vendredi 22 mars 2019

Sylvie Le Bihan - Amour propre

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Mars 2029 - 250 pages très fortes et qui interpellent.

Mère de trois adolescents qu’elle élève seule depuis presque dix ans, Guilia a toujours tout fait pour eux. Travailler et être mère en même temps comme tant d’autres femmes sans se plaindre ou sans rechigner. Il aura fallu que ses cadets décident de se prendre une année sabbatique avant d’entamer leurs études supérieures pour que la goutte d’eau fasse déborder le vase. Cette professeure d’italien  dont la mère a déserté il y a fort longtemps sait toute l’importance d’une présence maternelle. Elle part sur les traces de l’écrivain Malaparte à Capri, un auteur controversé dont elle admire l’œuvre et qui se révèle un lien entre elle et sa mère.

Guilia devrait être absorbée par ses recherches mais la fracture a eu lieu laissant place à ses interrogations et à toute l’ambivalence de ses sentiments. Elle aime ses enfants et cependant elle veut retrouver le temps de vivre pour elle en tant que femme. Emprisonnée dans les carcans sociétaux liés à la maternité, elle a la franchise envers elle-même d’arrêter de se mentir ou de continuer à faire comme si. Sans ambages, Sylvie le Bihan offre des réflexions sur la maternité bien loin de celles que l’on peut lire habituellement et qui riment avec épanouissement. Et ce roman risque de faire grincer des dents car il aborde un sujet pas facile, complexe et tabou. Peut-on être mère et le regretter ou avoir ce sentiment profond de ne pas être à la hauteur ?

Il aurait été facile d’esquinter les normes en envoyant tout valdinguer mais Sylvie Le Bihan à travers Giulia émaille ses propos d’exemples criants de vérité. Elle nous questionne et on la suit.  On prend le temps  de se regarder dans le miroir et d’être sincère avec soi-même. Sans se piétiner, les quêtes entamées par Giuila consciemment ou non se complètent.
Sans imposer quoi que ce soit mais avec ce souci de la différence et de la tolérance, chacun puisera  dans ce livre qui une fenêtre ouverte sur nous-mêmes et sur les autre.
Il y a une belle poésie qui épouse Capri pour nous parler de ce lieu mais aussi une écriture qui résonne, interpelle à l’image de ce roman très fort. 

La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou régler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises,  dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux qu'on se refile de mère en fille. 
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette. 
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants.

Les vainqueurs récrivent l'histoire à leur façon, mais ce sont les vaincus qui se transmettent la vérité.


Le billet d'Alexandra,  JoëlleNicole  et d'autres avis sur Bibliosurf

Lu et aimé également de Sylvie Le Bihan : l'Autre

mercredi 20 mars 2019

Jessica Bruder - Nomadland

Editeur : Globe - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny - Date de parution : Février 2019 - 304 pages à lire.

Il y a toujours eu des itinérants, des vagabonds, des bourlingueurs, des âmes errantes incapable de tenir en place. Mais aujourd'hui, au vingt et unième siècle, on assiste à l'émergence d'une nouvelle tribu de voyageurs. Des gens qui n'auraient jamais pensé devenir nomades un jour se retrouvent bien malgré eux sur la route. Ils sont obligés de quitter leur maison ou appartement pour vivre dans ce que certains appellent des "résidences sur roues" : vans, campings-cars d’occasion, ; bus scolaires, campers 4 X 4, mobile homes et même bonnes vieilles berlines. 

Alors qu'ils ont atteint ou dépassé l’âge de leur retraite, ils n'ont plus rien n'ont plus rien ou presque. Touchés de plein fouet par la crise financière de 2008 aux Etats-Unis, ces hommes et ces femmes sont sans adresse fixe. Ils passent leur temps à sillonner le pays à la recherche de boulots temporaires dans des campings ou des entrepôts géants (et les avantages pour les employeurs sont nombreux).

La journaliste Jessica Bruder s’est intéressée à ces travailleurs nomades. Durant trois ans, elle a côtoyé Linda et bien d’autres  qui sont devenus nomades par contrainte. Une petite pension, des économies  envolées et quelquefois un accident de la vie les a fait basculer dans la précarité.
Avec les difficultés qu'ils rencontrent,  ils sont les rois de la débrouille, ils échangent des bons plans sur des forums dédiés (où avoir du Wifi gratuitement où comment se doucher à moindre coup par exemple)  et la solidarité entre eux n’est pas un vain mot. Jessica Bruder aurait pu se contenter de les rencontrer mais elle a partagé avec eux plusieurs mois en immersion totale avec un travail éreintant dans des conditions de vie spartiates.

Cette lecture se révèle édifiante et très intéressante car Jessica Bruder a creusé le sujet mais j'aurais préféré cependant un livre un petit plus resserré (je chipote un peu)
Si on est bien loin du rêve américain, ces travailleurs nomades gardent malgré tout l'espoir de jours meilleurs et gardent la tête haute. Pétillante avec  un optimisme à toute épreuve, Linda en est bien la preuve. 
A lire incontestablement !

Les travailleurs-campeurs sont des employés bouche-trous, c'est-à-dire l'idéal pour les employeurs à la recherche de main-d'œuvre saisonnière. Ils apparaissent juste où et quand on a besoin d’eux. Ils apportent leur propre maison avec eux et transforment des parcs de mobile homes en villages d'entreprises éphémères qui se vident une fois le boulot terminé. Il ne reste pas assez longtemps pour se syndiquer.

Le billet de Keisha

lundi 18 mars 2019

Gregor Sander - Retour à Budapest


Editeur : Quidam éditeur - Traduit de l'allemand par Nicole Thiers - Date de parution : Janvier 2019 - 248 pages

Pour son anniversaire, Astrid se voit offrir un week-end à Budapest par son amoureux Paul. Rien que tous les deux. Mère divorcée et médecin, elle a rencontré Paul à l’hôpital venu en consultation. Leur relation est assez récente avec son lot de questions. Si Astrid est née en Allemagne de l’Est et qu’elle y a grandi, Budapest ne lui est pas inconnue. Et dans cet hôtel au charme suranné que Paul a réservé, elle croit reconnaître Julius son grand amour de jeunesse.

Avec de subtils allers-retours, on découvre une autre Astrid et une autre époque. Une jeune fille insouciante et amoureuse, un climat où la suspicion régnait et où Berlin-Ouest était synonyme de liberté et de consommation. Tout est dépeint avec des nuances et des ambiances palpables. L’auteur ne se s’en tient pas à la description d’une époque révolue avec ses tensions. Avec beaucoup de finesse, le personnage assez énigmatique d'Astrid se dessine. D'un caractère entier, elle a pourtant des doutes concernant sa nouvelle vie de couple et ses sentiments.
Et tout est absolument très bien rendu !  L’écriture très sensorielle et sans effusion de démonstration des sentiments capte parfaitement l'amitié, l’amour,  la vie de couple et l'atmosphère.  On est immergé dans ce roman entre Budapest d'aujourd'hui et Berlin-Est où l'auteur ne donne pas d'emblée toutes les réponses à nos questions.  Gregor Sander  souligne à merveille les ambiguïtés des souvenirs, les disparités d'une jeunesse devenue adulte avec un brin de mélancolie. Une très belle découverte et un plaisir de lecture !

Là, L'Ouest ressemblait un peu  à ce que je m'étais imagine, bariolé et scintillant, et non pas gris et vétuste comme à Neukölln. J'aurais adoré téléreporter Tobias au raison d'épicerie fine du KDW. Le sortir de notre cuisine où il était souvent aussi à étudier. Directement devant quarante-deux différentes sortes de salamis. Les yeux qu'il ferait ! Il demanderait sûrement : "Qui a besoin de quarante-deux sortes de salamis?" 

Le billet de Cuné