récit pourra déconcerter ou gêner certains lecteurs car il faut apprivoiser le rythme qui oscille entre souvenirs, auscultation du mal-être et la métamorphose de l'amour de Grazyna . Les traumatismes collatéraux des guerres sont mis en exergue par la personne de Grazyna.  J'ignorais que ce roman était autobiographique (Wotjek a arrêté de sillonner le monde mais on ne sait pas si Grazyna s’est relevée et a pu désormais tourner la page), en tout cas il est à découvrir. 

Ce sont les guerres de  la fin des années 1990, me semble-t-il, qui m'ont changée à ce point. Elles ont engendré la dépression nerveuse que mon correspondant de guerre de mari aurait dû subir. Ou peut-être cette maladie a-t-elle pleinement mûri à ce moment-là ; elle est devenue visible, délimitant les contours de notre vie future. Vers la fin des années 1990, je ne pouvais plus me faire d'illusions, ni croire à un retour à la normale. Nous avions expérimenté tous les retours possibles ; nous savions qu'il était inconcevable de revenir sur les lieux du passé, comme aux anciens projets. 

mardi 13 septembre 2016

Emmanuel Venet - Marcher droit, tourner en rond

Éditeur : Verdier - Date de parution : Août 2016 - 123 pages et un régal !

Lors de l’enterrement de sa grand-mère Marguerite, le narrateur est révolté par les énormités qu‘il y entend. Sa grand-mère est présentée comme une femme aimante, gentille,  chrétienne, loyale et dévouée à son défunt mari (et j’en passe). Sauf que la vérité est tout autre et nous est présentée à travers son regard. Mensonges, hypocrisies, adultère,  enfant illégitime, alcoolisme : tout est dit sur les membres de la famille comme sur les  relations parodiées de l’unité familiale. Le syndrome d’Aspinger dont il est atteint le rend "non seulement cohérent avec lui-même et de franchise absolue, mais aussi routinier solitaire". Donc difficile pour lui d’ingérer les mensonges qu’on distribue à ses questions depuis toujours.

Passionné par le scrabble et par les catastrophes aériennes, il voue un amour non réciproque depuis l'adolescence à une dénommée Sophie Sylvestre-Lachenal. Et en pensant à elle, ses plans d’avenir prennent forme " Le vendredi, nous partirions au lac dans son cabriolet vert et nous passerions le week-end à canoter, à chiner des livres d'aviation, à dîner dans des trattorias et à faire l'amour en rêvant de déposer « kiosque » ou « jockey « sur mon compte triple."
Derrière la cocasserie et l’ironie se dessine le portait du narrateur. Ses difficultés relationnelles l’isolent et il se protège de la vraie vie.

Avec dérision, humour mais également de la sensibilité, Emmanuel Venet réussit à nous parler d’autisme, des petits arrangements et des mensonges que l'on saupoudre sur la vérité.
Je me suis régalée !

Un grand merci à Arnaud (Dialogues) pour ce conseil de lecture !

lundi 12 septembre 2016

Laurent Sagalovitsch - Vera Kaplan

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Août 2016 - 151 pages déstabilisantes.

Tel Aviv. Un homme fils reçoit un courrier de la part d’un notaire d’Allemagne adressée à sa mère alors qu’elle est décédée depuis quelques années. Sa cliente était sa grand-mère dont il n’a jamais entendu parler. Elle a passé une partie de sa vie à retrouver sa fille avant de mettre fin à ses jours et de livrer par écrit son testament ou plus exactement son histoire. Vera Kaplan était une jeune fille d’origine juive vivant à Berlin quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté. En 1943, elle et ses parents sont arrêtés et la déportation les attend. Un membre de la Gestapo lui propose un marché : dénoncer les juifs qu’elle connaît et en échange, il lui garantit qu’elle et ses parents ne seront pas envoyés vers les camps.

La première partie est une lettre écrite par Vera cinquante ans plus tôt où elle revient principalement sur son choix d’avoir collaboré. Et là où l’on pourrait s'attendre à des atermoiement et à des excuses, elle se montre vindicative et avance des arguments. Ses propos envers les siens choquent et elle l'affirme, elle ne regrette rien. Le sentiment de malaise que l’on éprouve est bien réel.
Puis la seconde partie est son journal tenu pendant la guerre. Et il apporte un autre éclairage où Vera est plus "humaine".

Laurent Sagalovitsch s’est inspiré de l’histoire réelle de Stella Goldschla et sans jamais s’immiscer en tant que juge, il nous livre des faits. Et forcément, des question surgissent :  qu’aurions-nous fait ? Vera Kaplan était-elle un coupable ou une victime ?
Alors oui ce livre est dérangeant par le thème et ce qu’il induit : la transmission familiale.  Le petit-fils de Vera Kaplan narrateur en début puis en fin de livre est le dépositaire de cette histoire. Et il conclue avec ces phrases " Née à une autre époque, à une tout autre époque, son existence se serait écoulée dans la banalité d'une vie normale - mais elle est née à Berlin en 1922. Dès le départ, elle n'avait aucune chance pour que son histoire se termine bien."

Avec beaucoup de distance dans l’écriture, ce court roman est déstabilisant et peut soulever de nombreux débats. Mais (étrangement), il ne fera pas partie des livres marquants pour moi.  

samedi 10 septembre 2016

Rabih Alameddine - Les vies de papier

Editeur : Les Escales - Date de parution : Août 2016 - Traduit de l’anglais par Nicolas Richard - 304 pages formidables ! 

Comme à chaque premier de l’an, Aaliya Saleh s’apprête à se lancer dans la traduction d’un roman en arabe. C’est un rituel chez elle ( "oui, je suis un brin obsessionnelle. En tant que femme non religieuse, ceci est ma profession de foi"), encore faut-il décider quel livre sera l’élu. A soixante-douze ans, elle vit toujours dans le même appartement de Beyrouth. Mariée à seize ans, son époux l’a répudiée assez vite mais sans jamais divorcer. Malgré les traditions libanaises, Aaliya ne s’est jamais coulée dans le moule et elle s’est construite une vie entourée de livres.

Ne mâchant pas ses mots, caustique ou ironique voire impertinente, elle nous entraîne dans ses souvenirs et dans son présent. De digressions succulentes à des anecdotes sur Beyrouth en temps de guerre, il s’agit d’un récit complètement addictif!
Sans jamais se lamenter ou chercher la compassion, mais en avouant quelquefois sa peur ancienne, elle se livre entièrement avec des références à des auteurs et des citations sans se montrer pédante ou hautaine. De la traduction et sa manière bien personnelle de procéder "c'est le processus qui me captive, et non le produit fini", à son amour pour la littérature et à la musique classique, Beyrouth personnage à part entière a toute sa place.
Elle n’hésite pas à interpeller le lecteur et les écrivains actuels en disant le fond de sa pensée.
Aaliya  est si attachante par sa personnalité que l’on aimerait qu’elle existe!

Un livre entraînant sur toute la ligne, passionnant et un vrai hymne d’amour à la littérature ! Que demander de plus ?

J'ai les névroses des auteurs mais pas leurs talents.

Quand je lis un livre, je fais de mon mieux, pas toujours avec succès, pour laisser le mur s'effriter un peu, la barricade qui me sépare du livre. J'essaye d'être impliquée.

Les billets de Cathulu, Cuné conquises

jeudi 8 septembre 2016

Smith Henderson - Yaak Valley, Montana

Éditeur : Belfond - Traduit de l'américain par Nathalie Peronny - Date de parution: Août 2016 - 575 pages qui bousculent. 

Années 80, Montana. Pete Snow est assistant social et s’occupe d’enfants. Parents alcooliques, drogués, laissés pour compte et des enfants, adolescents cabossés sans repères qu’il veut aider. Et il a des cas très difficiles : Cecil un adolescent qui touche le fond et Benjamin qu’il a rencontré par hasard. Maltraité par son père Jeremiah Pearl, illuminé et mystique qui lui interdit tout contact avec l’extérieur. De quoi être lassé, désabusé passer pas des phases où l’on se dit que son boulot ne sert pratiquement à rien devant tout ce qu’il y a accomplir. En plus, Pete a ses problèmes personnels : son divorce avec son ex-femme portée sur la bouteille et les hommes, son frère qui fuit la justice. Et en bonus, sa fille de treize ans fugue.

Si au départ, j’ai eu du mal à entrer dans ce livre c’est-à-dire à être vraiment intéressée par l’histoire, la grande empathie de Pete a été le déclic car il veut vraiment faire de son mieux pour ces enfants. Sur fond de nature sauvage, où l’on craint le pire avec Jeremiah Pearl, l’auteur n’épargne pas le lecteur (attention aux âmes sensibles) et certaine passages sont très durs  car ils concernent des enfants. Smith Henderson n' a pas choisi de nous décrire Pete comme un saint et c'est un des points forts de ce roman.

Cette peinture sombre des exclus, de la misère et de la violence m’a plus que touchée tout comme la plupart des personnages.
Bien tramé malgré quelques longueurs, ce premier roman bouscule et pas qu’un peu (vous êtes prévenus).

Ici aussi les gens avaient des secrets. Un voleur. Un homosexuel. Des parents qui maltraitaient leurs enfants et dont les maisons ressortaient sur sa carte mentale de la ville tels des gyrophare orange, parce qu'il savait. Dépositaire de leurs secrets.

Lu grâce à Babelio que je remercie.

mardi 6 septembre 2016

Yannick Grannec - Le bal mécanique

Éditeur : Anne Carrière - date de parution : Août 2016 - 529 pages foisonnantes ! 

Chicago. Josh est animateur à succès d'une émission de télé-réalité qu'il a conçue. Un mélange de sorte de thérapie pour la famille sélectionnée et de relooking intérieur de la maison. Il est en froid avec son père Carl, de son vrai nom Karl Grenzberg, peintre âgé qui vit reclus à Saint-Paul-de-Vence en France. Né en Allemagne puis adopté  dans les années 30,  son père d'origine juive l'avait confié à un couple d'amis en partance pour les Etats-Unis. Theodor, le père biologique de Carl, était un amateur d'art et un galériste. Or un tableau d'Otto Dix le représentant refait surface d'une manière inattendue. Pour Carl c'est l'occasion de chercher des faits sur sa famille. Il apprend qu'il avait une soeur. Tourmenté, il préfère mettre fin à ses jours. S'il le désire Josh peut lancer des procédures pour que le tableau lui soit restitué et chercher la vérité sur la famille de son père.

Ensuite l'auteure nous immerge dans Berlin au tout début du XXe siècle. On suit Theodor et les siens : sa femme Luise ayant soif de fêtes et de liberté,  leur fille Magda et les peintres qui l’entourent. Ses débuts, son amitié avec Paul Klee, la reconnaissance de peintres avant qu'ils ne soient mis au banc de l’Allemagne nazie pour art dégénéré, la fermeture de sa galerie. L'auteure alterne avec des focus sur Magda : son enfance dans les hôtels, son attrait pour l’art et ses discussions avec son parrain Klee, son cursus à l’école d’Art du Bauhaus  ou encore son départ pour défendre des causes politiques.

Avec une écriture entraînante, fluide mais également incisive,  Yannick Grannec déroule impeccablement les frises chronologiques et familiales. A partir de faits historiques réels (la montée du national-socialisme, la spoliation des œuvres d'art par le régime nazi, la philosophie et les objectifs du Bauhaus, les deux guerres et bien d'autres éléments) elle greffe sa fiction et le secret de famille n’est qu’un détail dans ce roman foisonnant.
La transmission, l’Histoire au travers de l’Art qui est "un lien à travers le temps" sont au coeur de ce livre.

Si j’ai trouvé un peu longue et moins intéressante la première partie, la seconde partie se dévore et il est impossible de lâcher ce roman ! Et si comme moi vous ne vous n’avez pas de connaissances approfondies en art moderne, pas de panique  : ce livre n’est pas réservé qu'à des initiés.

Le billet de Nicole
Lu de cette auteure: La Déesse des petites victoires

lundi 5 septembre 2016

Laurent Mauvignier - Continuer

Éditeur : Les Éditions de Minuit - Date de parution : Septembre 2016 - 239 pages magistrales et un immense coup de cœur ! 

Un divorce houleux, une installation à Bordeaux où "elle croyait connaître des gens avant de s’apercevoir que c’était plutôt son mari qu’ils connaissaient, pas elle ", Sybille que l’on dit avoir tout raté (les grandes ambitions de sa jeunesse, son mariage) est l’ombre d’elle-même. "Victime collatéral" du déchirement de ses parents, son fils Samuel âgé de seize ans l’ignore ou presque et part à la dérive. Un électrochoc pour Sybille qui ne peut pas laisser sombrer son fils ou continuer à l’entraîner dans sa propre chute. Elle décide de quitter son emploi d’infirmière pour plusieurs mois, de vendre la maison de ses parents et de partir avec Samuel au Kirghizistan. Un périple à cheval, leur passion commune avant que Samuel ne décroche, afin qu’il puisse "reconstruire sa vie, redonner du sens à la vie, tout remodeler".

Des scènes grandioses à couper le souffle avec les chevaux (qui semblent comme suspendues hors du temps),  des sentiments violents et larvés de Samuel envers sa mère, son mépris envers les personnes qui les accueillent et dont il ne comprend pas la langue, de Sybille dont on apprend par bribes le passé, Laurent Mauvignier excelle à décrire les sentiments et les différentes relations. Que ce soit la figure du père pour Samuel mise sur un piédestal, l’amour de Sybille pour son fils, la relation conflictuelle entre l’adolescent  et sa mère qui se débat avec ses anciens démons en espérant voir Samuel s’ouvrir sur l’extérieur.

Du regard du fils sur sa mère (et c’est très juste et réaliste ce portait de Samuel qui saisit à la perfection le mal-être, la colère et la peur) et inversement, des chevauchées à travers ce pays dont Sybille a préparé l’itinéraire de voyage, des imprévus au danger, tout est admirable.
Avec des allers-retours entre passé et présent avec en fond une chanson de Bowie, l’écriture est tout simplement sublime. Nerveuse, brutale ou plus douce pour ce roman intimiste, bouleversant, optimiste entre une mère et son fils et qui rend parfaitement le contexte social actuel.
Un livre coup de cœur  !

Il ne comprend pas, quelque chose est en train de soulever sa mère et de l'emmener vers une zone d'elle-même dont il ignore tout. Et ça, Samuel en est troublé, il la regarde avec l'envie de lui sourire –et peut-être même que depuis tout à l'heure il sourit vraiment, comme un fils peut sourire à sa mère, avec pudeur et amour, avec une forme de tendresse et de complicité qui se passe de mots parce qu'elle les contient tous, dans le secret d'un sentiment qui les dépasse.

Lu de cet auteur : Apprendre à finir - Autour du monde Dans la foule - Des hommes -Loin d'eux - Seuls

dimanche 4 septembre 2016

Virginia Reeves - Un travail comme un autre

Éditeur : Stock - Traduit de l'anglais (Etat-Unis) par Carine Chichereau - Date de parution : Août 2016 - 344 pages et un premier roman réussi ! 

Roscoe T. Martin s’est vu contraindre d’abandonner son métier d’électricien car son épouse Marie a hérité de la ferme de son père en Alabama. Il n’a aucune affinité avec le métier de fermier, son couple bat de l’aile et l'exploitation est au bord de la faillite. En 1920, ni la maison ni la ferme ne reçoivent l’électricité mais Roscoe a une idée : la détourner. Avec l’aide de Wilson l’employé de la ferme, il réussit. La ferme évite la faillite et son couple va mieux. Il a menti à sa femme qui apprend la vérité lors de son arrestation. Car un employé de la compagnie d’électricité meurt électrocuté en vérifiant le transformateur fabriqué par Roscoe.

Roscoe est condamné à vingt ans de prison, Wilson parce qu’il est Noir a été vendu à une exploitation minière.  En prison, Roscoe espère une lettre de Marie ou une visite mais jamais elle ne viendra. Elle a même interdit à leur fils d'entrer en contact avec son père. Des affections à différents postes (la bibliothèque, la laiterie, le chenil) à la dureté de la vie carcérale, Roscoe à sa libération anticipée est un homme éprouvé. S’il pense retrouver la ferme, sa femme et son fils,   il se trompe car des rôles ont été inversés par Marie partie depuis plusieurs années.

Que ce soit l’univers de la prison, la cruauté, le racisme, la culpabilité, les sentiments haineux de Marie, les pensées et les profonds sentiments de Roscoe mais aussi l'espoir et son contraire,  tout est parfaitement décrit. Le portait de Roscoe est plus que touchant car c’est un homme bon qui a commis une erreur pour aider les siens.
Avec une écriture qui fait appel à tous les sens et où la poésie a sa place,  Virginia Reeves signe un premier roman intense et réussi (seul un tout petit petit bémol : certains passages sont hésitants). A noter également la très bonne traduction !

J'avais passé au moins six ans à imaginer Wilson mort ou travaillant dans ces tunnels, assiégé par la conscience de l'avoir envoyé là-bas, de l'avoir condamné à ces jours sombres. La culpabilité m'avait un peu épargnée à cause du silence de Marie. J'avais privé c'est homme de sa famille. Quel droit avais-je de jouir de la mienne ?

Les billets de Cathulu, Laure

vendredi 2 septembre 2016

Catherine Mavrikakis - Oscar de Profundis

Editeur : Sabine Wespieser - Date de parution : Août 2016 - 301 pages 

Dans un monde proche de l’apocalypse, Montréal comme tant d’autres villes est ravagée. Les pauvres se cachent, ils se déplacent en hordes, affamés. Une maladie "la mort noire" aussi terrible que la peste les décime. Personne ne lève le petit doigt. Le clivage du monde où les riches se protègent règne partout. Rock star planétaire, Oscar a grandi à Montréal et il s'est promis de ne jamais y revenir. Mais il a deux concerts à y donner. Entouré de son staff personnel, accro aux drogues et aimant les jeunes garçons, c'est également un amoureux de langue française au point où de d'être fait tatouer sur le dos De profundis clamavi le poème de Charles Baudelaire car "l’idée que son corps soit porteur d’un sonnet l’exaltait".
Sa fortune lui a permis de construire un bunker dans une de ses propriétés où "il abritait une gigantesque bibliothèque destinées à la préservation de nombreux livres qui avaient disparu dans les cinquante dernières années" et de rapatrier les tombes de ceux qu'il admirent.
Ce personnage préserve d’une certaine façon la culture mais vit cyniquement dans son monde de débauche et de luxure.
Cate Bérubé, elle, est la chef de l’une des bandes de gueux. Déterminée à changer le cours du monde et à renverser la donne. Pour arriver à ses fins, elle a orchestré un plan  qui inclue la rock star.
Un troisième personnages est la ville de Montréal. Violence, misère et des gueux en font une cité du Moyen-Age.

Ce qui domine dans ce livre est l’ambiance (les descriptions de Montréal sont saisissantes) et les différents paradoxes. Dans un monde aux mains des plus riches où désormais le papier est interdit, où certains tentent de se rebeller ou de faire front, l’histoire portée par l’écriture toujours aussi superbe de Catherine Mavrikakis n’a rien d’un conte de fées.
Un roman sombre et assez pessimiste où les passages sur les "vestiges de la culture" permettent d’atténuer la noirceur. J’ai cependant deux bémols : l’ajout (inutile) à mes yeux d’un personnage un peu avant à la fin du roman et sur les dernières pages moins convaincantes que l’ensemble. 

Ce nouveau roman n'est pas mon préféré, j'ai préféré   Le ciel de Bay City et  Les derniers jours de Smokey Nelson.

jeudi 1 septembre 2016

Myriam Chirousse - Le sanglier

Éditeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Août 2016 - 156 pages à consommer sans modération. 

Christian et Carole vivent à l’écart de tout à la campagne dans une vieille maison proche du délabrement. Chacun des deux a vécu avant cette relation  et la campagne est pour eux un mode de vie.

Ce livre raconte une journée de ce couple. Une journée qui aurait dû être ordinaire mais où des petites choses vont se produire et s’accumuler. Nous sommes un samedi peu avant noël et ils doivent effectuer quelques courses (le genre de journée que peu de monde aime). Il faut déjà prendre la voiture et à partir de là, tout va s’enchaîner de travers. Aux réflexions piquantes de Christian qui s’énerve assez vite et qui est un peu parano sur les bords (vérification à plusieurs reprises que la voiture est bien fermée par exemple), Carole d’un tempérament plus zen préfère ne rien dire. Mais au bout d’un moment, à force de prendre sur soi il peut y avoir la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et on se dit qu’à un moment donné, l’étincelle va se produire avec comme conséquence le feu aux poudres.

Ce n'est pas un règlement de compte qu'a écrit Myriam Chirousse. Elle explore la communication et son inverse, le couple qui ici n’est en phase avec la société. Avec une écriture où des formulation accrochent la  rétine et des dialogues fichtrement réussis, on sent bien le souci de la précision. Et à travers les pensées de ce couple, l'auteure nous amène à nous interroger sur nous-mêmes.
Relevé mais également tendre, ce livre amène le sourire franc ou espiègle aux lèvres,  et en plus il fait du bien ! A consommer sans modération !

Ils habitent loin de tout parce que c'est moins cher et qu'ils croient vivre ainsi une vie plus authentique. D'abord, c'est faux,corrige-t-il, on n'est jamais loin de tout, on est loin de certaines choses et près d'autres choses, on est toujours à côté de quelque chose, mais certains sont près d'une centrale nucléaire et d'autres près d'un lac. Elle répond que si, on peut être loin de tout c'est possible même au milieu d'une foule, dans la ville. Quand on est loin de soi, dit-elle. Sa voix se feutre d'une intonation fragile qui suggère qu'elle sait de quoi elle parle. 
Ils se disent parfois que tout ça, la scierie, les vieux habits, c'est du provisoire,qu'ils vont faire autre chose. Souvent aussi, ils se sentent des gouttes dans un océan, trop petits, incapables en fin de compte de choisir le sens de la vague.

mardi 30 août 2016

Jane Smiley - Nos premiers jours

Editeur : Rivages - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau - Date de parution : Août 2016 - 587 pages dévorées ! 

Pour tout dire, j’ai failli abandonner ce livre. Pas l’abandon classique (pour moi) dans le sens où au bout de dix pages je laisse tomber parce que je n’accroche pas mais vu le nombre de descriptions techniques sur les plantations des cultures dans une cinquantaine de pages lues, j’ai failli reposer définitivement cette saga familiale. Mais j’avais envie de continuer à suivre Walter Langdon et sa femme Rosanna jeune couple ayant investi dans une ferme isolée de l’Iowa. Et pourtant au départ, je trouvais même ce couple assez fade. Leur histoire sans grand-intérêt ou assez commune : elle très croyante et lui toujours (pré)-occupé par sa ferme.

Malgré ce démarrage cahoteux, je me suis régalée à lire la suite. Car sur plus de trente années, on suit Walter et Rosanna, les enfants qu’ils ont, leur vie de famille liée à celle de la ferme. Les évolutions technologiques, l'impact du  changement de de la société et des mentalités,  les interactions avec l’Histoire mais aussi des aléas de différentes natures.
Les enfants grandissent et s’affirment dans des choix pour leur avenir. Et à leur tout deviennent des adultes et certains d'entre eux partent pour des grandes villes.

Très précis, ce roman bénéficie d’autres atouts. L’auteure sait insuffler des pensées, des sentiments à ses personnages de façon très adroite et en finesse. Il n’y a pas de rebondissements surprenants et pourtant ce roman est assez hypnotique car Jane Smiley à travers cette famille nous rend compte d’un quotidien et de l’histoire américaine.
Et je me suis surprise à m’attacher aux personnages, à tourner les pages avec entrain et à ressentir des émotions.
Il s'agit du premier volet d’une trilogie et j’ai très hâte de lire la suite !

Cette perspective dérangeait Walter d'une manière qu'il ne parvenait pas à formuler. Ce n'était pas qu'il fût étroit d'esprit, comme semblait le croire Rosanna. il ne craignait pas non plus que Frankie sois blessé ou brisé par le vaste monde, non, selon lui, il risquait d'apprendre toutes sortes de choses qui en fait élimineraient tous ses scrupules.

Au début, on se disait que les gens tels qu'Eloise, Franck et Lillian avaient fui, après, au bout d'un bon moment, on comprenait que c'était des éclaireurs. 
 
Le billet de Cathulu

lundi 29 août 2016

Bill Clegg - Et toi, tu as eu une famille ?

Éditeur : Gallimard - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Sylvie Schneiter - Date de parution : Août 2016 - 282 pages à découvrir. 

Il aura fallu d’une nuit pour que le monde de June s’écroule. La veille du mariage de sa fille Lolly, un incendie a ravagé la maison. Lolly, son futur époux Will, Adam l’ex-mari de June (et père de Lolly), Luke le petit ami de June ont trouvé la mort. A bord de sa voiture, June part de la petite ville du Connecticut. Elle roule sans but précis, sans savoir où elle ira.

Dans ce roman choral, différents personnages vont tour à tour s’exprimer sur la tragédie. Chacune de ces personnes est liée d’une certaine façon à June directement ou indirectement. Un voisin adolescent, Lydia la mère de Luke, la propriétaire de l’hôtel où June va trouver refuge, un commerçant ayant participé aux préparatifs du mariage, les parents de Will mais aussi June. Tous vont nous éclairer sur les relations qu'ils entretenaient avec eux mais également comment ils ressentent la tragédie et la perte. La liiason entre June et Luke faisait jaser car elle avait vingt ans de que Luke. Et même si Luke dirigeait sa propre entreprise, son passé  d'adolescent ayant séjourné en prison pour de la drogue lui collait à la peau. La cause de l’incendie est inconnue et les mauvaises langues incriminent Luke.
Chaque récit permet d’en apprendre plus sur la vie passée des disparus et sur ce que traversent ceux qui ont survécu. Le voile se lève sur les relations familiales mettant à jour les non-dits et des regrets inavouées. June et Lolly n’entretenaient pas de bons rapports et Luke ne parlait plus à sa mère depuis bien longtemps.

Même si les thèmes ne sont pas nouveaux, ce roman possède un "plus" par l’écriture et le style. Avec peu de dialogues, l'écriture simple en apparence fait ressurgir toute les complexités humaines, sonde et creuse avec un vrai réalisme (à noter également la très bonne traduction). Le choix de l’auteur de ne pas faire parler directement certains des personnages donne une dimension plus intéressante et plus profonde.
Tous m’ont touchée et plus particulièrement Lydia qui à elle-seule m’a apportée des poissons d’eau dans les yeux. Avec ce livre, Bill Clegg nous interroge sur ces nombreux liens qui forment entre des personnes l'entité d'une famille. Si certains romans appuient sur la colère, ici la bienveillance, le pardon et la résilience sont mis en avance avec subtilité et sans pathos.
Un roman à découvrir qui en bonus laisse une trace durable. 

Lu dans le cadre d'une opération Masse critique de Babelio que je remercie.

mardi 23 août 2016

Jens Christian Grondahl - Les complémentaires

Éditeur : Folio - Traduit du danois par Alain Gnaedig - Date de parution : 2015 - 276 pages superbes !

A Copenhague au Danemark, David Fisher avocat de profession est marié depuis plus de vingt ans à Emma qui a laissé l’Angleterre, sa future carrière de peintre pour le suivre. Etudiante aux Beaux-Arts, leur fille Zoë suit les traces de sa mère même ci cette dernière peint dans sa serre aménagée en atelier sans rien exposer ou vendre. Davis a pour ainsi dire enterré ses origines juives depuis bien longtemps et n’en parle jamais. Au cours d’un dîner, Zoë leur présente son petit ami Nadeel étudiant en médecine et d’origine palestinienne alors que le matin même David a découvert une croix gammée peinte sur leur boîte aux lettres. Ces deux évènements vont venir bousculer le couple.

Au cours du diner, Emma parle des origines de David à Nadeel. Son mari ne comprend pas pourquoi Emma a abordé ce sujet. De plus, le dessin trouvé le matin le hante et il n’en pas a parlé à personne. Et quand ils découvrent à l’occasion du vernissage l’exposition de Zoë, David et Emma qui se sont disputés vont séparément être renvoyés à leur passé.
Les choix (ou non) et leurs conséquences amène chacun des deux à s’interroger sur sa vie actuelle et son passé.

Après Les Portes de Fer que j’ai aimé d’amour, ce roman de Jens Christian Grondahl ne m’a pas déçue !
Les complémentaires explore de nombreux thèmes mais jamais en superficialité. Le couple, les origines, la religion, la transmission et l’identité ainsi que l’art, le bonheur sont étudiés avec réalisme. Si Jens Christian Grondahl possède cette capacité extraordinaire à nous questionner avec des personnages crédibles, il ne cherche jamais chercher à en faire de trop.
Tout simplement superbe !

Je n'aurais pas cru que les gens deviendraient aussi obnubilés par leurs fichues racines, et par l'endroit "d'où ils viennent". Ce n'est pas pour moi. Comme s'il n'était pas plus intéressant de se demander où l'on va, où l'on pense aller. 

Que penserait elle quand elle verrait la boîte aux lettres défigurée? Elle hausserait les épaules, mais que penserait-elle ? C'était absurde, mais il se sentit soudain responsable si elle devait être troublée par l'insulte primaire de la déprédation. 

Le monde entier est sans abri si nous ne parvenons pas à nous sentir chez nous avec les autres.

lundi 22 août 2016

Florence Seyvos - La sainte famille

Éditeur : Éditions de L'Olivier - Date de parution : Août 2016 - 172 pages douces-amères et aimées.

Sœur et frère, Suzanne et Thomas, passent chaque été dans la famille maternelle avec une grand-mère geignarde, une grand-tante affectueuse mais terriblement soumise et timide. Depuis peu, leur mère ne les accompagne plus..Comme ce qui est propre aux enfants, l'imagination de Suzanne la conduit sur des contrées où fantômes et d’autres personnages apparaissent la nuit ou lors des baignades au lac. Et il y a la réalité: leur grand-oncle vicieux à l’haleine souvent chargée d’alcool qui ne les aime pas, la séparation puis le divorce de ses parents, la main leste de leur mère, un instituteur jouissant de son autorité pour faire preuve de sadisme.

Dans ce récit non chronologique où Suzanne et Thomas prennent la parole, Florence Seyvos dépeint avec grâce et sensibilité ce qui conduit de l’enfance à l’âge adulte . Ce qui marque ou ce qui affecte, les interrogations de Suzanne sur la question du bien et du mal (et sur l’existence ou non de Dieu,), de sa cousine plus âgée qu'elle vénère, du divorce des parents où chacun s‘est approprié la garde d’un des deux enfants. Des incompréhensions à la vision du monde des adultes, de ce que chacun des deux retiendra de son enfance (Thomas est plus jeune), Suzanne et Thomas se construiront à partir ce qu’ils ont vécu (les petites ou grandes joies et peines) mais aussi des regrets de ce qu’ils n’ont pas eu. Les années permettent-elle d’édulcorer certains souvenirs ou de les rendre plus vifs ?
J’ai aimé ce personnage de Suzanne dans cette famille élargie où les figures masculines sont peu présentes.
C’est doux-amer quelquefois piquant mais tellement juste. L'enfance est la fondation de nos vies d'adulte et l'on retrouve nos propres souvenirs  tout comme certaines de nos perceptions dans ce roman.

Suzanne se souvient d'une période où il y avait de la gaieté dans la maison. Il était difficile de savoir si leurs parents se trouvaient soudain heureux ensemble ou si leur joie à chacun venait d'ailleurs, mais ils étaient légers en présence de l'un de l'autre. C'était particulièrement perceptible pendant les trajets en voiture. Pour Suzanne, les trajets en voiture étaient la vie même, la vie à échelle réduite, mais infiniment précise et déployée. Le passé derrière, l'inconnu devant.

Lu de cette auteure : Le garçon incassable

samedi 20 août 2016

Elodie Llorca - La correction

Éditeur : Rivages - Date de parution : Août 2016 - 188 pages et une déception.

Correcteur professionnel à la Revue du Tellière, le narrateur découvre par hasard des coquilles dans des textes qui sont passés entre ses mains et  les note toutes dans un carnet. Seules deux personnes travaillent à la revue : Reine sa patronne une femme autoritaire qui aime jouer de son autorité et Taupin rédacteur d’articles. Notre narrateur décide de découvrir qui se joue de lui.

Dès les premières pages, l’écriture m’a fait penser un peu à celle de Julia Deck : maîtrisée et très précise. Si je me suis laissée embarquer dans ce récit,  très vite hélas plusieurs points m’ont gênée. L’auteure sème différentes pistes (ce qui est normal) mais j’ai eu  l’impression que la plupart étaient là pour remplir de l’espace. Du coup, ça patine et ça part un peu dans tous les sens (le narrateur et sa femme sont sur point de se séparer, la présence de mère décédée récemment revient très souvent, son attirance pour Reine). Certains événements sont difficilement compréhensibles et pour ne pas abandonner, je me suis accrochée à l'idée d'une fin révélatrice . Mais peine perdue, cette dernière est très brouillon.
Même si certaines des coquilles révèlent des lapsus troublants (coulure/roulure, satin/catin) et donnent un léger sourire aux lèvres, ce premier roman est une déception.

Lorsque je sortais les copies de la pochette, je sentais, depuis son bureau, le regard appuyé de ma patronne sur moi. C'était pour moi un moment délicieux.Je courbais un peu l'échine et me mettais au travail avec une attention soignée. Il m'importait d'être vu comme un correcteur exemplaire. J'avais justement choisi ce métier afin de ne pas être pris en faute et je m'appliquais à mettre tout en œuvre pour que cela n'arrive jamais.

vendredi 19 août 2016

Imbolo Mbue - Voici venir les rêveurs

Editeur : Belfond - Traduit de l'anglais ( Cameroun) par Sarah Tardy - Date de parution : Août 2016 - 419 pages et un très bon premier roman.

Jende Jonga a quitté le Cameroun et son village de Limbé pour New York avec le rêve américain en tête. Après qu'il ait suffisamment épargné en cumulant différents emplois,  sa femme Neni et leur petit garçon Liomi l'ont rejoint. Son visa de trois mois a expiré depuis bien longtemps lorsque Jende est embauché en tant que chauffeur par Clark Edwards banquier chez Lehman Brothers.Il n'espère qu’une seule chose : obtenir sa Green Card le sésame légal pour pouvoir rester dans ce pays. Neni a repris ses études de pharmacopée à la Fac et travaille en plus.Chaque jour, Jende remercie le ciel pour cet emploi de chauffeur. Discret, respectueux, il vénère son patron qui passe énormément de temps à son travail. L'épouse de Clark Edwards et ses deux garçons ne le voient guère.Les Edward et les Jonga s’entendent bien et l’on pourrait imaginer une belle histoire avec une happy end. Mais la crise économique secoue l’Amérique. Dans son sillage Lehman Brothers coule alors que Jende est toujours sans nouvelle de sa demande d’asile.

Contrairement à Americanah où Chimamanda Ngozi Adichie s’intéressait principalement à la question identitaire, ici le rêve et le désenchantement sont deux points très importants. En suivant les deux familles, l’auteur nous rend compte des impacts de la crise des subprimes. En alternant les ressentis de Jende et de Neni, on perçoit très clairement que leurs attentes du rêve américain peuvent être différentes sur certains points. Quel est le prix du bonheur ? Faut-il se détourner de ses rêves et affronter la réalité quitte à y renoncer ?

Avec des personnages attachants (sans jamais tomber dans la caricature), un style limpide où des expressions camerounaises s’insèrent sans gêner le récit, ce premier roman sur le rêve américain, l'exil, le définition du bonheur et des attentes de chacun dans la vie est une réussite !

Le lendemain, tandis qu'il allait et venait chez les Edwards, Jende pensa à Leah et eux ex-employés de Lehman. Il pensa à l'état dans lequel se trouvait la ville et l'état dans lequel se trouvait le pays. Il pensa qu'il était terriblement étrange, triste effrayant que les Américains, ce peuple-là, parle de crise économique, une expression que les Camerounais avaient entendu à la télé et à la radio presque quotidiennement à la fin des années 80, à l'époque où le pays avait plongé dans la récession. (…)La même chose se produisait maintenant en Amérique. L'affaire était grave. Très grave. Personne ne pouvait dire combien de temps le pays mettrait pour émerger de ce chaos que l'effondrement de Lehman avait causé.

Les billets d'Antigone, Kathel

jeudi 18 août 2016

Laurence Tardieu - A la fin le silence

Editeur : Seuil - Date de parution : Août 2016 - 171 pages d'émotions très, très fortes et plus qu'un coup de cœur.

Ce que j'avais écrit octroierait à la maison une présence éternelle. 
C'était le seul livre que je voulais écrire. Il n'en avait pas d’autre à ce point nécessaire. 
Et puis, il y a eu la journée du mercredi 7 janvier. En quelques minutes, tout a été pulvérisé. 
J'ai voulu croire, au cours des jours qui ont suivi, que je pourrais continuer à écrire sur la maison. 
Il m'a fallu plusieurs semaines pour comprendre que mon projet ne tenait plus face à ce qui s'était passé. Plus grand-chose ne tenait, à vrai dire. Quelque chose c'était désagrégé pour toujours : depuis le 7 janvier, j'ai perdu le sentiment jusque-là évident d'une ligne de démarcation nette, étanche, entre l'intérieur et l'extérieur. Depuis le 7 janvier, tout est devenu poreux, l’effondrement s'est infiltré jusque sous ma peau. Le monde m’est rentré sous la peau. 
Perdre notre maison de Nice, son histoire, ma mémoire – et l’écrire : le sentiment de nécessité ne tenait plus. C'est la première fois que la sensation de dissolution du monde outrepasse celle de mon monde intime. C'est la première fois qu'écrire sur le dehors s’impose, renversant mon écriture. Comment écrire sur la maison de mon enfance, après ça ?

Alors qu’elle a commencé à écrire un livre sur la maison familiale de ses grands-parents qui représente beaucoup pour elle  "je ne saurais dire quand la maison a cessé d’être un simple lieu pour moi, à quel moment elle est devenue un corps. (…) Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure",  Laurence Tardieu est confrontée comme nous tous aux attentats de janvier 2015. Enceinte, elle habite non loin de l'attaque parisienne du 9 janvier. Il y a la peur pour ses filles, les pensées qui sans arrêt tournent en boucle sur l’innommable (avec ce besoin d’entendre une voix rassurante) et "cette sensation qu’une partie de mon corps avait été pris, lui aussi, dans les attentats."
Le temps s'écoule et sa famille lui conseille d’aller de l’avant, "de se projeter vers l’avenir" car la maison sera vendue, car désormais pour la plupart des gens la vie a repris son cours. Mais "perdre la maison, ce n'était pas seulement perdre le lieu où j'avais des souvenirs heureux, des racines, à présent. C'est également perdre l'unique élément de ma vie qui m'offrait le réconfort de la permanence." Elle oscille, balance en permanence entre ses sentiments engendrés par la perte imminente de la maison, de fissuration du monde extérieur et de son intimité "ce qui se passait en dehors de moi pouvait se distordre jusqu'à envahir mon espace intime et l'envahir".

Suivront les attentats de novembre "La peur était entrée dans ma vie, et l’imprévisible, et le sentiment du désordre du monde, de son unité perdue." Mais l'imprévisible fait partie de la vie sous diverses formes : on grandit, on peut tomber ou pire. D’où la nécessité de se remettre en mouvement, "plus que jamais de se relever" et de retrouver "les unités perdues".
Comment retrouver "le sentiment de joie intérieure" qu’elle a perdu et cherché depuis le 7 janvier ?

Avec une écriture profonde, Laurence Tardieu nous restitue avec justesse et sensibilité  une partie de notre Histoire récente. Intercalant les moments de quiétude passés à Nice et donc l'histoire de la maison familiale et ceux vécus depuis les attentats, il n' y a pas de place pour le sensationnel ou du pathos.
Un livre en très grande partie miroir (il résonne, réveille nos propres souvenirs et sensations ) dont je suis sortie apaisée et grandie. Cette lecture est comme une main tendue et chacun y puisera beaucoup. 
Ce billet comporte beaucoup d’extraits parce que je m'y suis retrouvée énormément avec de très, très fortes émotions. C'est bien plus qu'un coup de cœur. 

Les semaines, les mois ont passé. Il m'a semblé qu’autour de moi on en parlait moins. On parlait moins de ça. Parce qu'on ne savait pas le nommer ? Parce que ça avait été si démesuré, si monstrueux qu'on ne pouvait pas encore le mettre en mots ? Dans l'espoir vain de tordre le cou à la peur, de croire que l'on pouvait reprendre le cours d'une vie normale ? (…) On tournait autour, il n'y avait pas de mot pour dire ce que ça avait été, tout ce que ça avait été. Tout ce que ça avait changé. 

L’imprévisible était entré dans nos vies (cette phrase aussi je me la suis dite et répétée tout comme je me sentais en mille morceaux, fragmentée et poreuse)

Un livre ne résout rien, dans quelques semaines, dans quelques mois, d'autres attentats auront lieu, ici ou ailleurs, d'autres vies seront emportées, en une seconde emportées, des visages, des corps, des voix, chacun unique et disparu à jamais, et à nouveau ce sera la déflagration, l'hébétude, le bouleversement, à nouveau cette sensation que notre corps aussi aura été atteint quand bien même les corps tombés ne seront pas le nôtre, à nouveau la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau, voulant nous contaminer de sa souillure, nous laissant démunis, désemparée, emplis de chagrin, la trouille au ventre, avec des patrouilles de militaires plus nombreux encore dans nos rues, dans nos gares, sur le quai de métro. Oui, à cela ce livre n'aura rien changé, il me semblera avoir été dépossédé, en moi et autour de moi, de quelque chose d’irrémédiable, d'un sentiment de quiétude et d’unité que je ne retrouverai plus. 

Une vie sans rêves est une vie amputée de l'essentiel, une vie sans rêves ressemble à un pays sans lumière. 

Lu de cette auteure: L'écriture et la vie - La confusion des peines - Une vie à soi

mercredi 17 août 2016

Valentine Goby - Un paquebot dans les arbres

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Août 2016 - 267 pages et un hymne d'amour magnifique !

Les années 50. A La Roche-Guyon dans le Val d'Oise, Paul Blanc dit Paulot et son épouse Odile tiennent un café. Le bonheur est là avec sa femme qui l'aime passionnément et ses trois enfants dont Mathilde. Tous le savourent avec l’insouciance procurée par les Trente glorieuses. Mais Paulot et Odile tombent malades. Ils ont la tuberculose. Pour se soigner, c’est le sanatorium d’Aincourt. Paulot et Odile étant commerçants ne bénéficient pas de la Sécurité sociale "c’est gratuit de savoir que tu es malade mais pas gratuit de se soigner . Le café est vendu, ils sont devenus des parias aux yeux des autres  "La peur de la contagion s’ancre au-delà de la de la conscience, dans les strates lointaines des mémoires familiales et de la mémoire collective, (..), elle se nourrit de siècles d'épidémies et d'impuissance. " La sœur aînée de Mathilde est déjà partie pour ses études et mène sa vie. La dislocation est totale et financière.

Les services sociaux veulent placer Mathilde et  son frère Jacques en famille d'accueil. Pour contrer l'administration, une seule possibilité : se faire émanciper. Mathilde devenue adolescente se retrouve confrontée à une montagne de problèmes et surchargée de responsabilités. Avec une détermination incroyable, un courage inouï et beaucoup de privations, elle  va conjuguer ses études,  les visites hebdomadaires aux parents, les démarches administratives, les stages rémunérés. Des scellés posés sur leur logement, elle n’en a cure. Dispersés sur "trois cent kilomètres carrés bornés par Mantes, Fontenay-Saint-Père, Aincourt, La Roche, points cardinaux d’une cartographie nouvelle", elle est le lien entre eux quatre. Mathilde veut obtenir son diplôme et un travail salarié qui lui permettra de cotiser à la Sécurité sociale. Gagner de l'argent signifie également le retour de son frère cadet avec elle.
Sa vie n’est pas celle d’une jeune fille de dix-huit ans. Elle tient bon, s’obstine avec une volonté viscérale malgré les nombreuses difficultés et sacrifices. Juste une fois, elle craque, "j’avais une amnésie pour le futur ". Sur son chemin parcouru d’embûches, des personnes merveilleuses l’aideront. Et si elle parviendra à réunir sa famille et à préserver l'amour de sa mère pour son père, entier et encore plus fort, la route n'est cependant pas finie.

"Alors Mathilde Blanc aura l'idée de m'écrire. elle me dira c'est l'histoire d'Aincourt , des milliers de gens comme mon père ont vécu cette histoire, des gens comme nous. Je lui dirai c'est une histoire d'amour. "
A partir d'un témoignage réel, Valentine Goby nous raconte "la tragédie silencieuse" de Mathilde et de sa famille. Avec ce livre, elle met en mots "ce récit en marge, celle de la maladie et de la misère eu temps miraculeux de la prospérité, de la Sécurité sociale" où l’on croyait que la tuberculose appartenait définitivement au passé. Mais ce récit est avant tout celui de Mathilde qui par amour a consacré sa jeunesse à sa famille sans jamais compter les privations.

L’écriture est vive, franche et directe mais elle sait se faire plus poétique également. 
Vibrant et digne, ce roman solaire est un hymne magnifique d'amour.  A travers Mathilde, Valentine Goby nous interroge sur la capacité à puiser au fond de soi et met en exergue la résistance de ceux que la vie n'épargne pas. Cette lecture nous transfuse des émotions et une force incroyable !

Ca lui fera monter les larmes, Mathilde, à l'automne prochain, l'automne de ses dix-huit ans, quand elle recevra sa première fiche de paie avec ces mots inscrits à la plume, Sécurité sociale, tandis que son père crachera ses bacilles, ruiné. Elle bénéficiaire dès le premier salaire et son père jamais depuis trente-trois ans qu'il trime et depuis quinze ans que la Sécurité sociale existe, commerçant, puis pleurétique, puis vendeur de frites à cause de la maladie qui l'empêche de faire cafetier, la maladie cause la ruine qui prive de soins, aggravant la maladie ; ni pour lui, la Sécurité sociale, ni pour Odile, commerçante, épicière, vendeuse ambulante, éleveuse de souris, professions indépendantes ils disent, débrouille-toi comme tu peux, le rêve c'est pour les salariés. À l'automne prochain, Mathilde lira le montant inscrit dans la petite case sur sa fiche de paie, le chiffre qui aurait changé leur vie, la grande conquête du Conseil national de la Résistance comme elle l'apprendra un jour. Elle apprendra aussi à dater le miracle des Trente glorieuses et la révolution antibiotique, découvrant qu'ils étaient en plein dedans les Blanc, à Limay, à La Roche, en pleine gloire sans le savoir. Ça fait belle lurette qu'on ne payait plus l'assurance privée, avouera Odile. En 1952, pour le sana, ils l’avaient, l'assurance privée. Après ils n'ont plus d'argent pour la cotisation. Ils ont cessé de payer, ont attendu des jours meilleurs. Il n'y a pas eu de jours meilleurs, elle le sait bien Mathilde, de toute façon qu'est-ce que tu crois, ils font des examens avant de t'accepter à l'assurance, pour Paulot après c'est pleurésie il n'avait aucune chance, ils n'en auraient jamais voulu.

Le billet de Joëlle (nous sommes du même avis).

Lu de cet auteur : Banquises -   Des corps en silence - KinderzimmerQui touche à mon corps je le tue
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