lundi 20 mai 2019

Caroline Lamarche - Nous sommes à la lisière

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 176 pages

Derrière ce titre évocateur et prometteur  se dessinent des zones partagées entre deux mondes où animaux et humains se croisent.  Avec la première nouvelle Frou-Frou, une cane blessée recueillie et soignée dans un refuge pour oiseaux. Elle cherche la protection de Louis qui s’attache à elle, au point qu’il la prenne chez lui. Il veille sur elle, lui porte une attention et un amour sincère. Elle se rétablit ou presque. Et croyez-moi j'ai eu des poissons  d'eau dans les yeux comme pour les nouvelles suivantes.

Pas de mièvrerie ou de sensiblerie mais une précision des mots pour décrire cette lisière où hommes et animaux interagissent. Des liens nimbés d’une forme de liberté où des vies fragiles se révèlent fortes sans pour autant occulter les menaces. Bien sûr, il y a les personnages humains  mais les animaux comme un cheval, un merle, un hérisson, un chat ou même des fourmis ont une part importante dans ces textes.

L'auteure nous surprend et nous émeut avec ces nouvelles ciselées, épurées pourvues de cette beauté simple en apparence qui m’a cueillie. Une écriture où la réalité même si elle est dure se mêle à la poésie et à la sensibilité.  Caroline Lamarche restitue les peurs, la perte, les douleurs mais aussi l'amour, l'humilité, la  complicité ou tout simplement ces instants riches aussi fugaces soient-ils.

Le cœur et l'âme vrillés d'émotions,  j'ai frémi, j'ai vibré de cette fragilité mise en exergue, de ces liens précieux qui gardent leur part de mystère. Un gros coup de cœur qui laisse  dans son sillage des émotions profondes. 
Ce recueil a obtenu le Goncourt de la nouvelle, un prix largement mérité à mes yeux.

Les gens hantés par un deuil irréparable ne croient plus en l’avenir. Mais bien en l’imagination, d’où naissent les plus folles histoires. Ses histoires à elle, pourtant, n’inventent pas d’autres mondes. Pas d’autres amours non plus. Il leur suffit d’être complices de quelques vies sauvages.

Le billet de Cathulu

vendredi 17 mai 2019

Stéphane Carlier - Le chien de Madame Halberstadt

Éditeur : Le Tripode - Date de parution : Avril 2019 - 174 pages 

J'avoue, je suis faible. Très faible. Prenez la couverture,  ajoutez les avis de Cath et de Cuné  (qui vient de fêter 13 ans de blog, champagne pour elle !) et il ne m'en a pas fallu plus pour que j'ai eu une envie irrépressible de lire ce roman. Voilà, faible un jour, faible toujours.

Baptiste lui s'enfonce. A quarante ans, largué par sa copine, son troisième roman est un cuisant échec. Les ventes qu'il scrute sur Amazon ne décollent pas. La moral au fond des chaussettes, il traîne sa peine dans son appartement. Jusqu'au jour où sa voisine Madame Halberstadt lui demande de garder son chien juste pour quelques jours. Sans trop avoir le choix, il accepte et se voit confier Croquette, un carlin très bien portant. Et comme tous les chiens, il faut le nourrir et le promener.
Croquette s'adapte très bien de la nouvelle situation et la malchance semble enfin quitter Baptiste. Enfin, son roman se vend, son ex-copine se dispute avec son nouvel amoureux. Baptiste respire, reprend confiance en lui et s'autorise à espérer. Hasard, coïncidence? Franchement, un chien ça vous change la vie sauf que Baptiste doit le rendre à sa propriétaire.

Stéphane Carlier mène tambour battant ce roman aigre-doux. C'est frais, pétillant mais aussi  mordant. Tant Les gens sont les gens m'avait laissée dubitative tant j'ai souri et  ri avec cette lecture. Non seulement l'ensemble des personnages est bien croqué mais en plus Les chaussures italiennes d'Henning  Mankell apparaît dans la liste des belles choses rédigée par Baptiste (on ne peut vraiment pas nier qu'il a bon goût).
Une petite friandise nullement réservée à celles et ceux qui ont un compagnon canin, qu'on se le dise.

Elle m’a fait comprendre que j’avais de la chance et a continué : 
- Les règles ont complètement changé. Aujourd’hui, une nana qui ne sait pas qui est Colette, qui est Gide, qui est Gnest, peut écrire un livre dans sa cuisine, le publier sur Internet et en vendre 100 000. Avant, on respectait la grande intelligence. Même ceux qui ne lisaient pas Hugo ou Balzac les admiraient. Aujourd’hui, on ne se donne même plus cette peine. On a pas d’autres aspiration que de prendre des selfies en faisant des duck faces et on le revendique. L’époque valide l'ignorance, légitime la stupidité. Le monde n’a jamais autant ressemblé un tableau de Jérôme Bosch.

mercredi 15 mai 2019

Jane Smiley - Un siècle américain, Tome 3 : Notre âge d'or

Editeur : Rivages - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Chichereau - 615 pages

A l'origine de cette saga qui débute en 1920, le couple de fermiers Langton de l'Iowa a une descendance que l'on a pu découvrir dans les deux tomes précédents. La roue généalogique se poursuit et ici un peu plus de trente années (de 1987 à 2019) sont déclinées.

Tandis que la plupart des membres de la famille ont préféré d'autres domaines d'activité, ceux qui ont repris le flambeau de l'exploitation appliquent des principes de rentabilité  au détriment de l'environnement. Des facteurs sociaux, politiques ou économiques interfèrent ou influencent les destins. Des choix sont opérés, certains sont assumés, d'autres sont regrettés. Et comme dans toutes les familles, les relations entre les membres ne sont pas un long fleuve tranquille surtout quand l'appât du gain et du pouvoir nourrit les ambitions personnelles.
En se calquant sur des grands événements,  l'auteure s'intéresse aux histoires personnelles.  Sans jamais être indigeste ou verser dans la caricature, ce roman dense mais fluide  est fouillé avec des pointes d'humour et d'ironie.  Et tout au long de ces pages, on ressent l'empathie de l'auteure et une impression d'authenticité très forte.

Jane Smiley a su mêler l'intime, le quotidien et les préoccupations de ses personnages qui nous ressemblent ou qui nous semblent familiers pour les ancrer dans l'histoire américaine.  C'est terriblement réussi et si par moments certains aspects politiques ont été un brin trop détaillés pour moi, ce point n'enlève rien au talent de conteuse de Jane Smiley.
Je n'ai pas boudé mon plaisir avec des émotions bien présentes et un intérêt qui n'a pas faibli. Un plaisir de lecture ! 

Pour celles et ceux qui ont peur de se perdre, on ne panique pas car ce dernier tome est agrémenté d'un arbre généalogique complet.

Il comprenait à présent que  qu'un des problème venait des "illions" - lorsqu'on commençait à compter en "illions", l'esprit avait du mal à se retrouver. Quand cet article dans le Post était-il paru  - Riley avait dû le stocker dans son cerveau - , expliquant que la guerre en Irak avait coûté trois billions? C'était l'exemple parfait du problème des "illions", Richie s'était concentré sur les trois, oubliant les billions. Trois, ce n'était pas grand-chose. Ils auraient dû écrire : 3 000 000 000 00. Là, il aurait pris les choses au sérieux.

Sur le blog : Nos premiers jours. Pas de chronique pour Nos révolutions que j'avais dévoré  durant ma pause blogesque.
Le billet de Keisha  qui l'a lu en VO ( chapeau bas )

lundi 13 mai 2019

Armel Job - Une drôle de fille

Éditeur : Robert Laffont - Date de parution : Février 2019 - 276 pages 

Fin des années 50. Le couple Borj tient une boulangerie dans un petit village de Belgique. Un commerce de famille fondé par les parents de Ruben. Gilda devenue son épouse y avait effectué son apprentissage de serveuse. Ils mènent une vie tranquille avec leurs deux enfants jusqu'au jour où la directrice de l’Oeuvre nationale des orphelins de guerre se présente chez eux.  Elle leur demande de prendre en apprentissage une orpheline prénommée Josée. Bien que réticents au départ, ils acceptent.

Josée est âgée de seize ans comme leur fille Astrid et elle pourra délester Gilda de certaines tâches. La jeune fille a perdu a mère durant un bombardement et depuis, elle présente quelques petites séquelles. Rien de bien méchant car selon la directrice,  sa marraine, elle est en bonne santé.
Le décor est planté et très vite, on est piqué de curiosité. Josée est touchante par sa candeur. Une fille un brin naïve, trop gentille et serviable.  Et c'est vrai qu'elle rend bien service. La preuve, Gilda a désormais du temps pour elle. Mais un événement anodin, en apparence, va provoquer bien des remous et révéler des failles profondes. Rumeur, jalousie vont faire surface provoquant l'érosion des apparences. Les personnalités se révèlent, le poids des non-dits craquèlent le vernis dans cette petite ville provinciale aux lendemains de la guerre.

Bien troussé avec un sens de la formulation réjouissant et des personnages bien campés,  les pages de ce roman se tournent toute seules. Armel Job ausculte l'âme humaine avec finesse et restitue une ambiance de façon très convaincante.
Sans prêcher dans un excès de rebondissements, cette lecture maintient une tension jusqu'à la dernière page. C'est efficace et bien tourné ! 

Le billet de Kathel, d'autres liens chez Anne.

Pour vivre sereinement, nous avons besoin d'illusions, au premier rang  desquelles figure l'assurance que nous sommes entourés de l'estime discrète de nos contemporains. Si un incident la met en péril, nous nous convainquons aussitôt qu'il suffit d'un démenti et que tout rentrera dans l'ordre.

mercredi 8 mai 2019

Sharlene Teo - Ponti

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Avril 2019 - Traduit de l'anglais (Singapour) par Mathilde Bach - 310 pages 

2003,  Singapour . A  seize ans,  Szu  mal dans sa peu et complexée vit avec sa mère Amisa ancienne star éphémère de films d'horreur et sa tante. Même si elle voue une admiration envers sa mère, cette dernière se confine dans ses souvenirs. Solitaire, Szu se lie d'une amitié très forte et possessive avec Circé.

Voilà un roman choral très dépaysant par le contexte qui nous immerge à Singapour. Il alterne la voix des trois personnages à des époques différentes : le parcours d'Amisa et sa  jeunesse, l'année charnière de 2003 racontée par Szu et une projection en 2020 où l'auteure donne la parole à  Circé. Devenues adultes, les deux amies n'ont plus de contact depuis bien longtemps mais  elle vont être amenées à se revoir.
L'auteure explore avec réalisme  et sans aucune mièvrerie les schémas familiaux défaillants, la maternité, le rejet et la construction identitaire. Avec ces trois personnages féminins bousculés par la vie,  ce sont autant de détails et  de sensations relatés avec subtilité qui mettent en lumière la fragilité des personnages, leur complexité et les points de bascule.

Alors oui ce roman est loin d'être douillet mais les touches de légèreté et d'humour apportées par le prisme de l'adolescence sont souvent drôles ou  percutantes.  Si ce roman est très intéressant  par sa finesse et par l'exploration des relations, la construction un peu inégale et déroutante à mes yeux (pourquoi diable avoir choisi 2020? ) m'a empêchée d'être au diapason sur toute la longueur.
Une lecture dépaysante dont l'écriture accroche et se remarque (à noter l'excellente traduction).

Ce sont toujours les voix qui s'effacent en premier. Juste avant lex expressions. Les tournures de phrases. Ce qui était de l'humour, ce qui était de la sagesse ? On ne choisit pas ce qu'on retient et ce qu'on oublie. Avec le temps, des contre-vérités idiotes finissent même par passer pour certaines et signifiantes.

Les billets plus enthousiastes de CathCuné

lundi 6 mai 2019

Charles Daubas - Cherbourg

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Avril 2019 - 184 pages

Il est impossible de ne pas être saisi par l'atmosphère dégagée par les premières pages de ce roman. Depuis la mer, on dirait tout juste une ville. Un rivage étendu de maisons blanches qui écarte les bras pour tenter d'attraper ce qu'il peut de l'océan. Le corps atrophié, à peine ancré à la terre, Cherbourg convoite l’horizon et la mer de ses deux membres immenses, de type de pierre élancées au milieu des flots.
Quand une explosion se produit durant l'été 2012 sur un bout de digue, une cape de silence est déployée. Il faut dire que  les chantiers de l'Arsenal abritent  le démantèlement de certains de sous-marins et qu'un peu plus loin, les drôles d'usines de La Hague traitent des déchets radioactifs.

Mais un adolescent affirme que son copain Paul a disparu lorsque la digue a été avalée par la mer. Pourquoi la mère de Paul ne veut-elle pas porter plainte ? D'où viennent les blocs de béton soudainement émergés?
Très vite déchargée de l'enquête pour cause de secret défense, Frédérique inspectrice de police ne veut pas lâcher le morceau. Officieusement, elle continue ses investigations et tente d'y voir un peu plus clair.

L'ambiance quasi hypnotique, les descriptions si justes et le suspense m'ont harponnée et ce malgré quelques maladresses (notamment dans les dialogues et avec une histoire secondaire mal bricolée).
Amenant des des réflexions sur les activités liées au nucléaire, Charles Daubas insuffle à merveille la vie à cette rade, un personnage à part entière et énigmatique qui dévoile en partie son âme.
Apre et singulier, ce premier roman est prenant et le dénouement en surprendra plus d'un.

Dans ce quotidien trop étriqué pour elle, la rade s'assoupit en attendant que son heure revienne. Depuis elle se berce  en écoutant la musique sourde et engourdissante que font ensemble toutes les guerres, les batailles et les rêves de gloire qui en tapissent le fond.

vendredi 3 mai 2019

Tove Jansson - Fair-play

Éditeur : La Peuplade - Date de parution : Février 2019 - Traduit du suédois par Agneta Ségol - 141 pages 

Habitantes sur une île finlandaise  au large d’Helsinki, Joanna et Mari partagent le grenier aménagé  en atelier de leurs appartements  Toutes les deux sont deux créatrices liées par un amour complice ponctué de promenades, de soirées cinématographiques, d'échanges débordants de vivacité et de tendresse.

Bien qu'âgées, elle ont su préserver un regard curieux tout comme leurs parenthèses de solitude. Toujours promptes à débattre sur différents sujets, l'une et l'autre chérissent leur indépendance et leur liberté. A travers dix-sept chapitres permettant de les découvrir dans leur quotidien, ce sont autant de situations où l' humour espiègle et la lucidité éclairent leurs réflexions.
C'est frais et ça fourmille de petits bonheurs simples, de  compréhension mutuelle et de cette confiance dans l'autre.
Après avoir tourné les dernières pages qui sont d'une belle intensité, le sentiment de bienveillance porté par cet amour perdure.

Sous des aspects faussement légers, ce roman est bien plus profond qu'il n'y paraît.  Il faut juste  se laisser porter par l'écriture de Tove Jansson, accompagner Joanna et Mari, deux femmes attachantes et touchantes, pour recevoir ce qu'elles nous transmettent.  

- On s'en fout des ambitions, dit Mari. Moi, je te parle de l'envie. De ne pas pouvoir s'empêcher de faire une chose.
- S'empêcher de faire quoi ?
- Tu le sais très bien.

Merci à Cath qui m'avait fait découvrir cette auteure avec Le livre d'un été.

mercredi 1 mai 2019

Vita Sackville-West - L'héritier / Une histoire d'amour

Éditeur : Autrement - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Jean Pavans - 185 pages

A la mort de sa tante Phillidia, Peregrine Chase hérite du domaine de Blackboys. Le timide jeune homme qui occupe un emploi modeste à Londres n'a guère d'attirance pour la campagne anglaise. Cerise sur le gâteau, sa tante a accumulé les dettes. Le notaire chargé de la succession  Mr. Nutley ne lui donne qu'un seul qu'un seul conseil:  tout vendre rapidement lors d' une mise aux enchères.

Si la propriété requiert de nombreux travaux,  le jardin est luxuriant car Miss Phillidia s'en occupait avec amour et dévotion. Venu à Blackboys, Peregrine est mal à l'aise et le notaire s'en délecte.  Le jeune homme se contente de  sa vie routinière et insatisfaisante sur beaucoup de points. Néanmoins,  il veut découvrir le domaine dont il hérite.  Touché par la beauté simple et pure de la nature qu'il découvre, une métamorphose s'opère. L'homme timoré qu'il était devient confiant, audacieux et il envisage sa vie sous un autre jour alors que la vente approche.

Avec finesse, Vita Sackville-West sonde la nature humaine tout comme elle décrit à merveille la fascination magnétique de la nature et la transformation de son personnage. Entre poésie et ironie, ce roman élégant au charme suranné est absolument délicieux.
Seul petit bémol, j'ai trouvé la  fin un peu vite expédiée mais comme l'écriture de Vita Sackville-West m'a charmée,  je compte bien lire d'autres romans de cette auteure.

Il se retourna pour regarder la maison. Un homme au cœur plus léger et au tempérament plus optimiste se fût réjoui de ces vacances forcées, mais Chase n’était ni insouciant ni optimiste. Il considérait la vie avec un sérieux pesant et, plutôt irritable et plein de ressentiment envers cette stérile randonnée, il ruminait les risques probables, et mêmes certains, d'inefficacité de la part de ses subordonnés à Wolverhampton, car il y avait en lui une vieille fille qui ne pouvait supporter l'idée que d'autres personnes intervinssent dans ses affaires. Il se faisait du souci, dans son petit esprit anémique qui était trop limité pour être méprisant, et trop timoré pour être vraiment violent.

vendredi 26 avril 2019

Pierre Bayard - La vérité sur "Dix petits nègres"

Éditeur : Les Éditions de Minuit - Date de parution : Janvier 2019 - 176 pages 

Il n'est nul besoin de se replonger dans  le célèbre livre d'Agatha Christie avant d'entamer cette  lecture. Pierre Bayard nous rafraîchit la mémoire avec l'ensemble des protagonistes soit les dix personnes présentes sur l'île qui  toutes, sans exception, vont  trouver la mort. La question qui taraude le lecteur est forcément  de savoir qui a pu commettre ces meurtres. Dans les toutes dernières pages, Agatha Christie  nous livre la réponse alors que la police s'est cassée le nez sur cette affaire apparemment insoluble.
Pierre Bayard reprend toute la mécanique sur laquelle repose Dix petits nègres en faisant intervenir un narrateur inattendu. J'ai nommé le coupable car oui celui qui s'est fait voler la vedette relate ce qui s'est passé. Agatha Christie se serait-elle trompée sur l'identité du coupable? Aurait-on avalé les explications fournies sans broncher alors que la vérité est toute autre?

Non seulement, on est tenu en haleine car bien entendu le coupable ne sera connu qu'à la fin mais surtout le cheminement entrepris est passionnant. Sans rien modifier au déroulement de l'histoire,  certains points mis en lumière nous permettent d'avoir un autre angle de vue et de raisonner différemment . On se glisse dans la peau  d'un Sherlock Holmes, on se mord la langue de n'avoir pas vu certaines failles (mais oui, mince!) et on explore de nouvelles hypothèses. Avec de nombreux exemples notamment sur les illusions d'optique, l'auteur  démontre ses raisonnements et propose au lecteur  de participer à des petits tests.

Sans rien n'enlever au charme des Dix petits nègres, cet essai fort réjouissant est instructif.  Même si j'ai un petit bémol pour une des explications concernant l'identité du meurtrier, j'ai beaucoup, beaucoup aimé.

Avant d’en venir aux raisons qui m’ont conduit à monter cette pièce de théâtre, je voudrais dire ma surprise, alors que tout aurait dû m’accuser depuis le début de l’enquête, à l'idée que j’aie pu passer pendant près des décennies entre les mailles de la lecture et de la critique sans jamais être soupçonné. 
Cette série d’aveuglements en dit long sur la capacité de l’être humain à s'illusionner, et, contre l’évidence, à persister dans ses erreurs pourvu que celles-ci correspondent à sa vision tragique du monde, et ne viennent pas mettre en cause la représentation qu’il a de lui-même et des autres.  Et dès lors surtout que les faits  qu’on lui présente sont organisés selon une histoire cohérente, celle-ci prît-elle la forme d'une comptine pour enfants.

Le billet d'Alex.
Les détectives en herbe peuvent aller faire un tour sur Intercripol.

mardi 23 avril 2019

Yves Ravey - Pas dupe

Éditeur : Les Éditions de Minuit - Date de parution : mars 2019 - 140 pages 

Tippi Mayer est découverte morte dans sa voiture au fond d’un ravin en Californie.Un virage mal négocié sous l’emprise de l’l’alcool et/ou de la vitesse. En somme rien d’étonnant. Sur place, l’inspecteur Costa, l’assureur Kowalski et le défunt mari Salvatore observent la scène. L’enquête pourrait être bouclée très vite mais avec ses faux airs de Columbo, l’inspecteur Costa pose des questions. Pourquoi Tippi était -elle partie de chez à cinq heures du matin? Pourquoi l’assureur était-il déjà sur place? Et comme le célèbre lieutenant, il y a souvent un petit détail qui l’intrigue.

Le mari de Tippi, sympathique aux yeux du lecteur, collabore. Et il veut que la vérité soit faite d’autant plus que son beau-père Bruce lui reproche de n’avoir pas été un bon époux. On en viendrait presque à le plaindre car certains éléments semblent malheureusement contre lui comme si s'il n'avait pas de chance. Qui dit vrai et qui ment ? Qui manipule qui ? On sait très bien que l‘accident n’en est pas un et tout le plaisir est de se faire mener ou presque par le bout du nez. Avec une intrigue et une histoire pourrait-on dire moult fois déjà exploitées (une riche épouse,  un amant, un couple qui bat de l’aile, un beau-père qui régente tout et une voisine curieuse), Yves Ravey se joue de nous.

C’est noir et délicieusement savoureux. Alors oui, la fin est sans aucune surprise et alors? Peu importe à vrai dire car tout l’intérêt ce livre est dans l’écriture épurée au cordeau et dans l'ambiance installée. Même si tout semble couru d'avance, l’auteur laisse planer des doutes, il instaure savamment une  tension et glisse ici et là des pics d’humour noir voire décalés. Ce roman se lit comme un page-tuner où l'on savoure la minutie, la précision de l'écriture avec le sourire aux lèvres. Une petite friandise dévorée qui m’a beaucoup fait penser à Viviane Elisabeth Fauville de Julia Deck .

Ca le dérangeait de donner son avis. Pour l'instant, il réfléchissait à la situation.Tout ce qu' il avait à  dire, c'est que ça prendrait du temps de tout remettre en  ordre, ici, et dans l'entreprise. Il a voulu savoir ensuite savoir  si je me sentais capable de continuer sans Tippi, dans le sens, où en  principe, c'était sa fille qui s'occupait de tout, du ménage mais aussi de l'entreprise.

Les billets enthousiastes de Béa et Laure

lundi 15 avril 2019

Fiona Mcgregor - L'Encre vive

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Australie) par Isabelle Maillet - 537 pages

A cinquante-neuf ans, Marie King mère de trois grand enfants et depuis peu divorcée, s’est toujours occupée de sa maison et surtout de son magnifique jardin située sans un quartier bobo et très prisé de Sydney. Mais les temps sont durs et Marie qui a toujours vécu sans regarder à la dépense n’a plus les moyens d'avoir le même train de vie, elle va devoir de vendre son bien. Le jour de son anniversaire, un peu éméchée, elle décide de s’offrir un cadeau atypique : un tatouage.

Passe encore un tatouage mais ce n'est que le premier d'une série pour Marie. Sauf que dans son entourage, ces tatouages sont catalyseurs de beaucoup de réactions comme l’incompréhension, la  stupeur et l’incrédulité. Mais pourquoi diable, enchaîne-t’elle les séances au salon de tatouage alors que sa maison est mise en vente? Ses enfants et ses amis la regardent d’un oeil perplexe et en cherchent la cause avec plus ou moins de maladresse.  Mais Marie est décidée à prendre sa vie en mains,  à s’assumer comme elle l’entend quitte à faire grincer des dents.

Avec en toile de fond une radiographie de l’Australie sans concession, les conventions sociales, la complexité des relations familiales, l’appropriation du corps, la vieillesse et la maladie sont autant de thèmes abordés et creusés. A travers les enfants de Marie, pivot central de ce roman, et de son entourage, ce sont des personnalités aux préoccupations différentes qui sont creusées. Tous au long de ce roman, tous vont changer. Et chacun sera touché, titillé car ces personnages renferment une part plus ou moins importante de nous. Fiona Mcgregor livre un  beau portait de femme, une femme attachante avec ses faiblesses et sa lucidité.

J’ai vibré, j'ai souri et j'ai été émue avec ce roman pertinent sur toute la ligne parsemé d'humour vitriolé et aux dialogues savoureux. Et sans que je m'y attende,  dans ses toutes dernières pages ce roman a réussi à me bouleverser au point d'engendrer des poissons d'eau.
Un régal et un livre dévoré !  Petit bonus, en tant que lectrice tatouée ( oui, ciel!), j’ai trouvé très juste les descriptions du pourquoi du tatouage, de l’envie et du regard des autres.

- J'ai remis de l'ordre entrepris un grand nettoyage...
- Ah oui? Formidable , dit Susan. C'est très bouddhiste de faire le vide.

Les billets de Cinéphile et de Cuné

vendredi 12 avril 2019

Ouch !

S'inventer une île d'Alain Gillot - Éditeur : Flammarion - Date de parution : Février 2019 - 208 pages

Alors qu'il est Chine à superviser un chantier, Dani apprend la mort accidentelle de son fils âgé de sept ans. Immédiatement, il rentre en France où l'attend sa femme Nora et leurs proches. Entre la douleur, les remord et la colère, il se tient à distance. Présent physiquement mais absent par ses pensées, il laisse sa femme tout gérer. Chacun dans le couple affronte cette épreuve différemment. 
Nora voudrait aller de l'avant et s'active à trier les affaires de leur fils tandis que Dani n'accepte pas la mort de son enfant. Dani voit son fils lui apparaître de façon surnaturelle. Son fils qui lui parle et uniquement à lui. Il décide d'offrir à son fils des vacances rien qu'à eux deux en Bretagne.

Je pense qu'écrire sur la mort accidentelle d'un enfant est sûrement un choix réfléchi pour l'auteur. Voire cathartique ou salvateur ou libérateur tant le sujet est délicat. Et il faut croire que ce livre n'était pas pour moi car j'ai été terriblement mal l'aise et j'ai ressenti une vague d'incompréhension face aux réactions de ces parents. Sans vouloir les juger car je suis bien incapable d'imaginer ce que c'est et d'ailleurs car c'est un blocage absolu de ma part. Voilà mais j'ai été suffisamment gênée. Très et trop gênée.
Et surtout j'ai eu  la sensation d'être  témoin  d'une histoire quelquefois un peu maladroite qui cherche sans la trouver une certaine distance qui m'aurait permise de ne pas me sentir voyeuriste avec la gâchette pointée sur le coeur en permanence.



Trouver l'enfant de Rene Denfeld - Éditeur : Rivages - Date de parution : Janvier 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Bondil - 365 pages 

En Orégon le petite Madison a disparu depuis trois ans. Trois longues années où les espoirs se sont amenuisés. La probabilité qu'une  enfant  âgée de cinq ans  disparue dans une forêt enneigée soit encore vivante est presque réduite à néant mais  ils font appel à Naomi Cottle une détective spécialisée dans les enquêtes d'enfants disparus.

De cette auteure, j'avais beaucoup aimé En ce lieu enchanté pour sa capacité à créer une ambiance et à m'attirer dans ses filets. Un roman noir  hypnotique strié d'une poésie envoûtante. Avec Trouver l'enfant,  la  nature  souvent hostile a une place importante. Le tout est parsemé de poésie avec un vrai suspense et plusieurs intrigues. Les récits  alternant présent et  flashbacks font la part belle à l'introspection car Naomi a un passé douloureux.
Avec son ravisseur, Madison âgée de 8 ans a noué une relation très particulière. Certaines de ses réflexions m'ont plus que bousculée et déstabilisée (comme si c'était une enfant devenue une adolescente aux âges multiples), et d'autres m'ont bloquée. Même si elles ne sont pas légion et malgré l'écriture très belle de Rene Denfeld,  je n'ai pas pu en faire abstraction.

La littérature  est là pour nous bousculer et nous faire bouger de nos zones de confort, j'en conviens mais ces lectures n'étaient vraiment pas pour moi.

mercredi 10 avril 2019

Francesca Melandri - Tous, sauf moi

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'italien par Danièle Valin - 576 pages

Rome, 2010. Ilaria la quarantaine voit débarquer chez elle migrant qui prétend être son neveu. Comme tant d'autres, le jeune homme a fui son pays l’Ethiopie pour l'Italie. Surprise et déconcertée, elle ne sait comment réagir. La carte d’identité du jeune homme indique bien qu’il porte son nom Profeti mais également le prénom de son père Attilio.  Ce dernier, séducteur et charmeur,  avait mené une double existence à Rome jonglant avec le foyer légal et  celui de sa maîtresse. Désormais âgé de quatre-vingt-quinze ans, il  n'a plus toute sa tête. Serait-il possible que la fratrie des quatre enfants soit incomplète et que son père ait un fils en Ethiopie ?

Tout comme ses frères, elle ne connait que la version édulcorée du séjour de son père dans ce pays avant la Seconde Guerre mondiale.
En grattant de vernis de l'histoire paternelle,  Ilaria remonte le cours de l’Histoire de l’Italie avec un pan souvent méconnu et la colonisation de l’Ethiopie. Qui est vraiment son père ? Et qui croire?
L’auteure aurait pu se contenter de nous raconter la quête d’Ilaria mais elle nous offre un roman puzzle à la  construction éclatée.  Des massacres d'Addis Abeba en Ethiopie à l'Italie de Berlusconi, elle déploie les histoires personnelles liées à cette famille et les ancre dans la grande Histoire. On découvre tout comme Ilaria le passé moins lisse de son père.

Cette radiographie de l'Italie met la lumière  sur des faits peu glorieux et horribles sous couvert de la colonisation mais également la corruption,  les copinages pratiqués et la mise à nu de racines du fascisme.  Sans une once de sensationnalisme, l'auteure nous expose les conditions de traversée des migrants et l'accueil qui leur est fait.

Contrairement à Plus haut que la mer et Eva dort où l’auteure faisait preuve d’un certain lyrisme, ici l’écriture ne prend de gants et elle a gagné en puissance.
Cette lecture prenante qui brasse l’histoire (avec des personnages pour certains bien réels) et cette famille a eu l’effet d’uppercut. On est bousculé, interloqué, poussé dans nos retranchements.

Sans se faire donneuse de leçons, Francesca Melandri signe un grand roman époustouflant, intelligent, instructif, creusé et pertinent. Une lecture indispensable où les liens souterrains souvent effarants entre passé et présent se dessinent.

Non seulement Berlusconi n'est plus le chef du gouvernement, mais il est même devenu insignifiant; Kadhafi est mort d'une façon atroce; les naufragés sauvés au large Lampedusa sont traités de mystificateurs parce qu'ils ont des portables, mais surtout parce qu'ils ne cessent d'arriver. Les êtres humains se refusent à reconnaître des limitations imposées aux déplacements plus importantes que celles imposées aux marchandises, qui voyagent à travers la planète sans plus aucune frontière ou presque. 

Les billets de Dominique et Nicole

lundi 8 avril 2019

Maylis de Kerangal - Kiruna

Éditeur : La Contre Allée- Date de parution : Janvier 2019 - 146 pages

Le dernier roman de Maylis de Kerangal Un monde à portée de main m’avait laissée dubitative. Bien sûr, j’avais eu plaisir à retrouver son écriture mais la technicité qu’elle avait réussi à rendre passionnante dans Naissance d'un pont m’était apparue aussi froide que la lecture d'un mode d’emploi.

Avec Kiruna, à mi-chemin entre le carnet de voyages et le reportage littéraire,  la magie a de nouveau opéré.

J’ai cherché une mine comme on cherche un point de passage dans le sous-sol terrestre, un accès aux formes qui le structurent, aux matières qui le composent, aux mouvements qui l’animent, à ce qu’il recèle de trésors et de ténèbres, à ce qu’il suscite comme convoitise et précipite comme invention. Je l’ai cherchée comme on cherche la porte de cet espace inconnu sur quoi s’appuient nos existences, espace dont je ne sais s’il est vide ou plein, s’il est creusé d’alvéoles, de grottes ou de galeries, percé de tunnels ou aménagé de bunkers, s’il est habité, s’il est vivant. J’ai voulu vivre cette expérience, j’ai voulu l’écrire : je suis partie à Kiruna.

Si Kiruna est  une ville de la Laponie suédoise, c'est surtout  avant toute chose  une mine. La ville est venue se greffer à ce poumon industriel et à sa population de miniers. La mine centenaire est devenue souterraine depuis 1965 et désormais elle peut plus supporter désormais le poids de la ville et de ses infrastructures. Alors un projet aussi fou qu’il puisse apparaître est né, celui de déplacer la ville :  Intimement liés, les destins de la mine et de la ville sont désormais pris dans une même impasse : si la mine continue de s’étendre sans que rien ne bouge, les habitants, menacés, finiront par vider les lieux. Or la mine a besoin des hommes pour fonctionner, et du cadre de vie que leur donne la ville pour les retenir dans cette région des confins, enfouie dans la nuit polaire ou baignée du soleil de minuit.

Dans les entrailles, au cœur de  la mine mais aussi à l'extérieur,  l'auteure hume l’atmosphère qui y règne, s'en imprègne. De ses rencontres et de l'histoire minière, Maylis de Kerangal ausculte et sonde les lieux. Sans que cela soit indigeste, elle nous restitue les contextes historique et économique par petites touches. En captant les ambiances, elle nous dresse un portrait complet  de Kiruna et lui confère une âme, la rendant vivante. Des premières cantinières dans ce milieu masculin à Ing-Marie foreuse de mine, on  découvre également des femmes fortes dont certaines sont de véritables pionnières.
Magnétique, charnel  et saisissant avec des émotions et un vrai sens de la musicalité, ce livre est tout simplement superbe. 

D'emblée, j’éprouve devant ce récit, devant ses documents, ses machines, ces dioramas et ces objets, une impression de linéarité, d'évolution constante, inéluctable comme si rien ne s'était jamais vraiment opposé à ce dessin industriel, à ce mouvement en avant que l'on appelle aussi "la marche du Progrès", et qui occulte la dose de croyance, de convoitise, de courage et de violence qu’il fallut pour imaginer la mine et la rendre réelle – la dose de folie aussi.

J'ai aimé également cette petite indication de l'éditeur dans les toutes dernières pages :




Lu et chroniqué de cette auteure : Corniche Kennedy - Un chemin de tables - Naissance d'un pont - Réparer les vivants

jeudi 4 avril 2019

Pierre Théobald - Boys

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Avril 2019 - 224 pages

Je crois que je n’avais pas été pas aussi enthousiasmée par un recueil de nouvelles ou un premier roman français depuis longtemps. Trop longtemps d'ailleurs mais ce livre a été au-dessus de toutes mes espérances et même plus. Avec une vraie patte, un style qui m’a embarquée.
Et si j’ajoute en plus que je n’ai eu aucun bémol, mais pas un seul, et que j’ai tourné les pages avec avidité et une certaine fébrilité, vous pouvez comprendre ma joie.

A travers ces portraits masculins, les armures et les carapaces tombent. Ils s’appellent Théo, Bastien, Fred, Antoine ou encore Karim,  peu importe à vrai dire. Ils sont jeunes ou ont roulé leurs bosses, ils ont souvent caché leurs émotions, les ont ravalé par fierté ou par pudeur.
Car il est question d’amour décliné : la rencontre qu’il n’espéraient pas ou qu’ils n’attendaient plus, la première fracture, l’usure du couple par les années, la séparation ou le deuil.
Ils recherchent l'amour, l'apprivoisent ou l'ont perdu. Ils se sont attachés à un enfant qui n’est pas sur leur livret de famille ou veulent fonder une famille avec de l’amour à donner et à partager.
Ils ont été désignés coupables ou quelquefois absents, rejetés. Ils se sont sentis défaillants ou trahis. Ils ont été loyaux ou infidèles. Ils sont maladroits ou habiles, ils tombent, se relèvent ou n'ont plus la force.

Loser fleur bleue ou Monsieur tout-le-monde, ils se dévoilent sans fard et ça sonne terriblement juste. On les suit sur un court instant dans une situation ou on les retrouve au détour d’une nouvelle sans s’y attendre. Et comme un  fil conducteur, il y a  un personnage Samuel que l'on suit en filigrane sur plusieurs années.

Entre le roman et des microfictions, j’ai été émue, j’ai souri, j’ai eu des poissons dans les yeux et le cœur serré. Ce n’est pas  parce qu'apparaît un drôle de zèbre qui commençait à faire parler de lui  Miossec (et son album adoré Boire) que j’ai dévoré ce livre.
Non, c’est un ensemble que j’ai aimé sans aucune exception, une surprise, une sincérité , une écriture et des instants de vie croqués sur le vif avec finesse et sensibilité. 

Autant de portraits qui parlent d'hommes d'aujourd'hui avec leurs attentes, leurs espoirs, leurs déceptions, les peines et  leurs bonheurs. A noter la superbe couverture, une invitation à plonger avec eux dans la vie. 

C'est amusant combien à force de se côtoyer un couple peut se passer de paroles. 

mercredi 3 avril 2019

Michèle Forbes - Phalène fantôme

Éditeur : La Table Ronde - Date de parution - Traduit de l'anglais (Irlande) par Anouk Neuhoff - 388 pages 

Par une belle journée d’août 1969, Georges fait une surprise à sa femme Katherine car il a pris sa journée au travail. Avec leurs quatre enfants, ils laissent derrière eux pour quelque heures Belfast et le quartier protestant dans lequel cette famille catholique réside. Alors que Katherine se baigne, elle voit un phoque. Déstabilisée, paniquée et pourtant bonne nageuse, elle manque de peu de se noyer.

George et Katherine forment un couple comme un autre pourrait-on dire. Georges, pompier volontaire de surcroit, semble un père et un mari aimant, Katherine est une mère au foyer dévouée avec quatre enfants en bas âge. L’incident clos, la vie aurait pu reprendre son cours comme avant. Mais la peur ressentie par Katherine a déverrouillé la porte de souvenirs enfouis.
1949,   Katherine fait partie d’une troupe de théâtre amateur. Après sa journée de travail, la jeune femme déjà  fiancée à Georges aime se plonger dans son rôle de Carmen. Et c’est au théâtre ou plutôt dans les coulisses qu’elle rencontre Tom . Entre eux deux, l’étincelle est immédiate. Ce qui aurait pu être une histoire banale d’amour contrariée par le destin ou par les événements prend une autre dimension.

L'auteur  entretient des intrigues sur les deux périodes et les personnages se dévoilent sous un autre jour.  Avec les éléments du passé qui apparaissent peu à peu, la vie du couple  si soudé en apparence aux premiers abords laisse entrevoir bien des failles. Les choix de vie avec les remords ou les regrets  engendrés sont mis en avant et Michèle Forbes a su installer un climat où les suspicions sont contrebalancées par des épisodes plus légers et plus gais.
Mais voilà, au vu de la quatrième de couverture,  je m’attendais à ce que le contexte et les conséquences de la division entre catholiques et protestants aient une place plus importante (en lisant Belfast,  1969  et  tensions dans les rues, je m’étais déjà plus ou moins imaginé le roman que j'aurais souhaité avoir entre les mains. Et oui...)
Malgré des qualités (l’intensité qui monte en crescendo et un vrai sens de l’orchestration des personnages), l'écriture trop lyrique à mon goût, quelques petites longueurs m'ont tenue à distance. Dommage que les personnages se révèlent tardivement. 
Un avis en demi teinte pour conclure.

Il sait faire jaillir le merveilleux de l'ordinaire, songea-t-elle. Voilà son talent. Le cadeau qu'il me fait.

Ce roman ayant  été lu et vu sur beaucoup de blogs, je ne mets aucun lien (par paresse).

lundi 1 avril 2019

Pascale Dietrich - Les mafieuses

Editeur : Liana Levi - Date de parution : Février 2019 - 151 pages

A Grenoble, Leone Acampora un vieux mafieux est sur le point de rendre l’âme. Hospitalisé et dans le coma, ce n’est plus qu’une question de jours. La famille c’est sacré et particulièrement dans le milieu mafiosique. Parce que sa future veuve Michèle lui a été quelquefois infidèle, Leone a mis un contrat sur tête pour qu'elle l’accompagne dans sa dernière demeure.

Mises au courant, ses deux filles Dina et Alissa se chargent de la protéger. Assumant parfaitement l’héritage familial,  Alissa a en partie repris le flambeau de son père.  Elle combine sa pharmacie et la vente de drogue.  Ambitieuse, elle voit voit plus grand au niveau local :  éradiquer la concurrence et régner sur le marché. Quant à Dina, si elle travaille dans une ONG c'est une manière à ses yeux de racheter les mauvaises actions de sa famille. Même Si les deux sœurs sont sur des longueurs d’ondes opposées dans leurs choix, elles s’unissent pour contrer le projet de leur père. Ajoutez des crapules, des clans et vous obtenez ce polar entraînant   aux accents féministes qui non seulement fait sourire mais  engendre également des réflexions chez le lecteur.
On ne s’ennuie pas une seule seconde avec ces héroïnes bien décidées à jeter un grand coup de pied dans la fourmilière masculine, c'est énergique et frais.  Pascale Dietrich envoie valser les préjugés sur la gent féminine, étrille les systèmes patriarcaux et certaines ONG plus intéressées par l'argent que par leurs missions premières.
Avec une écriture acérée et un humour espiègle, ce polar est savoureux et piquant comme il le faut.  Une petite friandise à ne pas se refuser.

Heureusement, Michèle n'avait pas à se soucier de son avenir. Les veuves de mafieux ont droit à une pension et bénéficient d'un statut privilégié jusqu'à la fin de leurs jours. Dans le Système, les hommes morts sont aussi au moins aussi utiles que les vivants. 

Au fond, l'humanitaire et la mafia constituaient deux réponses opposées à un même problème : ces organisations se développaient quand c'était le chaos, que les gens étaient livrés à eux-mêmes et que l'Etat ne faisait pas son boulot. La mafia offrait un statut et des ressources à ceux qui ne trouvaient pas de place dans l'économie légale. Quant aux ONG, elles aidaient à peu près les mêmes à survivre sans jamais inquiéter les gouvernements véreux ni s'attaquer aux véritables injustices. Pire, elles rattrapaient les dégâts et permettaient au système de perdurer.

Le billet tentateur de Cath

vendredi 29 mars 2019

Paola Pigani - Des orties et des hommes

Éditeur : Liana Levi - Date de parution : Mars 2019 - 320 pages

Début des années 70, en Charente, Pia est une fillette de onze ans, une fille de la campagne comme on dit. Dans un petit hameau, elle vit au rythme des travaux agricoles avec son frère et ses quatre sœurs. Toujours prête à donner un coup de main à ses parents qui  travaillent la terre en fermage et élèvent quelques vaches laitières. Leurs racines sont en Italie d’où ils sont originaires.

A travers la voix de Pia, on s’évade dans un champ, on court à en perdre haleine, on observe la nature, petits plaisirs et jeux d’une enfance qui sent le plein air et la débrouillardise. Aider les parents, ramasser le bois ou baratter le beurre au son des rires de la fratrie. Une famille où on se serre la ceinture : les vêtements servent d’un enfant à un autre, pas de dépenses inutiles ou frivoles. Mais c’est aussi l’amour que lui donne ses parents, les vacances chez sa grand-mère, son amie Laure, les conversations sérieuses des adultes autour de la table où les soupirs et  les silences trahissent les difficultés et la peur de l'avenir. Les paysans veulent se regrouper et se faire entendre, et  parlent  de créer un syndicat agricole. Pour Pia, il y a l’entrée au collège et l’internat qui se profile accompagnée d’appréhensions. Une sphère inconnue avec ses codes et ses règles.

La fin de l’enfance marque le début de l’adolescence et la sécheresse de l’année 1976 précipite la faillite de certains paysans. Son père est obligé de devenir ferrailleur. Si au collège, elle découvre la solitude et les remarques acides,  la poésie se fait réconfortante et précieuse. Tandis que les amitiés de l’enfance se délitent certaines fermes se retrouvent inhabitées. Mutation d’un monde agricole où les plus petits sont à l’agonie.

L'auteure rend un hommage vibrant et nostalgique à un monde paysan et à celui de l’enfance. Il y aurait beaucoup à rajouter car  elle aborde également les thèmes de l’exil et de la condition sociale.  D'une écriture poétique sans fioriture et avec un sens du détail qui fait mouche, Paola Pigani a su traduire à merveille et avec justesse les sentiments, les perceptions  et le regard de l'enfant puis de l'adolescente.
Ce livre a résonné en moi tant j’y ai retrouvé des souvenirs et des sensations qui ont fait briller mes yeux d’enfants.
Un roman dont je suis sortie le cœur vrillé d’émotions et avec un sentiment d’une tendresse lumineuse infinie. 

Le chant d'une tronçonneuse se traîne d'arbre en arbre loin derrière ou loin devant. Des corbeaux rasent les champs. Faut-il aimer la terre pour espérer vivre ici toute une vie ? Je porte cette question sans bandoulière et ce poème que je relis souvent dans mon petit box à l'internat. 
Armée étrange aux cris sévères, 
Les vents froids attaquent vos nids ! 
Vous, le long des fleuves jaunis, 
Sur les routes aux vieux calvaires, 
Sur les fossés et sur les trous,
Dispersez-vous, ralliez- vous ! 
Je voudrais qu'il y ait sur nos chemins et jusqu'au ras des villes des orties et des hommes qui s'agrippent à nos rêves éboulés, au souvenir de nos terres travaillées, de nos terres en jachère, de nos terres rêvées, même sauvées d'une décharge ou d'une sécheresse.

Les billets de Joëlle, Zazy
Lu de cette auteure : N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures 

mercredi 27 mars 2019

Oscar Coop-Phane - Le Procès du cochon

Éditeur : Grasset - Date de parution : Janvier 2019 - 128 pages.

Il était une fois dans un village à une époque lointaine un paisible bébé qui dormait. Le temps était beau et sa mère avait sorti le berceau. Occupée à ses tâches, elle s’en était éloignée quelques instants. Un cochon affamé passant par là croqua dans la joue de l’enfant. Alertée par les cris de l’enfant, la mère revint mais il était trop tard le bébé succomba.

Il n’est nullement question d’une jolie histoire bien gentille et d’ailleurs si le titre est explicite, jamais l’auteur ne va nommer l’animal. Ce court roman raconté à la manière d’une pièce de théâtre m’a d’abord surprise car l’auteur laisse planer habilement une certaine ambiguïté sur le coupable.  Oscar Coop-Phane nous décrit le crime, l'arrestation, la parodie de jugement qui attire la foule,  le verdict et enfin la condamnation. D'abord arrêté et même s’il est incapable de dire quoi que ce soit pour se défendre, la justice des hommes se fera. On est gagné par une certaine sympathie face à cet accusé et bousculé par la bêtise des hommes et leur soif de vengeance.
L'absurdité et la cruauté sont mises en exergue avec une certaine emphase agréable. Si certains passages m’ont soulevée le cœur (âmes sensibles, vous êtes prévenues), ce livre remplit sa mission : celle de nous amener à nous questionner sur les notions de culpabilité et de responsabilité. La présentation indique que ce procès est à l’image de  ceux qu’on intentait aux animaux jusqu’à la fin du XVIII ème siècle mais ce roman a, malheureusement, un goût du temps actuel.

Même si la fin m'a laissée un petit peu sur ma faim, cette lecture singulière m'a interpellée (comment ne pas l'être ?).

On n'avait jamais observé chez un suspect un tel calme, une telle distance. Il se laisser guider sans se plaindre. Pour autant, il n'inspirait aucune sympathie, ni parmi les flics, ni parmi les truands; une question d'odeur sans doute, et d'allure. On le toisait. Jamais il ne ferait partie de la famille. Contre lui, son crime bien sûr, de ce qu'on ne pardonne pas, mais surtout sa classe, sa nature - le croqueur de joue porte la marque de ceux qu'on méprise.

Le billet de Nicole et d'autres avis sur Bibliosurf

lundi 25 mars 2019

Leonardo Padura - La transparence du temps

Éditeur: Anne-Marie Métailié - Date de parution: Janvier 2019 - Traduit de l'espagnol (Cuba) par Elena Zayas - 448 pages

C’est moche de vieillir et ce n’est pas Mario Conde qui dira le contraire. A l’aube de ses soixante ans, l’ancien policier a le moral en berne. Rien n’a changé pour ainsi dire à La Havane  et comme beaucoup de ses concitoyens, Conde tire le diable par la queue. Quand un ancien camarade de lycée Bobby le contacte pour une enquête particulière, il ne peut refuser car c'est l'occasion pour lui de mettre un peu de beurre dans les épinards. Bobby, marchand d’art,  a été délesté par son amant de presque tous ses biens  dont une statue d’une Vierge noire qui selon ses dires possède des pouvoirs.

Même si Bobby n’était pas un ami à proprement parler, la fibre nostalgique de Conde est touchée et l’idée de gagner un peu d’argent n’est pas pour lui déplaire. Bougon et un brin désabusé,  il a de quoi être mélancolique car il vieillit et certains de ses amis parlent de quitter désormais le pays. La recherche de la statue l’entraîne non seulement dans des milieux d’arts mais aussi dans des trafics louches loin des beaux quartiers de la ville.
En parallèle avec l'histoire de Vierge noire,  Leonardo Padura nous plonge quelque siècle auparavant en Espagne et le contraste avec La Havane est d'autant plus saisissant avec une fracture encore plus prononcée entre les pauvres et les quelques riches.  Mais l'on sent que Leonardo Perdura  tout comme son personnage est attaché à son pays.

Entre roman social, polar et roman historique, Leonardo Padura joue sur plusieurs tableaux et c'est complètement réussi.  Avec des pointes d'humour et  beaucoup de réalisme, ce livre distille une ambiance qui colle à la peau du lecteur de la première à la dernière page. On visualise La Havane,  on est happé par la recherche de la Vierge noire et on ressent le désenchantement mais aussi la valeur de l'amitié.

A peine quelques minutes plus tard, Conde comprenait que ses réflexions sociologiques de  philosophe existentiel tropical n'avaient guère d'avenir dans le pays excessif et léger où il était né, où il vivait, et dans lequel la logique ne répondait à aucune loi.

Les billets de Delphine, Jostein et Keisha ( la fan numéro un de Leonardo Padura)

Lu de cet auteur : Ce qui désirait arriver - Hérétiques

vendredi 22 mars 2019

Sylvie Le Bihan - Amour propre

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Mars 2029 - 250 pages très fortes et qui interpellent.

Mère de trois adolescents qu’elle élève seule depuis presque dix ans, Guilia a toujours tout fait pour eux. Travailler et être mère en même temps comme tant d’autres femmes sans se plaindre ou sans rechigner. Il aura fallu que ses cadets décident de se prendre une année sabbatique avant d’entamer leurs études supérieures pour que la goutte d’eau fasse déborder le vase. Cette professeure d’italien  dont la mère a déserté il y a fort longtemps sait toute l’importance d’une présence maternelle. Elle part sur les traces de l’écrivain Malaparte à Capri, un auteur controversé dont elle admire l’œuvre et qui se révèle un lien entre elle et sa mère.

Guilia devrait être absorbée par ses recherches mais la fracture a eu lieu laissant place à ses interrogations et à toute l’ambivalence de ses sentiments. Elle aime ses enfants et cependant elle veut retrouver le temps de vivre pour elle en tant que femme. Emprisonnée dans les carcans sociétaux liés à la maternité, elle a la franchise envers elle-même d’arrêter de se mentir ou de continuer à faire comme si. Sans ambages, Sylvie le Bihan offre des réflexions sur la maternité bien loin de celles que l’on peut lire habituellement et qui riment avec épanouissement. Et ce roman risque de faire grincer des dents car il aborde un sujet pas facile, complexe et tabou. Peut-on être mère et le regretter ou avoir ce sentiment profond de ne pas être à la hauteur ?

Il aurait été facile d’esquinter les normes en envoyant tout valdinguer mais Sylvie Le Bihan à travers Giulia émaille ses propos d’exemples criants de vérité. Elle nous questionne et on la suit.  On prend le temps  de se regarder dans le miroir et d’être sincère avec soi-même. Sans se piétiner, les quêtes entamées par Giuila consciemment ou non se complètent.
Sans imposer quoi que ce soit mais avec ce souci de la différence et de la tolérance, chacun puisera  dans ce livre qui une fenêtre ouverte sur nous-mêmes et sur les autre.
Il y a une belle poésie qui épouse Capri pour nous parler de ce lieu mais aussi une écriture qui résonne, interpelle à l’image de ce roman très fort. 

La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou régler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises,  dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux qu'on se refile de mère en fille. 
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette. 
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants.

Les vainqueurs récrivent l'histoire à leur façon, mais ce sont les vaincus qui se transmettent la vérité.


Le billet d'Alexandra,  JoëlleNicole  et d'autres avis sur Bibliosurf

Lu et aimé également de Sylvie Le Bihan : l'Autre

mercredi 20 mars 2019

Jessica Bruder - Nomadland

Editeur : Globe - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny - Date de parution : Février 2019 - 304 pages à lire.

Il y a toujours eu des itinérants, des vagabonds, des bourlingueurs, des âmes errantes incapable de tenir en place. Mais aujourd'hui, au vingt et unième siècle, on assiste à l'émergence d'une nouvelle tribu de voyageurs. Des gens qui n'auraient jamais pensé devenir nomades un jour se retrouvent bien malgré eux sur la route. Ils sont obligés de quitter leur maison ou appartement pour vivre dans ce que certains appellent des "résidences sur roues" : vans, campings-cars d’occasion, ; bus scolaires, campers 4 X 4, mobile homes et même bonnes vieilles berlines. 

Alors qu'ils ont atteint ou dépassé l’âge de leur retraite, ils n'ont plus rien n'ont plus rien ou presque. Touchés de plein fouet par la crise financière de 2008 aux Etats-Unis, ces hommes et ces femmes sont sans adresse fixe. Ils passent leur temps à sillonner le pays à la recherche de boulots temporaires dans des campings ou des entrepôts géants (et les avantages pour les employeurs sont nombreux).

La journaliste Jessica Bruder s’est intéressée à ces travailleurs nomades. Durant trois ans, elle a côtoyé Linda et bien d’autres  qui sont devenus nomades par contrainte. Une petite pension, des économies  envolées et quelquefois un accident de la vie les a fait basculer dans la précarité.
Avec les difficultés qu'ils rencontrent,  ils sont les rois de la débrouille, ils échangent des bons plans sur des forums dédiés (où avoir du Wifi gratuitement où comment se doucher à moindre coup par exemple)  et la solidarité entre eux n’est pas un vain mot. Jessica Bruder aurait pu se contenter de les rencontrer mais elle a partagé avec eux plusieurs mois en immersion totale avec un travail éreintant dans des conditions de vie spartiates.

Cette lecture se révèle édifiante et très intéressante car Jessica Bruder a creusé le sujet mais j'aurais préféré cependant un livre un petit plus resserré (je chipote un peu)
Si on est bien loin du rêve américain, ces travailleurs nomades gardent malgré tout l'espoir de jours meilleurs et gardent la tête haute. Pétillante avec  un optimisme à toute épreuve, Linda en est bien la preuve. 
A lire incontestablement !

Les travailleurs-campeurs sont des employés bouche-trous, c'est-à-dire l'idéal pour les employeurs à la recherche de main-d'œuvre saisonnière. Ils apparaissent juste où et quand on a besoin d’eux. Ils apportent leur propre maison avec eux et transforment des parcs de mobile homes en villages d'entreprises éphémères qui se vident une fois le boulot terminé. Il ne reste pas assez longtemps pour se syndiquer.

Le billet de Keisha

lundi 18 mars 2019

Gregor Sander - Retour à Budapest


Editeur : Quidam éditeur - Traduit de l'allemand par Nicole Thiers - Date de parution : Janvier 2019 - 248 pages

Pour son anniversaire, Astrid se voit offrir un week-end à Budapest par son amoureux Paul. Rien que tous les deux. Mère divorcée et médecin, elle a rencontré Paul à l’hôpital venu en consultation. Leur relation est assez récente avec son lot de questions. Si Astrid est née en Allemagne de l’Est et qu’elle y a grandi, Budapest ne lui est pas inconnue. Et dans cet hôtel au charme suranné que Paul a réservé, elle croit reconnaître Julius son grand amour de jeunesse.

Avec de subtils allers-retours, on découvre une autre Astrid et une autre époque. Une jeune fille insouciante et amoureuse, un climat où la suspicion régnait et où Berlin-Ouest était synonyme de liberté et de consommation. Tout est dépeint avec des nuances et des ambiances palpables. L’auteur ne se s’en tient pas à la description d’une époque révolue avec ses tensions. Avec beaucoup de finesse, le personnage assez énigmatique d'Astrid se dessine. D'un caractère entier, elle a pourtant des doutes concernant sa nouvelle vie de couple et ses sentiments.
Et tout est absolument très bien rendu !  L’écriture très sensorielle et sans effusion de démonstration des sentiments capte parfaitement l'amitié, l’amour,  la vie de couple et l'atmosphère.  On est immergé dans ce roman entre Budapest d'aujourd'hui et Berlin-Est où l'auteur ne donne pas d'emblée toutes les réponses à nos questions.  Gregor Sander  souligne à merveille les ambiguïtés des souvenirs, les disparités d'une jeunesse devenue adulte avec un brin de mélancolie. Une très belle découverte et un plaisir de lecture !

Là, L'Ouest ressemblait un peu  à ce que je m'étais imagine, bariolé et scintillant, et non pas gris et vétuste comme à Neukölln. J'aurais adoré téléreporter Tobias au raison d'épicerie fine du KDW. Le sortir de notre cuisine où il était souvent aussi à étudier. Directement devant quarante-deux différentes sortes de salamis. Les yeux qu'il ferait ! Il demanderait sûrement : "Qui a besoin de quarante-deux sortes de salamis?" 

Le billet de Cuné

vendredi 15 mars 2019

Ann Patchett - Orange amère

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Janvier 2019 - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Hélène Frappat - 301 pages et un très, très bon roman !

Albert Cousins s' incruste  au baptême de Franny âgée de quelques mois pour échapper à sa femme et à ses enfants sous prétexte que le père est une connaissance éloignée de son travail. Quelques verres de gin plus tard, il tombe amoureux de la maîtresse de maison Beverly. Bert et elle quittent leur conjoint respectif et s’installent en Virginie avec les deux filles de Bervely. Les quatre enfants de Bert ne viennent leur rendre visite que durant les vacances. Mais comme  Bert n'a pas trop la fibre paternelle et que Beverly supporte assez mal d’avoir avoir à gérer ses beaux-enfants en plus des siens, ils s'occupent tous les six comme ils le peuvent.

Des années plus tard, on retrouve Franny qui a abandonné ses études en fac de droit et qui est barmaid. Un soir de service, elle voit arriver Leon Posen un romancier reconnu qui n’ a rien publié depuis longtemps. De fil en aiguille, ou plutôt de chaussures en whisky (lisez le roman et vous comprendrez), Franny devient sa maîtresse. Mais surtout elle lui a raconté l’histoire des deux familles dont il a écrit un livre au succès retentissant. Même si Bert et Beverly se sont séparés, certains des enfants de cette famille recomposée sont restés en contact. Tous ont été marqués par la mort accidentelle d'un des enfants de Bert survenue quand ils étaient enfants.
Distillant au fur et à mesure des éléments de l’histoire, Ann Patchett nous embarque dans un roman non linéaire dans le temps sur plusieurs dizaines d'années. Si l'on suit principalement Franny, l’angle de narration permet de suivre également les autres personnages.

Des deux couples défaits et de leurs enfants, l’auteure se focalise sur les liens entre les enfants. L'amertume, l'incompréhensions, la solitude ou les regrets mais aussi la recherche d'une construction identitaire ont jalonné les parcours.
Et sous des airs faussement légers, ce roman est bien plus profond qu'il n'y paraît.
Exploitant les thèmes de la famille et des relations entre frères et soeurs,  c’est relevé avec des touches d'humour et d'ironie désabusée, la construction est épatante et je me suis régalée ! 

- Vous n'avez jamais eu envie d'être écrivain?
- Non, dit-elle, et sinon elle le lui aurait dit. J'ai toujours voulu être une lectrice. 

Rétrospectivement, il dirait qu'il avait senti dès le début, le milieu du premier chapitre peut-être, qu'il se passait quelque chose, bien que rétrospectivement, tout fût toujours clair. Pour le reformuler de la manière la plus juste, l livre s'était emparé de lui bien avant qu'il ne s'y reconnaisse. C'était cela le plus dingue, à quel point il avait adoré ce livre avant qu'il ne comprenne de quoi il parlait.

Le billet de Christelle

mercredi 13 mars 2019

Maggie O'Farrell - I am, I am, I am

Éditeur : Belfond - Date de parution : Mars 2019 - Traduit admirablement de l’anglais par Sarah Tardy - 240 pages et une lecture vibrante.

Dès que j'ai vu le nom de l’auteure et le billet de Cath , je me suis précipitée et  on pourrait pratiquement dire tête baissée. Si au départ, j’ai cru qu’il s’agissait d’un recueil de nouvelles car la forme laissait à l’imaginer et bien j’ai eu faux. Composé de dix-sept chapitres comme autant de nouvelles, Maggie O’Farrell relate dans ce livre des épisodes de sa vie durant lesquels la mort a tenté de s'inviter.

On frémit, on a le cœur qui s’accélère ou qui se serre mais surtout on ressent viscéralement chaque émotion par l'intensité si juste. Maggie O’Farrell parvient tout autant à capter qu'à retranscrire des événements très marquants tout en restituant à la perfection son état d'esprit. Des événements où l'on trouve une  mauvaises rencontre, une maladie grave qui lui a laissé des séquelles,  des accidents, une fausse couche, un accouchement très compliqué entre autres.
Il n'est nullement  question de sensationnalisme, de complainte ou d’auto-apitoiement. En détaillant ses ressentis et le contexte, elle nous immerge dans ses récits. Ferré par l'écriture, on est subjugué par l'appétit de vivre, chahuté ou bouleversé par la puissance des propos, et l'on sourit  par sa capacité à se concevoir chanceuse. Et si elle nous fait part de l'incompréhension froide de certains médecins ou  des remarques blessantes entendues, des gestes bienveillants ont été de véritables baumes.

De ses expériences personnelles, elle a su transmettre avec finesse et sensibilité l’essence même de ces intervalles de temps. La grande force de ce livre est que l'intime s'efface pour révéler les sentiments propres à  l'adolescente mais aussi ceux de la femme et de la mère qu'elle est devenue.

Avec un sens profond de l’observation, une précision des mots et du détail qui nous agrippe et qui nous embarque, Maggie O’Farrell décrit avec une acuité incroyable des scènes d’un réalisme foudroyant. Une lecture vibrante par sa force et par sa qualité. 

Je me rends compte que je suis encore en train de vivre ce phénomène que je connais depuis toujours. Cette sensation de recevoir un choc, de vivre une situation surréaliste, un peu comme une impression de déjà vu. Tout se passe comme s'il me manquait brusquement plusieurs couches de peau, comme si le monde était soudain plus près de moi, plus tangible que jamais.

Les billets de Cath, Cuné

Lu de cette auteure : Cette main qui a pris la mienne En cas de forte chaleur - L'étrange disparition d'Esme Lennox

lundi 11 mars 2019

David Foenkinos - Deux sœurs

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 176 pages manquant de relief.

Mathilde s’effondre littéralement quand Etienne la quitte. En couple depuis cinq ans, ils avaient pourtant le projet de se marier. Courageusement, elle essaie tant bien que mal de se raccrocher à son métier de professeure de français qu’elle aime tant. Sauf qu'Etienne a rompu pour renouer avec son ancienne petite amie. C'est la goutte d'eau pour Mathilde qui sombre dans la dépression. Mise à pied pour avoir giflé un élève, sa sœur Agathe lui propose de venir s’installer chez elle.

Mariée et jeune maman, Agathe est là pour la réconforter et lui apporter son soutien. D’ailleurs avec son mari, le couple fait absolument tout pour que Mathilde aille mieux. Pour que la cohabitation dans le petit appartement se passe au mieux, ils essaient d’arrondir les angles. Mais les jours se transforment en  semaines. Tantôt mélancolique tantôt donnant l’impression de remonter la pente, Mathilde s’éternise en abusant de la gentillesse de sa sœur et de son beau-frère. Le bonheur si parfait d'Agathe l'agace et laisse place à de la jalousie sournoise.

Après une première partie sur la rupture qui traîne en longueur, la suite se devine trop facilement.
Ce roman n'est pas déplaisant avec de jolies réflexions mais pour moi,  il manque terriblement de relief. Je l'ai refermé avec le sentiment d'une histoire survolée et d'un épilogue très prévisible. Dommage.

Pendant toute l'après-midi, Mathilde avait repensé à cette expression : nager dans le bonheur. Que se passe-t-il quand on atteint le rivage?

Il arrive qu'on se confie  non par nécessité intérieure mais pour rassurer l'autre ( une des perversions de la vie sociale).

Le billet plus enthousiaste de Géraldine

Lu de cet auteur Le mystère Henri Pick

vendredi 8 mars 2019

Alex Michaelides - Dans son silence

Editeur : Calmann Levy - Traduit de l’anglais (Angleterre) par Elsa Maggion - Date de parution : Février 2019 - 378 pages efficaces !

Peintre reconnue très en vogue, Alicia est internée en clinique psychiatrique. Elle est accusée d’avoir assassiné son mari plusieurs années auparavant. Murée dans son silence, depuis son arrestation, elle n' jamais chercher à se défendre ou à expliquer son acte. Faber, un jeune psychothérapeute, intéressé par son cas se fait embaucher dans l’établissement. Non seulement,  il veut comprendre les raisons de son mutisme mais surtout réussir là où tous les psychiatres chevronnés de la clinique ont échoué.

A la clinique, Théo est très méfiant vis-à-vis de ses collègues et il n’hésite pas à prendre des initiatives personnelles comme rencontrer l’entourage d’Alicia. Il est très investi dans son travail d’autant plus que sur le plan personnel, son couple bat de l’aile. Le récit alterne le point de vue du jeune homme ambitieux et le journal intime d’Alicia. Et très rapidement, on est assailli de doutes. Si bien sûr on se demande pourquoi Alicia a commis ce meurtre et pourquoi elle refuse de parler,  d'autres questions voient le jour notamment concernant Théo qui a connu des périodes instables sur le plan psychique. Petit à petit, on découvre des zones d'ombre mais pas forcément celles que l'on attendait.

J'ai été très agréablement  surprise par cette lecture qui se révèle un véritable page-turner avec des personnages bien campés. Alex Michaelides maintient un suspense qui ne faiblit pas et nous réserve des surprises avec un dénouement complètement inattendu. Avec une écriture directe, ce thriller psychologique est prenant, complètement addictif et efficace. Mission accomplie sur toute la ligne ! 

- C'est drôle de te retrouver comme ça, Théo.
- Le monde est petit.
- En termes de santé mentale, oui.

Les billets de Cuné et  d'Eve

mercredi 6 mars 2019

Delphine de Vigan - Les gratitudes

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Mars 2019 - 192 pages justes et émouvantes

Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. 

C'est avec ces mots que Jérôme définit son métier d’orthophoniste. Il a fait le choix de travailler avec une patientèle âgée et les aide à reconquérir le langage qui leur fait défaut ou s’enfuit. Ancienne correctrice, Michka commence à mélanger les mots, ils s’échappent ou se brouillent avec d’autres. Elle qui vivait seule doit désormais résider dans un Ehpad.  Accepter d'être aidé, accepter l'empreinte du changement et des journées où des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties battent la mesure. Michka peut compter sur les visites de Marie, une jeune femme dont elle est très proche. Car pour Marie, c’est naturel à son tour d’être là pour la vieille dame.

A travers Jérôme, ce soignant bienveillant, l'auteure pose un regard empli d’humanité, de tendresse sur la vieillesse et sur ces vies désormais amoindries, rétrécies, mais parfaitement réglées.
Tous les personnages de ce livre ont une histoire mais je n’en dis pas plus. Parce que je veux que vous soyez émus comme moi.

Avec beaucoup de retenue et par petites touches, l'écriture sans fioriture souligne en finesse les non-dits et les effets du temps qui passe. Si Delphine de Vigan nous parle des blessures d’enfance, elle nous interroge également. A-t-on su dire à quelqu’un qui nous cher à quel point on l’aime et combien on le remercie?
C'est fulgurant de justesse et ça serre le cœur. Mais il y aussi des pointes joyeuses et pétillantes d'humour, de malice  et surtout une infinie empathie. Ce roman vibrant parlera à tous et fera naître beaucoup de poissons d'eau dans les yeux. Un livre lu en apnée totale mais avec un petit bémol pour la fin.

Vous êtes vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci?
Un vrai merci. L'expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette.
A qui?

Les billets de Cath et de Cuné.

Lu  de cette auteure : D'après une histoire vraie - Les jolis Garçons - Les heures souterraines - No et moi - Rien ne s'oppose à la nuit

Badge Lecteur professionnel

lundi 4 mars 2019

Bénédicte Belpois - Suiza

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 256 pages et un avis mitigé 

A quarante ans, Tomás est paysan qui ne compte pas son temps. Ce taiseux vient d’apprendre qu’il a un cancer agressif mais il n’est pas du genre à se plaindre. Proche de ses sous qu’il gagne durement à la sueur de son front, c’est un homme attaché à ses terres. Dans ce petit village de Galice où tout le monde se connaît, l’arrivée de Suiza est vite remarquée. Elle ne parle pas un mot d’Espagnol. On dit qu’elle vient de Suisse, qu’il lui manque de la jugeote et qu’elle est un peu idiote.Sa beauté attire les hommes et quand Tomás la voit, il la veut.

Veuf depuis bien longtemps, Tomás n’a pas su aimer et prendre soin de celle qui a partagé brièvement sa vie. Son attirance charnelle pour Suiza est plus forte que tout. Et cette attirance va se transformer en véritable sentiment d'amour. Des petits changement vont s'opérer chez notre grand gaillard et Suiza elle-même va s’ouvrir en laissant de côté ses craintes. Ils s’apprivoisent et se complètent. Si Bénédicte Belpois décrit des personnages entiers souvent maladroits avec l'intime et chahutés par la vie, j'ai trouvé qu'il y avait certains clichés et je n'ai pas été sensible aux quelques traits d'humour déployés.

L’écriture ne prend pas de gants, ça respire de vie, de sensualité et c’est même souvent brut (quelquefois trop pour moi d'ailleurs). Avec en toile de fond une histoire d'amour,  on pourrait même s’imaginer déjà une happy end. Sauf que non.
Même si la fin inattendue m’a joliment surprise,  j'ai malgré tout trouvé certaines maladresses dans ce premier roman. 

Les billets de Delphine, Joëlle et Sabine beaucoup plus enthousiastes que moi.