jeudi 18 août 2016

Laurence Tardieu - A la fin le silence

Editeur : Seuil - Date de parution : Août 2016 - 171 pages d'émotions très, très fortes et plus qu'un coup de cœur.

Ce que j'avais écrit octroierait à la maison une présence éternelle. 
C'était le seul livre que je voulais écrire. Il n'en avait pas d’autre à ce point nécessaire. 
Et puis, il y a eu la journée du mercredi 7 janvier. En quelques minutes, tout a été pulvérisé. 
J'ai voulu croire, au cours des jours qui ont suivi, que je pourrais continuer à écrire sur la maison. 
Il m'a fallu plusieurs semaines pour comprendre que mon projet ne tenait plus face à ce qui s'était passé. Plus grand-chose ne tenait, à vrai dire. Quelque chose c'était désagrégé pour toujours : depuis le 7 janvier, j'ai perdu le sentiment jusque-là évident d'une ligne de démarcation nette, étanche, entre l'intérieur et l'extérieur. Depuis le 7 janvier, tout est devenu poreux, l’effondrement s'est infiltré jusque sous ma peau. Le monde m’est rentré sous la peau. 
Perdre notre maison de Nice, son histoire, ma mémoire – et l’écrire : le sentiment de nécessité ne tenait plus. C'est la première fois que la sensation de dissolution du monde outrepasse celle de mon monde intime. C'est la première fois qu'écrire sur le dehors s’impose, renversant mon écriture. Comment écrire sur la maison de mon enfance, après ça ?

Alors qu’elle a commencé à écrire un livre sur la maison familiale de ses grands-parents qui représente beaucoup pour elle  "je ne saurais dire quand la maison a cessé d’être un simple lieu pour moi, à quel moment elle est devenue un corps. (…) Ses fondations sont devenues une part de mon ossature. J’y ai construit mon espace de sécurité intérieure",  Laurence Tardieu est confrontée comme nous tous aux attentats de janvier 2015. Enceinte, elle habite non loin de l'attaque parisienne du 9 janvier. Il y a la peur pour ses filles, les pensées qui sans arrêt tournent en boucle sur l’innommable (avec ce besoin d’entendre une voix rassurante) et "cette sensation qu’une partie de mon corps avait été pris, lui aussi, dans les attentats."
Le temps s'écoule et sa famille lui conseille d’aller de l’avant, "de se projeter vers l’avenir" car la maison sera vendue, car désormais pour la plupart des gens la vie a repris son cours. Mais "perdre la maison, ce n'était pas seulement perdre le lieu où j'avais des souvenirs heureux, des racines, à présent. C'est également perdre l'unique élément de ma vie qui m'offrait le réconfort de la permanence." Elle oscille, balance en permanence entre ses sentiments engendrés par la perte imminente de la maison, de fissuration du monde extérieur et de son intimité "ce qui se passait en dehors de moi pouvait se distordre jusqu'à envahir mon espace intime et l'envahir".

Suivront les attentats de novembre "La peur était entrée dans ma vie, et l’imprévisible, et le sentiment du désordre du monde, de son unité perdue." Mais l'imprévisible fait partie de la vie sous diverses formes : on grandit, on peut tomber ou pire. D’où la nécessité de se remettre en mouvement, "plus que jamais de se relever" et de retrouver "les unités perdues".
Comment retrouver "le sentiment de joie intérieure" qu’elle a perdu et cherché depuis le 7 janvier ?

Avec une écriture profonde, Laurence Tardieu nous restitue avec justesse et sensibilité  une partie de notre Histoire récente. Intercalant les moments de quiétude passés à Nice et donc l'histoire de la maison familiale et ceux vécus depuis les attentats, il n' y a pas de place pour le sensationnel ou du pathos.
Un livre en très grande partie miroir (il résonne, réveille nos propres souvenirs et sensations ) dont je suis sortie apaisée et grandie. Cette lecture est comme une main tendue et chacun y puisera beaucoup. 
Ce billet comporte beaucoup d’extraits parce que je m'y suis retrouvée énormément avec de très, très fortes émotions. C'est bien plus qu'un coup de cœur. 

Les semaines, les mois ont passé. Il m'a semblé qu’autour de moi on en parlait moins. On parlait moins de ça. Parce qu'on ne savait pas le nommer ? Parce que ça avait été si démesuré, si monstrueux qu'on ne pouvait pas encore le mettre en mots ? Dans l'espoir vain de tordre le cou à la peur, de croire que l'on pouvait reprendre le cours d'une vie normale ? (…) On tournait autour, il n'y avait pas de mot pour dire ce que ça avait été, tout ce que ça avait été. Tout ce que ça avait changé. 

L’imprévisible était entré dans nos vies (cette phrase aussi je me la suis dite et répétée tout comme je me sentais en mille morceaux, fragmentée et poreuse)

Un livre ne résout rien, dans quelques semaines, dans quelques mois, d'autres attentats auront lieu, ici ou ailleurs, d'autres vies seront emportées, en une seconde emportées, des visages, des corps, des voix, chacun unique et disparu à jamais, et à nouveau ce sera la déflagration, l'hébétude, le bouleversement, à nouveau cette sensation que notre corps aussi aura été atteint quand bien même les corps tombés ne seront pas le nôtre, à nouveau la sensation que la violence du monde nous est rentrée sous la peau, voulant nous contaminer de sa souillure, nous laissant démunis, désemparée, emplis de chagrin, la trouille au ventre, avec des patrouilles de militaires plus nombreux encore dans nos rues, dans nos gares, sur le quai de métro. Oui, à cela ce livre n'aura rien changé, il me semblera avoir été dépossédé, en moi et autour de moi, de quelque chose d’irrémédiable, d'un sentiment de quiétude et d’unité que je ne retrouverai plus. 

Une vie sans rêves est une vie amputée de l'essentiel, une vie sans rêves ressemble à un pays sans lumière. 

Lu de cette auteure: L'écriture et la vie - La confusion des peines - Une vie à soi
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