mercredi 4 février 2015

Delphine Bertholon - Les corps inutiles

Éditeur : JC Lattes - Date de parution : Février 2015 - 353 pages qui résonnent et interpellent...

Clémence 15 ans se rend à une fête chez un amie. C'est l'été, il fait encore jour. Dans une rue près d'un chantier, un homme l'agresse. Il veut la violer mais n'ira au bout de son acte car il n'a pas d'endroit pour se cacher. Arrivée chez son amie, sous le choc, Clémence confie ce qui lui est arrivé à son petit copain. La réflexion qui lui adresse "ce n'était même pas un viol" ajoute un poids supplémentaire à son traumatisme.
Clémence a 30 ans et travaille dans une clinique d'un genre particulier. Elle peint des visages, une personnalité à des poupées grandeur nature pour des clients. Des corps synthétiques obéissants. Le sien s'est petit à petit délesté de toutes ses sensibilités. Comme pour tenter d'effacer l'agression, il s'est forgé une carapace mais Clémence n'a jamais pu effacer de sa mémoire ce qui continue de la hanter. 

On navigue entre le passé de Clémence enfant et adolescente et le présent. Un passé trop douloureux où Clémence est désignée par "elle" comme pour s'en éloigner un peu plus. Elle n'a pas pu en parler à ses parents trop protecteurs qui lui laissaient peu de liberté. Alors, il a fallu faire comme si rien n'était arrivé. Jouer un rôle.
Clémence adulte s'abandonne dans les bras d'hommes les 29 comme pour conjurer ce maudit jour. Elle joue de son corps insensible qui ne ressent rien mais ses émotions sont bien présentes et réelles. Comment se libérer du joug subi ?

Un roman sur la culpabilisation, sur les silences porteurs de traumatismes et sur la mémoire du corps où l'écriture de Delphine Bertholon fait mouche une fois de plus. Une écriture aux phrases courtes qui résonnent par leur formulation, où de l'ironie se glisse et où les métaphores attirent la rétine.
Elle explore avec justesse des vies cassées  à un moment donné, les émotions et les sentiments. Delphine Bertholon possède indéniablement un style bien à elle. Encore une belle lecture ! 

Et si ce soir-là, dans le rue au nom d'oiseau, je suis née de nouveau- sous une forme différente- les années postérieures ne semblent pas plus réelles que ces souvenirs d'enfance fraîchement pérennisés. Il y eut (un jour, vraiment ?) cette gamine insouciante, ensuite l'adolescence, morte puis ressuscitée, recollée par la haine, il y eut cette grande fille qui fardait des actrices dans des studios venteux, aujourd'hui la trentenaire, menteuse invétérée, employée de la Clinique. Mais toute ces identités, endossées tels des costumes dont je ne voulais pas, ce n'était jamais moi. Moi était une chose vague, lointaine et nébuleuse, un reflet fracassé dans les miroirs des bars, un concept, une entité. J'avais le sentiment d'avoir vécu mille vies, mais aucune n'était la mienne : tout me semblait fictif, comme si Clémence Blisson, c'était du cinéma.

Les billets de L'irrégulière, Lucie, Séverine

Lu de cette auteure : Grâce - L'effet LarsenLe soleil à mes pieds - Twist
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