mercredi 6 février 2019

Joseph Ponthus - A la ligne / Feuillets d'usine


Editeur : La Table Ronde - Date de parution : janvier 2019 - 293 pages et un coup de cœur !

Il a fait des études et il a rejoint celle qui l’aimait en Bretagne. Avant il travaillait dans le social. Avant car désormais faute d'emploi dans son secteur et pour gagner de l’argent,  il est intérimaire en usine agroalimentaire. Travail précaire de quelques semaines ou plus, la fatigue du corps  qui devient "un atlas de troubles musculo-squelettiques", les horaires décalés, le travail répétitif de celui d’ouvrier. Crevettes puis bulots sur les chaînes de production. Trier, devoir tenir le rythme encore plus vite, subir le bruit et le tonnage imposé, continuer, serrer les dents,  attendre les pauses café-clope minutées. La mission qui se termine, recevoir juste un "au revoir" et commencer dans une autre usine plus précisément un abattoir : pousser des carcasses sur des rails, nettoyer le sang et les viscères. Etre flexible, jongler avec les horaires pour le co-voiturage, accepter les heures supplémentaires sans avoir trop le choix et supporter quelquefois les petites remarques.
Compter, décompter le temps avant de pouvoir rentrer chez soi exténué, vidé.

L’esprit vagabonde, pioche dans la littérature, la poésie ou la chanson tandis que le corps exécute inlassablement les mêmes gestes. Ce quotidien de tant de personnes est magistralement écrit par Joseph Ponthus qui l'a vécu. Un enchaînement de strophes sans ponctuation où les renvois à la ligne soulignent la justesse des mots, la dureté de ce travail, le souffle de la vie malgré tout. Un hymne scandé sans oublier la solidarité entre collègues, l’amour qu’il porte à sa femme, des moments fugaces de bonheur simple passés hors de l’usine et aussi des pointes d’humour comme pour conjurer et éloigner l'emprise de l'usine.

Un magnifique hommage à tous celles et tous ceux dont c’est la vie, les intérimaires des usines, ces personnes trop souvent oubliées et non considérées.
Cet OVNI littéraire est un uppercut par sa puissance, sa singularité et sa beauté douloureuse. Il se lit, se relit et laisse une empreinte durable dans le cœur et dans l’esprit.
Un coup de cœur entier et total ! 

Mais 
A peine rentré
Ivre de fatigue et des quelques verres du retour du
boulot
Tout s'oublie

Devant l'étendu du quotidien
il n' y a plus que l'ivresse du repos
Et des tâches à faire

Un texte 
C'est deux heures
Deux  heures volées au repos au repas à la douche
et à la balade du chien

J'ai tant écrit dans ma tête puis oublié
des phrases parfaites qui figuraient
Qui étaient mon travail

J'ai écrit et volé  deux heures à mon quotidien et à
mon ménage
Des heures à l'usine
Des textes et des heures
Comme autant de baisers voles
Comme autant de bonheur

Et tout ces textes que je n'ai pas écrits

Le billet de Cath qui me connaissant bien savait que ce livre résonnerait en moi.

lundi 4 février 2019

David Zukerman - San Perdido

Editeur : Calmann-Lévy -  Date de parution : janvier 219 - 450 pages menées tambour battant!

Au Panama dans le bidonville de la petite ville de San Perdido, chacun se débrouille comme il peut. Et en cette année 1946, ses habitants découvrent un gamin de dix ans meut aux mains très larges doté d’une force incroyable. Une vieille femme, Félicia, se préoccupe de cet enfant aux yeux clairs et à la peau foncée.  Surnommé La Langosta, Yerbo récupère des métaux à la décharge pour gagner un peu d’argent.

Dans ce pays gangréné par la corruption, la misère côtoie l’opulence de quelques-uns. Les inégalités sont flagrantes : les politiciens agissent pour leurs intérêts personnels, les plus belles filles vendent leur corps aux hommes riches et puissants. Devenu un homme, Yerbo rend la justice à sa manière  pour défendre les plus faibles et les femmes à la merci des hommes.
Les tromperies, les trafics, les abus de pouvoir et la jalousie  jalonnent ce livre avec de nombreuses péripéties drôlement bien menées sans pour autant que l’on s’y perde. On est littéralement happé par l’écriture qui fait appel à tous les sens et par l'ambiance très vive.

S'inspirant des éléments du conte qui forgent les légendes, d'une part bien dosée de mystère et de romanesque,  l'histoire du Panama n'est pas en reste. Ce roman foisonnant et coloré à l’image de la couverture est sensuel et généreux avec des personnages bien campés et d'une réelle densité.
Un premier roman mené tambour battant dans lequel David Zukerman se révèle un très bon conteur. Que demander de plus ? 

Elle ne lui demande jamais rien, car il devine tout. C'est cela aussi qui inquiète Félicia. Il pressent les choses. Elle ne saurait dire exactement. Avec cet enfant tout est différent. Lorsqu'il est là, ni les cormorans ni les chiens ne rôdent sur la décharge. Elle l'a constaté maintes fois. Elle a vu des nuées d'oiseaux s'envoler juste avant qu'il ne revienne. 

Les billets enthousiastes de Joëlle, Nicole et Mimi

vendredi 1 février 2019

Franck Bouysse - Né d'aucune femme

Éditeur : Manufacture de livres - Date de parution : janvier 2019 - 416 pages qui remuent

Une infirmière demande au père Gabriel de venir bénir à l‘asile une femme décédée et surtout de récupérer les carnets cachés sous la robe de défunte. Ceux-ci ont été écrits par Rose et ils relatent son histoire.

Fin du XIX siècle, Rose âgée de 14 ans, aînée d’une fratrie de quatre filles, est vendue par son père au maître des forges contre un peu d’argent. Ce dernier pense ainsi contrer un peu la misère. Rose devient la domestique du maître et de sa vieille mère sèche et autoritaire. Elle subit la violence et les abus sexuels sans aucune échappatoire.
Vous l’aurez compris, c’est noir et certains passages sont particulièrement terribles (vous êtes prévenus) mai l'auteur ne joue pas sur la corde du sordide. Dans ce roman choral, il se glisse  dans la peau de Rose et d’autres personnages. Rose dont la personnalité nous touche et force l’admiration, son père rongé par les remords mais aussi Edmond englué dans ses souvenirs et paralysé par la peur, le père Gabriel.  Et la voix de Rose bouleversante par sa sincérité, par sa souffrance désarmante mais aussi par son courage s’élève de ces carnets. Avec une économie de mots, la puissance de l’écriture colle au plus près des personnages et les rend incroyablement vivants de quoi balayer quelques petits bémols (une première partie très prévisible et une certaine « facilité » dans le dénouement).

Alors oui, c'est poignant et ça secoue. L’inhumanité et le destin tragique de Rose parce que née pauvre et de sexe féminin ne peut que bouleverser. Tout en explorant  les âmes de ses personnages, Franck Bouysse a donné à ce livre un souffle romanesque incontestable.

Inspirer la pitié à quelqu'un, c'est faire naître une souffrance pas vécue dans un cœur pas préparée à la recevoir, mais qui voudrait pourtant en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c'est le pire des sentiments qu'on peut inspirer aux autres. La pitié, c'est la défaite du cœur.

Les billets d'Alex, Miscellanées

Lu de cet auteur : Grossir le ciel - Plateau