vendredi 18 janvier 2019

Brian Morton - La vie selon Florence Gordon

Editeur : 10/18 - Traduit l'anglais ( Etats-Unis) par Michèle Hechter - Date de parution : Mars 2017 (date de première parution : 2015) - 355 pages menées sans temps mort !

Avertissement : on ne se s’arrête surtout  pas à la couverture affreuse qui ne donne pas du tout envie de se plonger dans ce roman. Surtout que la mamie dessinée ne ressemble pas le moins du monde à l’image que l’on peut se faire de Florence Gordon. 

A soixante-quinze, cette féministe de la première heure et auteure de plusieurs essais sur le sujet compte bien rédiger ses mémoires. Avec son caractère bien trempé, elle a pour habitude de formuler sans ambages ce qu’elle pense et sans se soucier d’y mettre les formes. Et ça vaut aussi bien pour ses amies que pour sa famille. Justement son fils unique, son épouse et leur fille adolescente viennent s’installer à New-York. Non seulement, ça ne lui fait pas plaisir mais pour couronner le tout, elle se retrouve sur le devant de la scène intellectuelle.

Vous l’aurez compris, Florence Gordon n’est pas une mamie gâteau, loin de là ! Malgré la présence de sa famille qu’elle ne voit pas souvent, elle veut continuer son travail de rédaction bien plus important à ses yeux. Sa belle-fille pétrie d’admiration envers elle l’agace, sa petite-fille la laisse de marbre (elle l’appelle par un prénom presque différent à chaque fois) et son fils est une source de déception professionnelle pour elle.
Si Florence Gordon a une haute opinion d'elle même,  elle apprécie toujours de voir ses amies de longue date qui la connaissant bien la supportent comme elle est. Même si ses remarques peuvent être mordantes ou blessantes, elle n'est jamais pour autant détestable car l'auteur Brian Morton joue sur preuve sa vivacité brillante d’esprit et sa lucidité sans égale. Et ça fonctionne !

Souvent caustique et mené sans temps mort, ce roman nous parle de la vieillesse, des relations familiales et de la transmission.  On sourit, on rit aussi ( quelquefois jaune) et on est touché. J'ai juste un bémol pour la fin un peu trop vite expédiée à mon goût.

Elle était une guérilla, une saboteuse, une pro du guet-apens. Son métier, c'était l'essai. Des livres qu'elle avait écrits, la majorité était des recueils d'essais, les autres étaient des recueils d'essai déguisés.

Les billets d'Aifelle,  Cathulu, Cuné et Kathel

mercredi 16 janvier 2019

Bernhard Schlink - Olga


Editeur : Gallimard - Traduite de l'allemand par Traduit par Bernard Lortholary - Date de parution : Janvier 2019 - 272 subtiles et élégantes

Après le décès de ses parents, Olga doit quitter la Sibérie pour suivre sa grand-mère paternelle, une femme dure et au cœur sec, en Poméranie. Elle se lie d’amitié Herbert et Viktoria, les enfants d’un riche industriel. Elle et Herbert tombent amoureux mais sa condition très modeste est un frein pour la famille d’Herbert.

Nous sommes au début du XXème siècle. Olga est déterminée à devenir institutrice et elle le devient en surmontant bien des difficultés. Assoiffé d'immensité, Herbert s'engage dans l'armée pour combattre en Afrique. Il en reviendra toujours assoiffé de conquêtes. Puis ce sera l'Argentine et une expédition à destination de l'Arctique qui doit être la première à franchir le Passage Nord-Est. Pendant ce temps, Olga trompe l'attente et la solitude en s'occupant en plus de son travail du jeune Eik l'enfant de voisins. Mais les mois se transforment en années, et elle n'a toujours aucune nouvelle d'Herbert. L’Histoire se déroule avec la Première Guerre mondiale puis la Seconde et Olga connaît à nouveau la douleur. Après avoir perdu Herbert obnubilé par ses rêves, elle voit Eik ébloui par la propagande nazie s’engager au service des SS. Devenue sourde et âgée, Olga travaille comme simple couturière dans une famille.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire sauf que la dernière partie est riche en surprises et en émotions. A travers la vie d’Olga, Bernard Schlink retrace l'histoire de l'Allemagne sur plus d'un siècle avec ses rêves de grandeur, ses fantasmes de domination et de puissance. Un beau portrait d’une femme forte et intelligente bousculée par l’Histoire et par les fantasmes de grandeur des hommes. C'est subtil et élégant ! 

Si calmement qu'elle revînt sur les périodes où elle avait été séparée de Herbert, l'attirance qu'avait éprouvée celui-ci pour des lointains immenses n'avait pas cesser de lui inspirer du dépit.Tant que Herber avait été jeune, elle avait trouvé cette attirance attendrissante, plus tard elle l'avait trouvée absurde. "Le désert - dans le désert de sable il voulait forer des puits et construire des usines, et dans le désert de glace explorer le Passage et conquérir le pôle, mais tout cela était beaucoup trop grand, et d'ailleurs ce n'étaient que des discours. Dans le désert il ne voulait rien faire, il voulait s'y perdre. Il voulait se perdre dans l'immensité. Mais l'immensité n'est rien. Il voulait se perdre dans le néant."

lundi 14 janvier 2019

Théodore Bourdeau - Les petits garçons


Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2019 - 256 pages et un avis très, très mitigé

Deux garçons nouent une amitié forte et ne vont pas se quitter. De l'enfance au début de l'âge adulte en passant par l'adolescence,  on suit Grégoire, le travailleur acharné et cultivé  à qui tout sourit et le narrateur, un élève moyen lambda. Malgré des caractères et des origines sociales différentes, leur amitié résiste au fil des années. Promu à une brillante carrière politique, le destin de Grégoire semble tout tracé d'avance tandis que celui du narrateur prend des chemins de traverse.

Les études, l'amour, l'entrée dans la vie active où les deux garçons commencent à voler  de leurs propres ailes sont ainsi relatés au fil des pages.  A l'opposé de Grégoire, le narrateur est timide et il cherche sa place en essayant de s'affirmer.
Avec Grégoire, on découvre les arcanes du pouvoir politique (on sent que l'auteur a puisé  des éléments dans la réalité) et en parallèle les dessous du journalisme d'aujourd'hui.

Résolument contemporain,  ce premier roman souffre malgré tout d'une première partie sur l'enfance qui s'éternise et d'une histoire un peu fade malgré quelques pointes d'humour.
Au final, j'ai trouvé ce premier roman sans surprises (rien de nouveau) et selon moi, il lui manque un supplément d'âme.

A cet instant précis, Luc vantait à notre petit comité les mérites du skateboard. C'était un sport qui présentait l'avantage  de ne pas nécessiter d'accoutrement ridicule, de tenue moulante. Au contraire, avoir la dégaine du groupe du chanteur le plus triste au monde constituait un plus. 

Badge Lecteur professionnel

Le billet de Nicole enthousiaste par rapport à moi.

vendredi 11 janvier 2019

Denis Michelis - Etat d'ivresse

Editeur : Editions Noir Sur Blanc - Date de parution : Janvier 2019 - 140 pages saisissantes.

Avec le titre, le ton est donné.  L’alcool chez les femmes est un sujet tabou dont on parle peu et ce roman s’y attaque.La narratrice est alcoolique. Mariée, mère d’un adolescent, journaliste pour un magazine de bien-être, elle noie ses journées et/ou ses nuits dans l’alcool. Avec son mari en déplacement pour son travail et son fils au lycée, elle se trouve des excuses pour un verre puis un autre.
Elle boit en solitaire, s’enfile des bouteilles qu’elle garde soigneusement cachées. Cerveau embrumé, gestes ralentis maladroits : la confusion s’installe et embrouille sa perception des lieux et du temps. S’enfermant dans une spirale proche de la paranoïa, tout est prétexte pour elle pour boire encore plus.

On est plongé dans son escalade de mensonges, dans cette folie où elle est acerbe, dénuée d’amour. Il y a aussi les quelques moments rares où elle est lucide. Malgré les tentatives d’aide de son fils, on assiste impuissant à sa chute et le désarroi de la famille prend à la gorge.
Prenant la tournure d’un huis-clos, ce roman dresse un portrait saisissant. Denis Michelis n'avance pas  de raisons du pourquoi ou du comment de l’alcoolisme chez cette femme, il s’en tient aux conséquences directes, aux dommages collatéraux et ça fait mal. 

 J'envisage de me mettre à genoux ou de ramper, lorsqu'on vous accuse d'avoir perdu toute dignité, vous pouvez tout vous permettre. 

 Au moment de servir, il me rappelle que l’eau n’a jamais tué personne. L’alcool, si.

Une lecture  via NetGalley (#NetGalleyFrance).

mercredi 9 janvier 2019

Olivia Elkaim - Je suis Jeanne Hébuterne

Editeur : Points - Date de parution : Août 2018 - 216 pages à découvrir.

Décembre 1916, Jeanne Hébuterne s’adonne à la peinture en tant que loisir. Poussée par son frère parti au combat, cette jeune fille de dix-huit ans s’inscrit dans une académie de peinture où elle tombe amoureuse  d'Amedeo Modigliani.

Le peintre sulfureux plus âgé qu’elle l’entraîne dans une autre vie parisienne. Issue d’une famille catholique et bourgeoise, la jeune fille jusque-là rangée découvre les amis peintres de Modigliani mais aussi la misère, la faim, l’alcool. Une vie de bohème sans confort car le peintre est sans le sou.  Elle est son modèle, sa muse et ne peint plus. Jeanne doit s'accommoder des conquêtes (anciennes et nouvelles) du peintre comme de son humeur changeante et de son besoin de liberté.
De cette passion incandescente qui flirte avec la folie, Jeanne tente de s’émanciper des carcans sociétaux et familiaux. Elle met au monde une fille mais l'issue tragique apparait inéluctable et elle l’est.
Le contraste est saisissant entre le récit fiévreux de Jeanne et les lettres de son frère André qui lui ordonne de s'absoudre à cette vie de débauche. Ce frère autoritaire entretient  une relation exclusive et malsaine envers sa soeur.

Dans ce récit sous forme de journal tenu par Jeanne, l’auteure nous amène de l’emprise destructrice de son frère aux confins de cet amour passionnel, violent.
Porté par un souffle enivrant, ce récit se lit d’une traite. C’est fort et ça secoue. Non seulement, on est immergé  dans l'univers de Modigliani mais également dans celui contextuel de l'époque aves des préjugés et des normes. A découvrir ! 

Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde entièrement aspirés pour n’exister qu’immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani.

Plein d'autres avis sur Babelio et Bibliosurf.

lundi 7 janvier 2019

Erwan Desplanques - L'Amérique derrière moi


Editeur : Editions de l'Olivier - Date de parution : Janvier 2019 - 176 belles pages,  élégantes et pudiques.

"Mon père ouvrit une bouteille de champagne pour nous annoncer la nouvelle. Avec calme, sans gravité. Un cancer du poumon, stade quatre." Deux jours plus tard, l’auteur apprend qu’il va être papa dans quelques mois. Dans cet interstice émotionnel où l’arrivée du futur évènement devrait le combler de joie, il lui faut se préparer au pire.

L’occasion pour lui de retracer son enfance marquée par l’admiration sans bornes de ce père pour les Etats-Unis. Une fascination excessive tout comme l'était son père qui allait même jusqu' à porter porter des chaussettes avec le dessin de la Maison Blanche ou  à acheter des vêtements  de l'armée américaine pour lui et pour ses fils. En remontant l'histoire familiale, on découvre que la passion irraisonnée de son père est bien plus complexe qu'il n'y paraît.
L'ensemble du  récit oscille entre la comédie (tant ses parents formaient un couple détonnant et étonnant), la tendresse et la lucidité dont l’auteur fait part "Mon grand-père maternel s'était engagé dans l'armée à dix-neuf ans, mon père à dix-huit. La premier avait été autant marqué par la guerre que le second par son absence. Ma famille s'était bâtie sur cette double fêlure, celle d'une guerre subie et d'une guerre réclamée, et je me voyais comme un dommage collatéral, conscient d'avoir devant lui un écheveau à résoudre et une mémoire à porter. "

C'est fluide car Erwan Desplanques a su trouver la distance qu’il fallait. Le lecteur se sent proche sans être voyeuriste. ll y a une telle puissance dans la description des moments qui suivent la mort de son père que j’ai eu la gorge serrée d’émotions.
Du début à la fin, c’est beau, élégant, pudique sans jamais être larmoyant et les dernières pages sont intenses ( je n'en dis pas plus sauf que le titre y prend toute sa signification).
Un livre tout simplement sobre, sensible et tout en pudeur. J’ai vibré. Et si la première rencontre avec cet auteur m'avait déçue (Si j'y suis) et bien là c'est tout l'inverse.

Ma mère m’avait appris à parler pour rien, à parler dans le vide, à parler pour deux ou pour trois. Trop parler est une autre forme de défense. Comme écrire ou chanter. Une voix parallèle. 

 Les Etats-Unis représentaient à ses yeux la possibilité de s’inventer, de bâtir ses propres fictions. C’était une terre de conquête, de résilience, de progrès. 

vendredi 4 janvier 2019

Laurence Tardieu - Nous aurons été vivants


Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2019 - 272 pages touchantes

Un matin de janvier comme un autre, Lorette aperçoit une silhouette de l’autre côté d’un boulevard  et elle se fige. Elle l'a reconnue, il s’agit de sa fille Hannah qui est partie sans un mot sept ans plus tôt.  Reprendre son souffle, accélérer le pas mais déjà il n’y a plus personne.

Est-ce qu’elle a fantasmé cette image ? Et si c’était bien Hannah qui se trouvait à quelques mètres plus loin ? Lorette aimerait se ressaisir et donner le change. Des questions déjà ressassées, des interrogations et la douleur jaillissent à nouveau. Elle est propulsée dans ses souvenirs, dans la vie avant que sa fille disparaisse. Comme un vieux film que l'on connaît par coeur et que l'on visionne à nouveau, Lorette se remémore Hannah petite, les difficultés à concilier sa vie de peintre et de mère, son amie Lydie à l’amitié sans faille et toujours présente pour elle. Mais aussi l’adolescence d’Hannah, sa propre jeunesse, l’insouciance de croire au bonheur illusoire d’un monde qui change puis l’envie de rien qui s’est installé à partir du jour où Hannah a disparu.

Roman sur le temps qui passe mais aussi sur celui que l'on refuse de s’accorder pour sourire et pour renouer avec des lendemains possibles. Comment retrouver l’étincelle pour avancer en dépit des fardeaux du passé ou d’un présent sans saveur en se délestant de la peur ?
Ceux qui aiment (et dont j'en fais partie) l’écriture sensible et délicate de Laurence Tardieu seront ravis par ce nouveau roman. Comme avec chacun de ses livres,  j’ai été très touchée. Touchée par Lorette, par les questionnements, les émotions des personnages et par le maillage de ces vies si finement décrites.

Lorette en partant nous a enfermés  dans un espace dont nous ne pouvons pas sortir, contre les parois duquel nous n'en finissions pas de nous échouer, et qui d'année en année se rétrécit.

Le billet d'Antigone et celui d'Eimelle.

Lu cette auteure : A la fin le silence - L'écriture et la vie - La confusion des peines - Une vie à soi

mercredi 2 janvier 2019

Juliana Léveillé-Trudel - Nirliit

Editeur : La peuplade - Date de parution : 2018 -  184 pages et un flirt avec le coup de cœur !

Sur les rives de la baie d’Ungawa au nord du Québec, la narratrice revient à Salluit un village du nord du Québec comme chaque été s’occuper des enfants. Mais cette année elle ne retrouve pas son amie Eva assassinée dont le fjord a englouti le corps.

En s’adressant à son amie, elle dit tout son amour pour cette région, son attachement à cette nature et à ses habitants. La narratrice ne peut que se demander en voyant les enfants dont elle s’occupe ce qu’ils deviendront dans quelques années. Parce qu’il y a les fléaux modernes, les violence faites aux femmes  et la fin de l’innocence qui arrive souvent bien trop vite chez les enfants. Bien sur, elle n’est pas la seule blanche à venir mais son amour pour cette région est sincère.
Avec ce cri du cœur pour le Grand Nord, l'auteure évoque les décisions (économiques et  politiques) et décrit l'importation d'une culture qui a modifié le mode de vie des Inuits. Son propre désarroi et ses questionnements se font sentir et c'est poignant. Un portrait réaliste où la beauté, la dureté et une sorte de résignation se mêlent sans rendre ce livre plombant.

De l’attachement viscéral de la narratrice aux constats âpres qui pointent du doigt les contradictions,  j’ai frôlé de peu le coup de cœur ( oui!)  tant j’ai été remuée par cette écriture et par le contenu ( j’ai juste trouvé que la deuxième partie consacrée au fils d’Eva était moins puissante). Sans fard ni pathos mais avec une justesse qui touche le cœur et l'âme, il s'agit d'une lecture très forte qui laisse des traces durables. 

Votre maison ne vous appartient pas. Votre terrain non plus. Tout ça vous est gracieusement prêté par le gouvernement. N'est-ce pas qu'on est fins ? On vous pique votre territoire, mais on vous le prête après. Est-ce pour ça que vous avez tellement besoin de posséder ? Des motoneiges, des bateaux, des quads, des camions pour faire le tour d'un village de quatre rues. Pour vous échapper de vos maisons surpeuplées où vous vivez les uns sur les autres. Vous manquez d'espace dans votre immensité nordique. Comment ça se fait que toute cette richesse ressemble tellement au tiers-monde ?

Je voudrais être mieux que ça mais je suis strictement comme les autres. 

Les billets d'Aifell, Fanny, JerômeKathel et de Sabine.