jeudi 23 mai 2019

Catherine Lacey - Les réponses

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Myriam Anderson - 324 pages 

Parce qu'elle souffre de diverses affections pour lesquelles la médecine classique ne peut rien , Mary suit une thérapie de KAPologie sur les conseils de son amie "Techniquement, m’expliqua Chandra, la KAPologie est une forme de chi neurophysiologique, une technique relativement obscure, qui se situe aux marges de l’avant-garde ou aux marges des marges, selon à qui tu poses la question. " Dispensées par  un  (pseudo) thérapeute,  les séances lui coûtent très cher mais comme elle est convaincue des bienfaits, il est hors de question de question pour elle d’arrêter. Coup de chance, elle tombe sur une petite annonce qui recherche des candidates pour un programme spécifique d'étude contre rémunération.

Après série d’entretiens et de tests, Mary intègre une expérience un peu spéciale autour de Kurt, star du cinéma adorée et idolâtrée par de nombreuses personnes. Le but du programme étant d’identifier le mécanisme amoureux, de l'analyser sous toutes  les coutures.  Mary devient la  "Petite Chérie Emotionnelle" de Kurt. Bardée de capteurs, son rôle est de l’écouter car toutes leurs entrevues seront filmées et décryptées, et les données passées au peigne fin.

Comme dans Personne ne disparaît,  Catherine Lacey fait preuve d’inventivité et ce roman est extrêmement singulier et intrigant. On navigue entre l’étonnement, l’ironie sous-jacente, un certain cynisme et la sensation par moments d’être légèrement dérouté. Détonante par son côté un peu étrange, Mary donne l'impression en apparence d’être souvent à côté de la plaque, décalée à l'image de ce roman.

Les désirs personnels ou scientifiques, la quête du bien-être,  la manipulation,  la solitude et les dérives les plus extrêmes sont au centre de roman.
Complètement surprenante et originale, loin d'être lisse, cette lecture sort assurément des sentiers battus mais il lui manque, au final,  de la cohésion. Mais malgré tout, l'écriture de Catherine Lacey m'a une fois de plus accrochée par son originalité.

Je me demandai ce qui avait pu se passer  entre eux pour qu'elle ait autant besoin de lui, mais je suppose qu'on qu'on ne sait jamais  ce qui se passe entre deux personnes. C'est comme un  échange de regards intime, pas de place pour plus que deux.

lundi 20 mai 2019

Caroline Lamarche - Nous sommes à la lisière

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 176 pages

Derrière ce titre évocateur et prometteur  se dessinent des zones partagées entre deux mondes où animaux et humains se croisent.  Avec la première nouvelle Frou-Frou, une cane blessée recueillie et soignée dans un refuge pour oiseaux. Elle cherche la protection de Louis qui s’attache à elle, au point qu’il la prenne chez lui. Il veille sur elle, lui porte une attention et un amour sincère. Elle se rétablit ou presque. Et croyez-moi j'ai eu des poissons  d'eau dans les yeux comme pour les nouvelles suivantes.

Pas de mièvrerie ou de sensiblerie mais une précision des mots pour décrire cette lisière où hommes et animaux interagissent. Des liens nimbés d’une forme de liberté où des vies fragiles se révèlent fortes sans pour autant occulter les menaces. Bien sûr, il y a les personnages humains  mais les animaux comme un cheval, un merle, un hérisson, un chat ou même des fourmis ont une part importante dans ces textes.

L'auteure nous surprend et nous émeut avec ces nouvelles ciselées, épurées pourvues de cette beauté simple en apparence qui m’a cueillie. Une écriture où la réalité même si elle est dure se mêle à la poésie et à la sensibilité.  Caroline Lamarche restitue les peurs, la perte, les douleurs mais aussi l'amour, l'humilité, la  complicité ou tout simplement ces instants riches aussi fugaces soient-ils.

Le cœur et l'âme vrillés d'émotions,  j'ai frémi, j'ai vibré de cette fragilité mise en exergue, de ces liens précieux qui gardent leur part de mystère. Un gros coup de cœur qui laisse  dans son sillage des émotions profondes. 
Ce recueil a obtenu le Goncourt de la nouvelle, un prix largement mérité à mes yeux.

Les gens hantés par un deuil irréparable ne croient plus en l’avenir. Mais bien en l’imagination, d’où naissent les plus folles histoires. Ses histoires à elle, pourtant, n’inventent pas d’autres mondes. Pas d’autres amours non plus. Il leur suffit d’être complices de quelques vies sauvages.

Le billet de Cathulu

vendredi 17 mai 2019

Stéphane Carlier - Le chien de Madame Halberstadt

Éditeur : Le Tripode - Date de parution : Avril 2019 - 174 pages 

J'avoue, je suis faible. Très faible. Prenez la couverture,  ajoutez les avis de Cath et de Cuné  (qui vient de fêter 13 ans de blog, champagne pour elle !) et il ne m'en a pas fallu plus pour que j'ai eu une envie irrépressible de lire ce roman. Voilà, faible un jour, faible toujours.

Baptiste lui s'enfonce. A quarante ans, largué par sa copine, son troisième roman est un cuisant échec. Les ventes qu'il scrute sur Amazon ne décollent pas. La moral au fond des chaussettes, il traîne sa peine dans son appartement. Jusqu'au jour où sa voisine Madame Halberstadt lui demande de garder son chien juste pour quelques jours. Sans trop avoir le choix, il accepte et se voit confier Croquette, un carlin très bien portant. Et comme tous les chiens, il faut le nourrir et le promener.
Croquette s'adapte très bien de la nouvelle situation et la malchance semble enfin quitter Baptiste. Enfin, son roman se vend, son ex-copine se dispute avec son nouvel amoureux. Baptiste respire, reprend confiance en lui et s'autorise à espérer. Hasard, coïncidence? Franchement, un chien ça vous change la vie sauf que Baptiste doit le rendre à sa propriétaire.

Stéphane Carlier mène tambour battant ce roman aigre-doux. C'est frais, pétillant mais aussi  mordant. Tant Les gens sont les gens m'avait laissée dubitative tant j'ai souri et  ri avec cette lecture. Non seulement l'ensemble des personnages est bien croqué mais en plus Les chaussures italiennes d'Henning  Mankell apparaît dans la liste des belles choses rédigée par Baptiste (on ne peut vraiment pas nier qu'il a bon goût).
Une petite friandise nullement réservée à celles et ceux qui ont un compagnon canin, qu'on se le dise.

Elle m’a fait comprendre que j’avais de la chance et a continué : 
- Les règles ont complètement changé. Aujourd’hui, une nana qui ne sait pas qui est Colette, qui est Gide, qui est Gnest, peut écrire un livre dans sa cuisine, le publier sur Internet et en vendre 100 000. Avant, on respectait la grande intelligence. Même ceux qui ne lisaient pas Hugo ou Balzac les admiraient. Aujourd’hui, on ne se donne même plus cette peine. On a pas d’autres aspiration que de prendre des selfies en faisant des duck faces et on le revendique. L’époque valide l'ignorance, légitime la stupidité. Le monde n’a jamais autant ressemblé un tableau de Jérôme Bosch.