lundi 3 septembre 2012

Interview de Marc Durin-Valois

Pour cette rentrée littéraire 2012, tous les médias ne parlent tous que des mêmes livres et des mêmes auteurs. Sur plus de 600 livres, seuls quelques uns sont mis très largement en avance. Mon premier coup de cœur a été pour la dernière nuit de Claude Eatherly de Marc Durin-Valois. Captivée et fascinée par ce livre, j’ai voulu en savoir plus. Alors, j’ai posé quelques questions à Marc Durin-Valois.

Comment vous est venue l'idée de ce livre ? 

Je connaissais depuis longtemps l’aventure de ce jeune pilote de 26 ans, parti « pointer » Hiroshima pour le lancement de la première bombe atomique, et plus tard, tenaillé par la culpabilité, sombrant dans une dérive totale marquée par des internements psychiatriques et des braquages. Je me suis souvent interrogé : qu’aurais-je moi-même ressenti durant et après cette nuit où il fallait piloter une de ces immenses forteresses volantes et participer à la mission d’extermination instantanée la plus meurtrière de l’histoire humaine ? Il y avait là une énigme lancinante d’autant plus que la pensée de l’homme allait demeurer pour tout le monde mystérieuse. Les psychiatres se cassaient les dents : était-il tenaillé par le remords, vraiment psychotique ou ce joueur de poker voulait-il seulement entrer dans l’histoire, quitte à endosser toute la culpabilité d’Hiroshima ? Le paradoxe est qu’une biographie n’aurait rien donné d’intelligible.
Seul le roman, avec sa subjectivité, et les possibilités quasiment infinies de tourner autour d’un être, permet d’approcher au plus près ce personnage ambivalent, fascinant, à moitié fou, d’une séduction ahurissante, qui s’appelait Claude Robert Eatherly. Il fallait aussi que ce soit une femme qui se laisse happer et absorber, par cet homme et que celle-ci ne soit pas un simple faire-valoir mais qu’elle ait sa profondeur, elle aussi. Leur rapport intense  allait les dessiner, l’un et l’autre, en creux. A partir de là, le roman suivait une logique et un cheminement naturels, nés du sujet lui-même.  
 
Quelles recherches avez-vous effectué? Sur Internet, on trouve des informations sur Claude Eatherly (*) où il est mentionné "qu'il s'est rendu à Hiroshima où il est accueilli par les Japonais comme "un frère retrouvé". Et "qu'en 1962, il participe à une gigantesque manifestation contre l'arme nucléaire à New-York."
Votre roman reflète la vie de Claude Eatherly ( ses déboires avec la justice, sa correspondance avec Günther Anders ), pourquoi ne pas avoir inclus ces éléments?

Vos deux exemples sont très intéressants car ils montrent à quel point ce personnage est entouré de mythes. En réalité, Claude Eatherly n’a jamais mis les pieds à Hiroshima. Pas un orteil ! Ce qui exclut qu’il ait pu être accueilli par les Japonais « comme un frère retrouvé » (quelle formulation maladroite dans le contexte!). En 1962, il n’a pas participé à la « gigantesque manifestation » à laquelle il est fait référence (en réalité la 17ème commémoration du bombardement d’Hiroshima). Il a reçu une distinction (avec Pablo Casals) pour sa contribution majeure à la paix et  un texte de remerciement, en son absence, a été lu en public. Le même article que vous citez reprend une avalanche de contre-vérités comme la référence à un survol sur Nagasaki (qu’il n’a jamais fait) ou la légende des chèques envoyés au Japon pour lesquels il aurait été directement condamné (je découvre d’ailleurs là une nouvelle fable…).   Pour demeurer dans le droit fil de sa vie, suffisamment chaotique et effarante,  j’ai fait remonter sur la France une masse  conséquente de journaux, livres et documents (des Usa, de Grande Bretagne et d’Allemagne, mais aussi du Japon) qui existaient sur l’homme jusqu’à sa mort, mais aussi sur la mission numéro 13 et Hiroshima, puis en les recoupant, presque mois après mois,  j’ai éliminé les divagations.  Cela m’a permis d’écrire un livre au plus près de la réalité de cet homme complexe. J’ai suivi parallèlement trois ans de cours en psychologie à la fac me permettant de mieux cerner son état mental, oscillant entre névrose de guerre et psychose. C’était d’ailleurs là une des difficultés de ce roman : construire une fiction à partir d’un travail très pointilleux sur le plan psychologique et historique, que ce soit autour de la biographie du personnage ou les évènements de l’époque. Lorsque j’évoque par exemple les pique-niques atomiques, rien n’est inventé tout comme les concours de beauté déshabillés à Vegas avant les programmes nucléaires…Par contre tout ce qui tourne autour de Rose Martha est fictionnel.     

Quel est votre sentiment personnel sur Claude Eatherly, sur sa personnalité ?

Je me suis senti proche de cet homme en permanence pour lequel j’ai une immense affection qui tient peut-être à  quelques traits de ressemblance avec lui. Ecrire un livre très subjectif sur un tel personnage, c’est prendre le risque de s’y attacher de manière indélébile. C’est d’ailleurs une expérience étrange que d’avoir un contact aussi intime, presque physique, avec un mort…  

Par rapport à d'autres auteurs français, vous êtes discret sur le plan médiatique. Est-ce un choix délibéré ? 

Pour être franc, non. Je crois que mes livres ne collent pas forcément à ce qui est attendu. Chamelle, qui racontait la lente disparition d’une petite famille dans un désert, n’a pas eu une seule ligne dans la presse pendant trois mois. Puis tout d’un coup, il y en a eu beaucoup, suite à des prix littéraires.  Je ne maîtrise pas ces choses-là. Je n’ai aucune envie de le faire. Je ne veux pas choisir mes sujets en fonction de leur médiatisation. Mon prochain roman sera sur un thème qui n’a rien à voir avec celui-ci et déconcertera peut-être. Tant pis. Je suis fidèle à un chemin dont je ne connais pas la direction mais en même temps il m’est impossible d’en dévier d’un pas. C’est en ce sens que je trouve mes éditeurs admirables : Plon (comme autrefois Lattes) m’accompagne avec confiance. Ce rapport est inestimable.    Votre livre à peine publié connait déjà un succès auprès des lecteurs, que ressentez-vous? Cela me fait d’autant plus plaisir que ce sont les sites et les libraires qui me font connaître.

Accordez-vous de l'importance aux avis publiés sur les blogs ?  

Je les juge en ce qui me concerne essentiels.

(*): http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t7632-claude-eatherly-l-homme-qui-n-a-pas-detruit-hiroshima

Un grand merci à Marc Durin-Valois pour ses réponses et sa disponibilité!



dimanche 2 septembre 2012

Agnès Desarthe - Une partie de chasse


Éditeur : L'Olivier - Date de parution : Août 2012- 153 belles pages !

Pour faire plaisir à sa femme, Tristan accepte de participer à une partie de chasse avec trois hommes du village. Ils ont arrivés depuis peu dans ce village et Emma voit l’occasion de s’intégrer. Tristan s’y rend à contre cœur. Mal à l’aise avec les trois chasseurs à l’humour gras, il essaie tant bien que mal de donner change.  Par mégarde, il tire  sur un lapin qu‘il blesse. Au lieu d’exhiber ce qui pourrait être un trophée, il le cache dans sa gibecière en lui promettant la vie.

Voilà un roman que j’appelle livre à univers. Car Tristan et le lapin échangent des réflexions sur la condition de l’homme et celle de l’anima. Instincts primaire, finalité de la vie que l'on peut ou non modifier et de qu'elle offre. Un animal au début apeuré qui devient le confident du jeune homme. Peu à peu, il se sent en sécurité avec Tristan. Il a compris qu’il était dans un sens différent des autres. Mais un incident survient et Dumestre un des trois chasseurs tombe dans un trou. Blessé, il ne peut pas s’extraire de la cavité.  Tristan s’y glisse pour l’aider tandis que les deux autres partent chercher des secours.  Il se remémore son enfance. A partir de six ans,  il s’est occupé de sa mère et de la maison. Une mère accro aux plaisirs artificiels qui feront de Tristan à seize ans un orphelin. Puis par obligation de son tuteur, il ira à Londres pour apprendre l’anglais. Sa rencontre avec Emma dans un pub changera le cours de son existence. Elle est son grand amour.  L’arrêt de sa scolarité marquant la fin de sa rente, Emma  décide pour eux deux qu’il vaut mieux renter en France où elle a hérité d’une maison dans un petit village.  Alors que Tristan tente de son mieux d’aider Dumestre, une tempête d’une violence inouïe survient brusquement. Les eaux sortent de leurs lits dévastant le village. En guise de protection, Tristan creuse une sorte de terrier. Enfouis dans la terre tels des animaux, il apprend par Dumestre certaines vérités. Il n'éprouve pas de haine, non, et quand enfin le déluge se termine, il est devenu un homme grandi prêt à affronter la vie sans la subir.

Après dans la nuit brune qui avait été une lecture en demi-teinte, je me suis  glissée dans ce très beau roman que j’ai lu en  prenant mon temps. D’ailleurs, on se cale instantanément sur le rythme du livre et la narration par différents personnages nous permet d'entrer dans leurs vies.
L’écriture d’Agnès Desarthe aux accents poétiques se savoure. On se situe dans  un univers où  réalité et fable se chevauchent ou se croisent. La paroi entre le réel et l’irréel est mince et tout devient possible sans que cela ne paraisse étrange. L'auteure mène avec finesse et charme ce roman qui résonne longtemps encore après sa lecture.  

Tristan n'a pas la moindre expérience de ce genre d'évènement, mais c'est comme si une fibre en lui, jusqu'alors restée en sommeil, s'était soudain éveillée, captait les vibrations, les ondulations, les cliquetis, les roulis, les claquements, les grincements. Plus les mains tâtent la terre, plus elles apprennent sur la nature de ce qui va déferler sur eux.

Les billets de Leiloona, Lucie

Un livre de plus pour le challenge d'Herisson08 et de Mimipinson


samedi 1 septembre 2012

Howard Jacobson - Kalooki nights

Editeur : Calmann-Lévy - Date de parution : Août 2012 - 488 pages

Angleterre, Manchester,  les années 1950. A Crumpsall Park,  Max Glickman et Manny Washinsky deux garçons d'une dizaine d'années passent du temps dans un abri antiaérien à dessiner leur première BD intitulée Cinq mille ans d'inquiétude. Manny enseigne à Max les horreurs de l'holocauste.  Tous deux sont juifs mais élevés de façon différente. La famille de Manny est orthodoxe et très pratiquante à l'inverse de celle de Max. Sa mère reçoit ses amies lors de soirées à jouer au rami et son père est un ancien boxeur communiste de surcroit athée. Devenu dessinateur humoristique bien des années plus tard, Max apprend que Manny a tué ses parents en les gazant. Contacté par une société de production télé qui souhaite réaliser un film sur la vie de Manny, Max reprend contact avec celui-ci.

Après La question finkler, j'étais contente de retrouver Howard Jacobson. Et ce fut une lecture plus que laborieuse que j'ai failli abandonner à plusieurs reprises.
Le livre raconte l'enfance de Max et de Manny mais aussi la vie d'adulte de Max. Notre narrateur Max revient sur ses mariages ratés avec des femmes dont le prénom comporte des trémas ( ne me demandez pas pourquoi, je n'ai pas réussi à trouver l'explication), ses souvenirs d'enfance  mais il ne nous évite pas des digressions en tout genre sur les Juifs.
Manny n'était pas à proprement parler l'ami de Max. Tous deux habitaient le même quartier, jouaient ensemble et surtout ils ont dessiné une BD sur laquelle Max retravaillera devenu adulte. A travers un livre appartenant à Manny, le jeune Max découvre l'holocauste. Il est question notamment d'Isle Koch surnommée la Sorcière de Buchenwald.  Et justement cette femme éveille en Max sa sexualité et des fantasmes. Il faut attendre la seconde partie du livre pour que Max revoie Manny sorti de prison. Avec toujours ces aller-retours dans l'enfance et la question de savoir pourquoi Manny a agi de la sorte.

Vous l'aurez compris, l'auteur use de l'humour provocateur. Un humour qui sert généralement à faire passer des messages ou invite à la réflexion mais pour ma part j'y suis restée insensible.
Beaucoup de propos sont abordés : les clichés (et les préjugés) sur les Juifs, le poids de la Shoah, la culture, la religion, l'éveil à la sexualité.

Trop de thèmes,  une construction difficile à suivre et le sentiment (terrible) de n'avoir rien retiré de cette lecture. Dommage.

Merci à Dialogues Croisés et en particulier à Caroline.