vendredi 22 mars 2019

Sylvie Le Bihan - Amour propre

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Mars 2029 - 250 pages très fortes et qui interpellent.

Mère de trois adolescents qu’elle élève seule depuis presque dix ans, Guilia a toujours tout fait pour eux. Travailler et être mère en même temps comme tant d’autres femmes sans se plaindre ou sans rechigner. Il aura fallu que ses cadets décident de se prendre une année sabbatique avant d’entamer leurs études supérieures pour que la goutte d’eau fasse déborder le vase. Cette professeure d’italien  dont la mère a déserté il y a fort longtemps sait toute l’importance d’une présence maternelle. Elle part sur les traces de l’écrivain Malaparte à Capri, un auteur controversé dont elle admire l’œuvre et qui se révèle un lien entre elle et sa mère.

Guilia devrait être absorbée par ses recherches mais la fracture a eu lieu laissant place à ses interrogations et à toute l’ambivalence de ses sentiments. Elle aime ses enfants et cependant elle veut retrouver le temps de vivre pour elle en tant que femme. Emprisonnée dans les carcans sociétaux liés à la maternité, elle a la franchise envers elle-même d’arrêter de se mentir ou de continuer à faire comme si. Sans ambages, Sylvie le Bihan offre des réflexions sur la maternité bien loin de celles que l’on peut lire habituellement et qui riment avec épanouissement. Et ce roman risque de faire grincer des dents car il aborde un sujet pas facile, complexe et tabou. Peut-on être mère et le regretter ou avoir ce sentiment profond de ne pas être à la hauteur ?

Il aurait été facile d’esquinter les normes en envoyant tout valdinguer mais Sylvie Le Bihan à travers Giulia émaille ses propos d’exemples criants de vérité. Elle nous questionne et on la suit.  On prend le temps  de se regarder dans le miroir et d’être sincère avec soi-même. Sans se piétiner, les quêtes entamées par Giuila consciemment ou non se complètent.
Sans imposer quoi que ce soit mais avec ce souci de la différence et de la tolérance, chacun puisera  dans ce livre qui une fenêtre ouverte sur nous-mêmes et sur les autre.
Il y a une belle poésie qui épouse Capri pour nous parler de ce lieu mais aussi une écriture qui résonne, interpelle à l’image de ce roman très fort. 

La notion de regret n'existe pas pour une mère, c'est un signe de défaite, une ignominie, un dysfonctionnement qu'il faut cacher ou régler au plus vite, car il est si facile d'être traitée de folle par les autres, femmes comprises,  dès que le ressenti est différent, voire contradictoire à leur foi en cette histoire de l'enfantement merveilleux qu'on se refile de mère en fille. 
Mais, j'ai eu des enfants et je le regrette. 
Après cette phrase, que je la laisse dans ma tête ou que je la formule à voix haute, je ressens à chaque fois le besoin, ou l'obligation, de dire que j'aime mes enfants.

Les vainqueurs récrivent l'histoire à leur façon, mais ce sont les vaincus qui se transmettent la vérité.


Le billet d'Alexandra,  JoëlleNicole  et d'autres avis sur Bibliosurf

Lu et aimé également de Sylvie Le Bihan : l'Autre

mercredi 20 mars 2019

Jessica Bruder - Nomadland

Editeur : Globe - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Peronny - Date de parution : Février 2019 - 304 pages à lire.

Il y a toujours eu des itinérants, des vagabonds, des bourlingueurs, des âmes errantes incapable de tenir en place. Mais aujourd'hui, au vingt et unième siècle, on assiste à l'émergence d'une nouvelle tribu de voyageurs. Des gens qui n'auraient jamais pensé devenir nomades un jour se retrouvent bien malgré eux sur la route. Ils sont obligés de quitter leur maison ou appartement pour vivre dans ce que certains appellent des "résidences sur roues" : vans, campings-cars d’occasion, ; bus scolaires, campers 4 X 4, mobile homes et même bonnes vieilles berlines. 

Alors qu'ils ont atteint ou dépassé l’âge de leur retraite, ils n'ont plus rien n'ont plus rien ou presque. Touchés de plein fouet par la crise financière de 2008 aux Etats-Unis, ces hommes et ces femmes sont sans adresse fixe. Ils passent leur temps à sillonner le pays à la recherche de boulots temporaires dans des campings ou des entrepôts géants (et les avantages pour les employeurs sont nombreux).

La journaliste Jessica Bruder s’est intéressée à ces travailleurs nomades. Durant trois ans, elle a côtoyé Linda et bien d’autres  qui sont devenus nomades par contrainte. Une petite pension, des économies  envolées et quelquefois un accident de la vie les a fait basculer dans la précarité.
Avec les difficultés qu'ils rencontrent,  ils sont les rois de la débrouille, ils échangent des bons plans sur des forums dédiés (où avoir du Wifi gratuitement où comment se doucher à moindre coup par exemple)  et la solidarité entre eux n’est pas un vain mot. Jessica Bruder aurait pu se contenter de les rencontrer mais elle a partagé avec eux plusieurs mois en immersion totale avec un travail éreintant dans des conditions de vie spartiates.

Cette lecture se révèle édifiante et très intéressante car Jessica Bruder a creusé le sujet mais j'aurais préféré cependant un livre un petit plus resserré (je chipote un peu)
Si on est bien loin du rêve américain, ces travailleurs nomades gardent malgré tout l'espoir de jours meilleurs et gardent la tête haute. Pétillante avec  un optimisme à toute épreuve, Linda en est bien la preuve. 
A lire incontestablement !

Les travailleurs-campeurs sont des employés bouche-trous, c'est-à-dire l'idéal pour les employeurs à la recherche de main-d'œuvre saisonnière. Ils apparaissent juste où et quand on a besoin d’eux. Ils apportent leur propre maison avec eux et transforment des parcs de mobile homes en villages d'entreprises éphémères qui se vident une fois le boulot terminé. Il ne reste pas assez longtemps pour se syndiquer.

Le billet de Keisha

lundi 18 mars 2019

Gregor Sander - Retour à Budapest


Editeur : Quidam éditeur - Traduit de l'allemand par Nicole Thiers - Date de parution : Janvier 2019 - 248 pages

Pour son anniversaire, Astrid se voit offrir un week-end à Budapest par son amoureux Paul. Rien que tous les deux. Mère divorcée et médecin, elle a rencontré Paul à l’hôpital venu en consultation. Leur relation est assez récente avec son lot de questions. Si Astrid est née en Allemagne de l’Est et qu’elle y a grandi, Budapest ne lui est pas inconnue. Et dans cet hôtel au charme suranné que Paul a réservé, elle croit reconnaître Julius son grand amour de jeunesse.

Avec de subtils allers-retours, on découvre une autre Astrid et une autre époque. Une jeune fille insouciante et amoureuse, un climat où la suspicion régnait et où Berlin-Ouest était synonyme de liberté et de consommation. Tout est dépeint avec des nuances et des ambiances palpables. L’auteur ne se s’en tient pas à la description d’une époque révolue avec ses tensions. Avec beaucoup de finesse, le personnage assez énigmatique d'Astrid se dessine. D'un caractère entier, elle a pourtant des doutes concernant sa nouvelle vie de couple et ses sentiments.
Et tout est absolument très bien rendu !  L’écriture très sensorielle et sans effusion de démonstration des sentiments capte parfaitement l'amitié, l’amour,  la vie de couple et l'atmosphère.  On est immergé dans ce roman entre Budapest d'aujourd'hui et Berlin-Est où l'auteur ne donne pas d'emblée toutes les réponses à nos questions.  Gregor Sander  souligne à merveille les ambiguïtés des souvenirs, les disparités d'une jeunesse devenue adulte avec un brin de mélancolie. Une très belle découverte et un plaisir de lecture !

Là, L'Ouest ressemblait un peu  à ce que je m'étais imagine, bariolé et scintillant, et non pas gris et vétuste comme à Neukölln. J'aurais adoré téléreporter Tobias au raison d'épicerie fine du KDW. Le sortir de notre cuisine où il était souvent aussi à étudier. Directement devant quarante-deux différentes sortes de salamis. Les yeux qu'il ferait ! Il demanderait sûrement : "Qui a besoin de quarante-deux sortes de salamis?" 

Le billet de Cuné

vendredi 15 mars 2019

Ann Patchett - Orange amère

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Janvier 2019 - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Hélène Frappat - 301 pages et un très, très bon roman !

Albert Cousins s' incruste  au baptême de Franny âgée de quelques mois pour échapper à sa femme et à ses enfants sous prétexte que le père est une connaissance éloignée de son travail. Quelques verres de gin plus tard, il tombe amoureux de la maîtresse de maison Beverly. Bert et elle quittent leur conjoint respectif et s’installent en Virginie avec les deux filles de Bervely. Les quatre enfants de Bert ne viennent leur rendre visite que durant les vacances. Mais comme  Bert n'a pas trop la fibre paternelle et que Beverly supporte assez mal d’avoir avoir à gérer ses beaux-enfants en plus des siens, ils s'occupent tous les six comme ils le peuvent.

Des années plus tard, on retrouve Franny qui a abandonné ses études en fac de droit et qui est barmaid. Un soir de service, elle voit arriver Leon Posen un romancier reconnu qui n’ a rien publié depuis longtemps. De fil en aiguille, ou plutôt de chaussures en whisky (lisez le roman et vous comprendrez), Franny devient sa maîtresse. Mais surtout elle lui a raconté l’histoire des deux familles dont il a écrit un livre au succès retentissant. Même si Bert et Beverly se sont séparés, certains des enfants de cette famille recomposée sont restés en contact. Tous ont été marqués par la mort accidentelle d'un des enfants de Bert survenue quand ils étaient enfants.
Distillant au fur et à mesure des éléments de l’histoire, Ann Patchett nous embarque dans un roman non linéaire dans le temps sur plusieurs dizaines d'années. Si l'on suit principalement Franny, l’angle de narration permet de suivre également les autres personnages.

Des deux couples défaits et de leurs enfants, l’auteure se focalise sur les liens entre les enfants. L'amertume, l'incompréhensions, la solitude ou les regrets mais aussi la recherche d'une construction identitaire ont jalonné les parcours.
Et sous des airs faussement légers, ce roman est bien plus profond qu'il n'y paraît.
Exploitant les thèmes de la famille et des relations entres frères et soeurs,  c’est relevé avec des touches d'humour et d'ironie désabusée, la construction est épatante et je me suis régalée ! 

- Vous n'avez jamais eu envie d'être écrivain?
- Non, dit-elle, et sinon elle le lui aurait dit. J'ai toujours voulu être une lectrice. 

Rétrospectivement, il dirait qu'il avait senti dès le début, le milieu du premier chapitre peut-être, qu'il se passait quelque chose, bien que rétrospectivement, tout fût toujours clair. Pour le reformuler de la manière la plus juste, l livre s'était emparé de lui bien avant qu'il ne s'y reconnaisse. C'était cela le plus dingue, à quel point il avait adoré ce livre avant qu'il ne comprenne de quoi il parlait.

Le billet de Christelle

mercredi 13 mars 2019

Maggie O'Farrell - I am, I am, I am

Éditeur : Belfond - Date de parution : Mars 2019 - Traduit admirablement de l’anglais par Sarah Tardy - 240 pages et une lecture vibrante.

Dès que j'ai vu le nom de l’auteure et le billet de Cath , je me suis précipitée et  on pourrait pratiquement dire tête baissée. Si au départ, j’ai cru qu’il s’agissait d’un recueil de nouvelles car la forme laissait à l’imaginer et bien j’ai eu faux. Composé de dix-sept chapitres comme autant de nouvelles, Maggie O’Farrell relate dans ce livre des épisodes de sa vie durant lesquels la mort a tenté de s'inviter.

On frémit, on a le cœur qui s’accélère ou qui se serre mais surtout on ressent viscéralement chaque émotion par l'intensité si juste. Maggie O’Farrell parvient tout autant à capter qu'à retranscrire des événements très marquants tout en restituant à la perfection son état d'esprit. Des événements où l'on trouve une  mauvaises rencontre, une maladie grave qui lui a laissé des séquelles,  des accidents, une fausse couche, un accouchement très compliqué entre autres.
Il n'est nullement  question de sensationnalisme, de complainte ou d’auto-apitoiement. En détaillant ses ressentis et le contexte, elle nous immerge dans ses récits. Ferré par l'écriture, on est subjugué par l'appétit de vivre, chahuté ou bouleversé par la puissance des propos, et l'on sourit  par sa capacité à se concevoir chanceuse. Et si elle nous fait part de l'incompréhension froide de certains médecins ou  des remarques blessantes entendues, des gestes bienveillants ont été de véritables baumes.

De ses expériences personnelles, elle a su transmettre avec finesse et sensibilité l’essence même de ces intervalles de temps. La grande force de ce livre est que l'intime s'efface pour révéler les sentiments propres à  l'adolescente mais aussi ceux de la femme et de la mère qu'elle est devenue.

Avec un sens profond de l’observation, une précision des mots et du détail qui nous agrippe et qui nous embarque, Maggie O’Farrell décrit avec une acuité incroyable des scènes d’un réalisme foudroyant. Une lecture vibrante par sa force et par sa qualité. 

Je me rends compte que je suis encore en train de vivre ce phénomène que je connais depuis toujours. Cette sensation de recevoir un choc, de vivre une situation surréaliste, un peu comme une impression de déjà vu. Tout se passe comme s'il me manquait brusquement plusieurs couches de peau, comme si le monde était soudain plus près de moi, plus tangible que jamais.

Les billets de Cath, Cuné

Lu de cette auteure : Cette main qui a pris la mienne En cas de forte chaleur - L'étrange disparition d'Esme Lennox

lundi 11 mars 2019

David Foenkinos - Deux sœurs

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 176 pages manquant de relief.

Mathilde s’effondre littéralement quand Etienne la quitte. En couple depuis cinq ans, ils avaient pourtant le projet de se marier. Courageusement, elle essaie tant bien que mal de se raccrocher à son métier de professeure de français qu’elle aime tant. Sauf qu'Etienne a rompu pour renouer avec son ancienne petite amie. C'est la goutte d'eau pour Mathilde qui sombre dans la dépression. Mise à pied pour avoir giflé un élève, sa sœur Agathe lui propose de venir s’installer chez elle.

Mariée et jeune maman, Agathe est là pour la réconforter et lui apporter son soutien. D’ailleurs avec son mari, le couple fait absolument tout pour que Mathilde aille mieux. Pour que la cohabitation dans le petit appartement se passe au mieux, ils essaient d’arrondir les angles. Mais les jours se transforment en  semaines. Tantôt mélancolique tantôt donnant l’impression de remonter la pente, Mathilde s’éternise en abusant de la gentillesse de sa sœur et de son beau-frère. Le bonheur si parfait d'Agathe l'agace et laisse place à de la jalousie sournoise.

Après une première partie sur la rupture qui traîne en longueur, la suite se devine trop facilement.
Ce roman n'est pas déplaisant avec de jolies réflexions mais pour moi,  il manque terriblement de relief. Je l'ai refermé avec le sentiment d'une histoire survolée et d'un épilogue très prévisible. Dommage.

Pendant toute l'après-midi, Mathilde avait repensé à cette expression : nager dans le bonheur. Que se passe-t-il quand on atteint le rivage?

Il arrive qu'on se confie  non par nécessité intérieure mais pour rassurer l'autre ( une des perversions de la vie sociale).

Le billet plus enthousiaste de Géraldine

Lu de cet auteur Le mystère Henri Pick

vendredi 8 mars 2019

Alex Michaelides - Dans son silence

Editeur : Calmann Levy - Traduit de l’anglais (Angleterre) par Elsa Maggion - Date de parution : Février 2019 - 378 pages efficaces !

Peintre reconnue très en vogue, Alicia est internée en clinique psychiatrique. Elle est accusée d’avoir assassiné son mari plusieurs années auparavant. Murée dans son silence, depuis son arrestation, elle n' jamais chercher à se défendre ou à expliquer son acte. Faber, un jeune psychothérapeute, intéressé par son cas se fait embaucher dans l’établissement. Non seulement,  il veut comprendre les raisons de son mutisme mais surtout réussir là où tous les psychiatres chevronnés de la clinique ont échoué.

A la clinique, Théo est très méfiant vis-à-vis de ses collègues et il n’hésite pas à prendre des initiatives personnelles comme rencontrer l’entourage d’Alicia. Il est très investi dans son travail d’autant plus que sur le plan personnel, son couple bat de l’aile. Le récit alterne le point de vue du jeune homme ambitieux et le journal intime d’Alicia. Et très rapidement, on est assailli de doutes. Si bien sûr on se demande pourquoi Alicia a commis ce meurtre et pourquoi elle refuse de parler,  d'autres questions voient le jour notamment concernant Théo qui a connu des périodes instables sur le plan psychique. Petit à petit, on découvre des zones d'ombre mais pas forcément celles que l'on attendait.

J'ai été très agréablement  surprise par cette lecture qui se révèle un véritable page-turner avec des personnages bien campés. Alex Michaelides maintient un suspense qui ne faiblit pas et nous réserve des surprises avec un dénouement complètement inattendu. Avec une écriture directe, ce thriller psychologique est prenant, complètement addictif et efficace. Mission accomplie sur toute la ligne ! 

- C'est drôle de te retrouver comme ça, Théo.
- Le monde est petit.
- En termes de santé mentale, oui.

Les billets de Cuné et  d'Eve

mercredi 6 mars 2019

Delphine de Vigan - Les gratitudes

Éditeur : JC Lattès - Date de parution : Mars 2019 - 192 pages justes et émouvantes

Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. 

C'est avec ces mots que Jérôme définit son métier d’orthophoniste. Il a fait le choix de travailler avec une patientèle âgée et les aide à reconquérir le langage qui leur fait défaut ou s’enfuit. Ancienne correctrice, Michka commence à mélanger les mots, ils s’échappent ou se brouillent avec d’autres. Elle qui vivait seule doit désormais résider dans un Ehpad.  Accepter d'être aidé, accepter l'empreinte du changement et des journées où des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties battent la mesure. Michka peut compter sur les visites de Marie, une jeune femme dont elle est très proche. Car pour Marie, c’est naturel à son tour d’être là pour la vieille dame.

A travers Jérôme, ce soignant bienveillant, l'auteure pose un regard empli d’humanité, de tendresse sur la vieillesse et sur ces vies désormais amoindries, rétrécies, mais parfaitement réglées.
Tous les personnages de ce livre ont une histoire mais je n’en dis pas plus. Parce que je veux que vous soyez émus comme moi.

Avec beaucoup de retenue et par petites touches, l'écriture sans fioriture souligne en finesse les non-dits et les effets du temps qui passe. Si Delphine de Vigan nous parle des blessures d’enfance, elle nous interroge également. A-t-on su dire à quelqu’un qui nous cher à quel point on l’aime et combien on le remercie?
C'est fulgurant de justesse et ça serre le cœur. Mais il y aussi des pointes joyeuses et pétillantes d'humour, de malice  et surtout une infinie empathie. Ce roman vibrant parlera à tous et fera naître beaucoup de poissons d'eau dans les yeux. Un livre lu en apnée totale mais avec un petit bémol pour la fin.

Vous êtes vous déjà demandé combien de fois dans votre vie vous aviez réellement dit merci?
Un vrai merci. L'expression de votre gratitude, de votre reconnaissance, de votre dette.
A qui?

Les billets de Cath et de Cuné.

Lu  de cette auteure : D'après une histoire vraie - Les jolis Garçons - Les heures souterraines - No et moi - Rien ne s'oppose à la nuit

Badge Lecteur professionnel

lundi 4 mars 2019

Bénédicte Belpois - Suiza

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Février 2019 - 256 pages et un avis mitigé 

A quarante ans, Tomás est paysan qui ne compte pas son temps. Ce taiseux vient d’apprendre qu’il a un cancer agressif mais il n’est pas du genre à se plaindre. Proche de ses sous qu’il gagne durement à la sueur de son front, c’est un homme attaché à ses terres. Dans ce petit village de Galice où tout le monde se connaît, l’arrivée de Suiza est vite remarquée. Elle ne parle pas un mot d’Espagnol. On dit qu’elle vient de Suisse, qu’il lui manque de la jugeote et qu’elle est un peu idiote.Sa beauté attire les hommes et quand Tomás la voit, il la veut.

Veuf depuis bien longtemps, Tomás n’a pas su aimer et prendre soin de celle qui a partagé brièvement sa vie. Son attirance charnelle pour Suiza est plus forte que tout. Et cette attirance va se transformer en véritable sentiment d'amour. Des petits changement vont s'opérer chez notre grand gaillard et Suiza elle-même va s’ouvrir en laissant de côté ses craintes. Ils s’apprivoisent et se complètent. Si Bénédicte Belpois décrit des personnages entiers souvent maladroits avec l'intime et chahutés par la vie, j'ai trouvé qu'il y avait certains clichés et je n'ai pas été sensible aux quelques traits d'humour déployés.

L’écriture ne prend pas de gants, ça respire de vie, de sensualité et c’est même souvent brut (quelquefois trop pour moi d'ailleurs). Avec en toile de fond une histoire d'amour,  on pourrait même s’imaginer déjà une happy end. Sauf que non.
Même si la fin inattendue m’a joliment surprise,  j'ai malgré tout trouvé certaines maladresses dans ce premier roman. 

Les billets de Delphine, Joëlle et Sabine beaucoup plus enthousiastes que moi.

mercredi 27 février 2019

Margaret Atwood - Captive


Editeur : 10 - 18 - Date de parution : Octobre 2017 - Traduit de l'anglais (Canada ) par Michèle Albaret-Maatsch - 623 pages prenantes.

En 1873 au Canada, la jeune Grace Marks âgée de seize ans est condamnée à la réclusion à perpétuité pour un double meurtre et échappe de peu à la pendaison. Après un passage en hôpital psychiatrique, elle demeure au pénitencier de Kingston où elle fait figure de prisonnière modèle. Un jeune psychiatre le docteur Jordan s’intéresse à son cas et cherche à percer la vérité. Grace est-elle une coupable manipulatrice ou une pauvre innocente ?

Par le biais des entretiens que le docteur Jordan mène auprès de Grace, on découvre petit à petit sa vie. Avec un père violent porté sur la boisson et une mère décédée lors de leur traversée en bateau depuis l'Irlande, Grace doit travailler comme domestique dans différentes maisons à partir de ses treize ans.  Elle nous inspire de l'intelligence, du discernement mais également pour ma part une forme de naïveté touchante. Et comme le docteur Jordan, on essaie de la cerner.  Avec de nombreuses descriptions, on sent que Margaret Atwood s’est bien documentée sur ce fait réel qui a divisé l’opinion en son temps. Impossible de savoir au final si Grace était coupable ou non et chacun se fera son propre avis.

Drôlement bien mené, ce roman est très troublant car l'auteure entretient donne des points de vue différents et elle entretient habilement les doutes en s'appuyant sur l’approche psychiatrique de cette époque.  Les maîtresses de maison sont croquées avec une pointe d'ironie  et quand Margaret Atwood nous dépeint des séances de spiritisme dont ces dames raffolent, c’est délicieusement piquant.
Un bon gros roman prenant où la psychologie des personnages est fouillée mais dont la fin peut désarçonner. Et maintenant je n’ai qu’une envie : voir la série qui en a été adaptée ( je sais, j'ai au moins un train de retard).

- Un homme raisonnable, que c'est froid, s'écrit-elle et les soupira. Un homme raisonnable, on dirait un banquier quand on entend ça. Puis elle enchaîna.  Grace , il te parle plus qu'à nous toutes réunies. Quel genre d'homme est-il vraiment ?
- Un gentilhomme. 

Le billet d'Hélène

Sur ce blog, mon billet sur Mort en lisière.  Si  comme beaucoup, j'ai lu et énormément aimé  La Servante écarlate (non chroniqué), C'est le coeur qui lâche en dernier m'était tombé des mains.

lundi 25 février 2019

Hyam Zaytoun - Vigile

Éditeur : Le Tripode - Date de parution : Janvier 2019 - 124 belles pages émouvantes.

En pleine nuit, la narratrice entend des bruits étranges. Ce n’est pas une plaisanterie de la part de son compagnon qui est victime d’un infarctus. A partir de là, le quotidien bascule : appeler les secours, effectuer un message cardiaque pendant trente longues minutes interminables le temps que les pompiers arrivent. A l’hôpital, Antoine est opéré et plongé dans un coma artificiel. La narratrice doit parer au plus urgent de la situation pour que quelqu’un s’occupe des enfants et prévenir la famille d’Antoine, ses amis et collègues. Les médecins ne sont pas optimistes et envisagent des séquelles très importantes. Et si le pire venait à se produire ? Comme pour contrer cette question, elle puise dans son amour et dans la bienveillance de ceux qui l'entourent la force nécessaire pour supporter l’attente. Ils se relaient à ses côtés et à ceux d’Antoine, ils sont là pour elle et pour lui pour aujourd’hui comme pour demain quoi qu’il arrive.

Ces  journées avec leurs lots d'épreuves, d'entraide et d'espoir sont relatées sans aucun pathos et avec sobriété. Ce récit autobiographique bouscule, émeut mais jamais le lecteur ne se sent en position de voyeurisme. Avec une économie des mots, Hyam Zaytoun a su mêler poésie et réalité pour parler des peurs, des doutes et de la force de l'amour. 

Dans les yeux de cette femme, l’effort de vérité est empli d’empathie. Et ce respect-là me donne des forces. Ces mots que je lui dis : 
 - Je sais que je serai capable de m’en occuper, même s’il est handicapé, même s’il n’est plus le même. J’en suis capable. Pourvu qu’il sache qui je suis, qui nous sommes. 
C’est étrange de dire cela, mais c’est ma façon à moi de lui demander de se battre pour ta vie. De ne pas te lâcher. Et je lui plante cela dans le cerveau comme elle a planté le peu d’espoir dans le mien. Ce n’est pas un combat, c’est une estimation des forces.

Plein d'avis enthousiastes sur Bibliosurf

mercredi 20 février 2019

Dana Spiotta - Les Innocents & les Autres

Éditeur : Actes Sud- Date de parution : Février 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson - 354 pages ébouriffantes ! 

Meadow et Carrie sont amies depuis l’adolescence et le cinéma est leur passion commune. Toutes les deux veulent en faire leur métier. Meadow s’attache à faire transparaître la vérité dans la réalisation, elle est pointilleuse, soucieuse du son et de mille petits détails.  Sa carrière prend son envol tout comme celle de Carrie plus conventionnelle dans ses choix personnels et professionnels.

Tout en alternant  des allers-retours dans le temps, ce roman met en scène également un troisième personnage féminin Jelly qui a pour spécialité de téléphoner à des inconnus et de les rendre addictifs à ses appels. Après un départ exigeant, le charme opère suscitant chez le  lecteur un mélange de curiosité, d'alchimie troublante avec cette manière habile qu’à l’auteure à de nous intéresser à des aspects techniques et à nous les rendre complètement accessibles. Que ce soit les échanges savoureux entre Carrie et Meadow (même si l’on n’a pas une culture cinématographique étendue), le cheminement  de cette dernière et l'exploration du pouvoir de la voix, l'ensemble est totalement ébouriffant.

Sans jamais être indigeste, ce roman nous interroge finement sur le processus de la création, les buts recherchés,  la fascination mais aussi la tromperie. Et l'auteure nous entraîne sur le terrain de l'amitié et des relations ambigües. Avec des références cinématographiques et notamment des passages empruntés au script,  Dana Spiotta nous garde complètement captifs aux histoires qu’elle déroule. C'est pertinent et brillant,  un roman qui offre au lecteur la sensation d'avoir vécu une expérience à part !  

Un film est une idée sur le monde. C’était ainsi que Meadow le considérait mais elle était également consciente que les gens savent des choses et que les images ont le pouvoir de surpasser tout le savoir qu’ils détiennent. Le cinéma vérité est trompeur en ce sens. Il est en mesure de dire une chose tout en vous montrant une autre, entièrement différente. Et vous pouvez être sûr qu’en sortant de là, vous partirez en croyant à ce que vous avez vu.

Je conclurai avec ce que Meadow m'a dit un jour sur le fait d'être artiste. C'est en partie une escroquerie. Et en partie de la magie. Mais pour faire quoi que ce soit, il faut être un glaneur. Qu'est-ce qu'un glaneurs? Et bien, c'est un mot élégant qui signifie voleur, sauf que vous prenez ce dont personne ne veut. Non pas simplement les idées ou les choses sortant de l'ordinaire. Vous farfouillez dans la vie courante afin de découvrir ce que tous les autres négligent, ou ignorent, ou jettent.

Le billet de Cuné

lundi 18 février 2019

Gilles Leroy - Le Diable emporte le fils rebelle

Éditeur : Mercure de France - Date de parution : Janvier 2019 - 144 pages et un avis très mitigé.

Une femme nourrit un feu. Elle y brûle les affaires de son fils aîné. Lorraine a mis a la porte Adam âgé de quatorze ans pour selon elle protéger ses autres enfants "protéger les plus jeunes était mon devoir de mère".

Une phase qui revient comme un mantra dans ce roman où Gille Leroy nous immerge dans les pensées de Lorraine et ce qui l’a conduit à cet acte. Lorraine et sa vie de guingois : enceinte à dix-sept ans, rejetée par les siens et placée en pension chez les catholiques. Puis trois autres enfants, le travail à l’usine  et l’emploi qui se fait la malle. Le chômage et les petits boulots pour son mari, la drogue pour Lorraine, et le couple vivote avec leurs enfants entassés dans un mobil-home. S'ajoute le regard des autres et plus particulièrement celui des services sociaux comme si elle ne pouvait être qu'une mauvaise mère.
Adam qu'elle surnomme l'escroc, le fils préféré de son mari  est arrogant et violent envers elle. Un adolescent déjà connu de la justice que ses belles-sœurs accusent d’être homosexuel. C’en est trop pour Lorraine, la trentaine épuisée,  qui puise dans sa foi et la religion le courage de rester debout. La pauvreté peut-être mais elle ne veut pas la honte.

Si l’auteur a su retranscrire un milieu familial et social tout en dépeignant l’ambiguïté assez complexe de Lorraine, ce roman verse de trop dans les excès. Et malheureusement l'ensemble perd en crédibilité comme si l'auteur en voulant planter un décor avait au final raté le coche.

On croit qu'on vient d'inventer l'amour et que des très belle choses s'ensuivront forcément. Ça semble aller de soi. Croire que les choses vont arriver suffit parfois à faire diversion, à oublier que rien ne bouge.

L'avis positif de Jostein

Lu et aimé de cet auteur : Alabama song - Le monde selon Billy Boy - Zola Jackson

mercredi 13 février 2019

Arnaldur Indridason - Ce que savait la nuit


Editeur : Métailié - Traduit de l'islandais par Eric Boury - Date de parution : Février 2019 - 320 pages efficaces.

L’Islande et ses glaciers attirent nombre de nouveaux visiteurs. Et justement lors d’une excursion, des touristes découvrent le cadavre d’un homme sur le glacier de Langjökull. Un homme disparu depuis trente ans et à l’époque, Konrad officier de police s’était occupé de l’affaire. Les soupçons s’étaient orientés vers l’ancien associé de l’homme mais ce dernier a toujours nié son implication. Et bien que désormais mourant, il clame toujours son innocence.

Alors qu’il a pris sa retraite, la curiosité de Konrad est piquée à vif. Et s’ils étaient passés à côté d’un élément? Et si Hjaltalin disait la vérité? Impossible de le savoir car il est emporté par la maladie. La découverte du cadavre sur le glacier fait la une des journaux et une femme contacte Konrad. Son frère aurait été renversé intentionnellement  par une voiture car il avait des informations pour la police.
Konrad commence officieusement à se replonger dans l’enquête et ce sont des pans de sa vie qui remontent à la surface. Le décès non élucidé de son père qui n’était pas un enfant de chœur, son couple avec Erna et sa solitude actuelle. Ce personnage en proie avec ses remords  doit affronter le passé mais aussi l’accepter tandis que de nouveaux éléments apparaissent dans l’enquête. L'occasion pour Arnaldur Indridason de nous dépeindre sans concession les difficultés sociales et économiques de l’Islande mais aussi de nous plonger dans l'enfance trouble de Konrad.

Un polar efficace où l’auteur ne nous oppresse pas et où comme toujours la dimension humaine est importante. Seul regret de taille, je m’étais prise d’affection pour Erlendur (comme beaucoup de lectrices du club officieux des Erlendurettes) et il me faudra plusieurs enquêtes pour m’attacher à Konrad (plus froid aux premiers abords).

Le billet d'Electra

Lu de cet auteur : La muraille de lave - Le duel - Le lagon noir -  Les nuits de Reykjavik

lundi 11 février 2019

J. M. Erre - Qui a tué l'homme-homard ?

Éditeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Février 2019 - 368 pages anti-morosité ! 

A Margoujol, un petit village tranquille de Lozère, un homme vient d’être retrouvé assassiné et son cadavre a été découpé en plusieurs morceaux. Les habitants sont en émoi même si le défunt n’était pas apprécié. Lui et d’autres membres d’un cirque tous pourvus d’étrangetés diverses physiques se sont installés dans cette localité il y a fort longtemps (le directeur du cirque ayant été assassiné lui aussi). Pour Lucie, la fille du maire, c’est l’occasion de pimenter un peu sa vie. Gravement handicapée et clouée dans un fauteuil, elle communique grâce à son seul doigt valide et un ordinateur . Quand deux gendarmes sont dépêchés sur place pour élucider l’affaire, elle les assiste.

Narré par Lucie qui manie férocement l’autodérision et le cynisme aigu, ce roman dézingue les préjugés et pousse le lecteur dans ses retranchements concernant le handicap ( il fallait oser) et le politiquement correct. Tout s’enchaîne à toute vitesse d’autant plus que de nouveaux meurtres ont lieu. J. M. Erre joue une fois de plus avec les codes du polar, il décrypte  pour nous les recettes à succès de cette littérature, parodie l’information et nous amène à des réflexions avec un regard sans aucun tabou sur la différence (vous êtes prévenus).
On retrouve l’humour décliné à la sauce J. M. Erre avec des situations complètement loufoques ou absurdes. Une fois de plus, j'ai souri, j'ai ri et mon petit coeur s'est également serré.
Une lecture anti-morosité assurée ! 

Toujours réjouissant de voir les gens faire comme si tout était normal alors que leur visage exprime le contraire. Personne n’ose jamais me dire "Vous parlez ? C’est incroyable !" ou "Vous comprenez ce qu’on dit ?" ou encore "Alors vous n’êtes pas vraiment un légume ?" Ca ne se fait pas de parler à une handicapée de son handicap, au cas où elle ne serait pas au courant de son état.

Le billet de  Cath
Lu de cet auteur : La fin du monde a du retard - Le grand n'importe quoi - Le mystère Sherlock -Made in China - Série Z

Badge Lecteur professionnel

vendredi 8 février 2019

Véronique Ovaldé - Personne n'a peur des gens qui sourient

Editeur : Flammarion - Date de parution : Février 2019 - 260 pages et un régal! 

Un jour de juin, Gloria embarque ses deux filles  Stella et Loulou direction l’Alsace avec en point d'ancrage la maison de sa grand-mère  dans la forêt de Kayserheim. Toutes les trois quittent le soleil de la Côte d’Azur et cela va sans dire que Stella l’aînée âgée de seize ans n’est pas très enchantée de cette parenthèse présentée comme des vacances par sa mère.  Car Gloria n'a nullement prévu de revenir.

Est-ce que Gloria fuit quelque chose ou quelqu’un ? C’est la question que l’on se pose et évidemment Véronique Ovaldé ne va pas nous donner la réponse ou les réponses d’emblée. On prend d’abord le temps de faire plus ample connaissance avec Gloria et de son entourage familial. Suite au décès de son père qui l'a élevée jusqu'à l'adolescence, Gloria a pu compter sur tonton Gio un brin paranoïaque  Cet associé et ami de son père l’ayant prise sous son aile, elle  travaille comme serveuse  dans son établissement, un café au nom de La Traînée (ça ne s’invente pas). Et Gloria, jeune fille à l'aube de sa majorité, y rencontre l’amour avec un grand A, le futur père de ses filles en la personne de Samuel un garçon vivant de petits trafics et décédé depuis. Le bonheur se révèle parfait en apparence ou selon toute vraisemblance.  Car peu à peu et très habilement, Véronique Ovaldé instaure de légers flottements, sème le doute et l'entretient d'autant plus que Gloria est délicieusement excessive et attachante. Pour savoir de quoi il s'agit, il faudra le lire car je n'en dis pas plus...

Vif et entraînant avec ses descriptions très justes concernant notamment les figures maternelles et ses mille petits détails qui ont mouche,  ce roman prend un tournant plus sombre avec une réelle tension très bien distillée. L'atmosphère nous harponne, l'écriture de Véronique Ovaldé nous charme avec ses exquises incartades et sa fantaisie.  Elle joue avec le lecteur pour le plus grand de nos plaisirs et on mord à l'hameçon, un régal !

Si elle ne s’aimait pas beaucoup, elle se préférait encore aux autres. Ce qui est une possibilité qui vous sépare de manière certaine de vos contemporains. 

C’est donc l’heure idéale pour parler de Samuel, l’heure argentée, murmurante, confessionnelle, l’heure sentimentale pendant la nuit puisque nous sommes des animaux si emplis de désarroi et si tendres.

Les billets de Cuné, TLivres

Lu de cette auteure : Des vies d'oiseaux - La grâce des brigands - Soyez impudents les enfants

mercredi 6 février 2019

Joseph Ponthus - A la ligne / Feuillets d'usine


Editeur : La Table Ronde - Date de parution : janvier 2019 - 293 pages et un coup de cœur !

Il a fait des études et il a rejoint celle qui l’aimait en Bretagne. Avant il travaillait dans le social. Avant car désormais faute d'emploi dans son secteur et pour gagner de l’argent,  il est intérimaire en usine agroalimentaire. Travail précaire de quelques semaines ou plus, la fatigue du corps  qui devient "un atlas de troubles musculo-squelettiques", les horaires décalés, le travail répétitif de celui d’ouvrier. Crevettes puis bulots sur les chaînes de production. Trier, devoir tenir le rythme encore plus vite, subir le bruit et le tonnage imposé, continuer, serrer les dents,  attendre les pauses café-clope minutées. La mission qui se termine, recevoir juste un "au revoir" et commencer dans une autre usine plus précisément un abattoir : pousser des carcasses sur des rails, nettoyer le sang et les viscères. Etre flexible, jongler avec les horaires pour le co-voiturage, accepter les heures supplémentaires sans avoir trop le choix et supporter quelquefois les petites remarques.
Compter, décompter le temps avant de pouvoir rentrer chez soi exténué, vidé.

L’esprit vagabonde, pioche dans la littérature, la poésie ou la chanson tandis que le corps exécute inlassablement les mêmes gestes. Ce quotidien de tant de personnes est magistralement écrit par Joseph Ponthus qui l'a vécu. Un enchaînement de strophes sans ponctuation où les renvois à la ligne soulignent la justesse des mots, la dureté de ce travail, le souffle de la vie malgré tout. Un hymne scandé sans oublier la solidarité entre collègues, l’amour qu’il porte à sa femme, des moments fugaces de bonheur simple passés hors de l’usine et aussi des pointes d’humour comme pour conjurer et éloigner l'emprise de l'usine.

Un magnifique hommage à tous celles et tous ceux dont c’est la vie, les intérimaires des usines, ces personnes trop souvent oubliées et non considérées.
Cet OVNI littéraire est un uppercut par sa puissance, sa singularité et sa beauté douloureuse. Il se lit, se relit et laisse une empreinte durable dans le cœur et dans l’esprit.
Un coup de cœur entier et total ! 

Mais 
A peine rentré
Ivre de fatigue et des quelques verres du retour du
boulot
Tout s'oublie

Devant l'étendu du quotidien
il n' y a plus que l'ivresse du repos
Et des tâches à faire

Un texte 
C'est deux heures
Deux  heures volées au repos au repas à la douche
et à la balade du chien

J'ai tant écrit dans ma tête puis oublié
des phrases parfaites qui figuraient
Qui étaient mon travail

J'ai écrit et volé  deux heures à mon quotidien et à
mon ménage
Des heures à l'usine
Des textes et des heures
Comme autant de baisers voles
Comme autant de bonheur

Et tout ces textes que je n'ai pas écrits

Le billet de Cath qui me connaissant bien savait que ce livre résonnerait en moi.

lundi 4 février 2019

David Zukerman - San Perdido

Editeur : Calmann-Lévy -  Date de parution : janvier 219 - 450 pages menées tambour battant!

Au Panama dans le bidonville de la petite ville de San Perdido, chacun se débrouille comme il peut. Et en cette année 1946, ses habitants découvrent un gamin de dix ans meut aux mains très larges doté d’une force incroyable. Une vieille femme, Félicia, se préoccupe de cet enfant aux yeux clairs et à la peau foncée.  Surnommé La Langosta, Yerbo récupère des métaux à la décharge pour gagner un peu d’argent.

Dans ce pays gangréné par la corruption, la misère côtoie l’opulence de quelques-uns. Les inégalités sont flagrantes : les politiciens agissent pour leurs intérêts personnels, les plus belles filles vendent leur corps aux hommes riches et puissants. Devenu un homme, Yerbo rend la justice à sa manière  pour défendre les plus faibles et les femmes à la merci des hommes.
Les tromperies, les trafics, les abus de pouvoir et la jalousie  jalonnent ce livre avec de nombreuses péripéties drôlement bien menées sans pour autant que l’on s’y perde. On est littéralement happé par l’écriture qui fait appel à tous les sens et par l'ambiance très vive.

S'inspirant des éléments du conte qui forgent les légendes, d'une part bien dosée de mystère et de romanesque,  l'histoire du Panama n'est pas en reste. Ce roman foisonnant et coloré à l’image de la couverture est sensuel et généreux avec des personnages bien campés et d'une réelle densité.
Un premier roman mené tambour battant dans lequel David Zukerman se révèle un très bon conteur. Que demander de plus ? 

Elle ne lui demande jamais rien, car il devine tout. C'est cela aussi qui inquiète Félicia. Il pressent les choses. Elle ne saurait dire exactement. Avec cet enfant tout est différent. Lorsqu'il est là, ni les cormorans ni les chiens ne rôdent sur la décharge. Elle l'a constaté maintes fois. Elle a vu des nuées d'oiseaux s'envoler juste avant qu'il ne revienne. 

Les billets enthousiastes de Joëlle, Nicole et Mimi

vendredi 1 février 2019

Franck Bouysse - Né d'aucune femme

Éditeur : Manufacture de livres - Date de parution : janvier 2019 - 416 pages qui remuent

Une infirmière demande au père Gabriel de venir bénir à l‘asile une femme décédée et surtout de récupérer les carnets cachés sous la robe de défunte. Ceux-ci ont été écrits par Rose et ils relatent son histoire.

Fin du XIX siècle, Rose âgée de 14 ans, aînée d’une fratrie de quatre filles, est vendue par son père au maître des forges contre un peu d’argent. Ce dernier pense ainsi contrer un peu la misère. Rose devient la domestique du maître et de sa vieille mère sèche et autoritaire. Elle subit la violence et les abus sexuels sans aucune échappatoire.
Vous l’aurez compris, c’est noir et certains passages sont particulièrement terribles (vous êtes prévenus) mai l'auteur ne joue pas sur la corde du sordide. Dans ce roman choral, il se glisse  dans la peau de Rose et d’autres personnages. Rose dont la personnalité nous touche et force l’admiration, son père rongé par les remords mais aussi Edmond englué dans ses souvenirs et paralysé par la peur, le père Gabriel.  Et la voix de Rose bouleversante par sa sincérité, par sa souffrance désarmante mais aussi par son courage s’élève de ces carnets. Avec une économie de mots, la puissance de l’écriture colle au plus près des personnages et les rend incroyablement vivants de quoi balayer quelques petits bémols (une première partie très prévisible et une certaine « facilité » dans le dénouement).

Alors oui, c'est poignant et ça secoue. L’inhumanité et le destin tragique de Rose parce que née pauvre et de sexe féminin ne peut que bouleverser. Tout en explorant  les âmes de ses personnages, Franck Bouysse a donné à ce livre un souffle romanesque incontestable.

Inspirer la pitié à quelqu'un, c'est faire naître une souffrance pas vécue dans un cœur pas préparée à la recevoir, mais qui voudrait pourtant en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c'est le pire des sentiments qu'on peut inspirer aux autres. La pitié, c'est la défaite du cœur.

Les billets d'Alex, Miscellanées

Lu de cet auteur : Grossir le ciel - Plateau

mercredi 30 janvier 2019

Aminatta Forna - Le paradoxe du bonheur

Editeur : Delcourt - Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Claire Desserey - 411 pages formidables.

Alors qu’un renard se faufile entre les passants, une femme et un homme se bousculent sur le Waterloo Bridge à Londres. Jean est une scientifique américaine, spécialiste de la faune sauvage en milieu urbain et Attila un psychiatre ghanéen reconnu dans la thérapie des personnes ayant subi un traumatisme en temps de guerre. Ce dernier parcourt le monde en tant qu’intervenant reconnu tandis que Jean vit à Londres depuis peu. Et à priori, rien ne devrait les amener à se revoir à nouveau.

Sachez que dans ce roman, on parle également de renards, de coyotes mais aussi de végétaux, de relations humaines et de la ville de Londres qui est un personnage à part entière. Jean et Atilla sont tous deux personnes impliquées dans leur travail avec cette volonté d’aider. Et quand un petit garçon disparait, naturellement, ils apportent leur contribution tout comme un portier d’hôtel, un chauffeur mais aussi un aide-soignant et d’autres exilés d'Afrique de l'Ouest. Formant un réseau d’entraide spontanée, ils s’unissent dans un seul et même but et nous immergent de façon inattendue dans cette ville cosmopolite,  toujours en mouvement. Au fil des pages, Jean et Attila se dévoilent avec pudeur et humilité.

Les descriptions des renards tout comme celles d’autres animaux s’intègrent naturellement dans le récit sans jamais être ennuyantes ou rébarbatives (et j’ai appris plein de choses). En croisant les vies de ses deux personnage principaux et en nous faisant partager des pans de leur passé et de leurs acquis,  Aminatta Forna nous questionne sans mièvrerie sur notre apprivoisement du bonheur.
Un roman généreux, complètement maîtrisé par sa capacité à nous parler d’animaux, d’espaces ou d'émotions que l’homme veut contrôler, de capacité d'adaptation, de résilience sans jamais verser dans les bons sentiments. 
Un livre formidable car tout est posé, réfléchi, fluide, creusé intelligemment et très bien dosé ( oui, rien que ça) ! 

Le coyote la regarde. Elle a failli ne pas le voir tant son pelouse moucheté  se confond avec la végétation. Seul le reflet argenté  de ses jarres permet de distinguer ses formes. La frontière entre son corps et les jeux du vent dans l'herbe est impalpable. Elle s'immobilise autant  qu'elle le peut, soutient son regard. Pendant de longues minutes, sa conscience se réduit à sa respiration, à l'air qui entre et qui sort de ses poumons, aux iris pailletés d'or de l'animal. Un souvenir remonte, suffisamment viscéral pour être réel : l'odeur de sa fourrure le jour où elle l'a endormi pour lui passer le collier, la chaleur qui émanait de lui, les pulsations du sang dans ses veines.

Qu'est-ce une vie sans incident ? Est-ce possible ? Comment devenir humain autrement que dans l'adversité ? 

Le billet de Cath

lundi 28 janvier 2019

Crash-test ou abandons en série

Pas de billet lecture aujourd'hui car j'enchaine sur des abandons. Petit récapitulatif de ces crash-test...

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Janvier 2019 

Le début de ce roman a piqué ma curiosité. Mona,  24 ans est femme de ménage sur la journée et le soir elle distribue des seringues propres aux toxicomanes.  Elle tombe amoureuse celui qu'elle  surnomme Monsieur Dégoutant . Mais les histoires d'amour finissant mal en général, elle part au Nouveau-Mexique pour essayer de donner un autre sens à sa vie. S'en suit des rencontres avec des personnages étonnants voire très surprenants. Mais voilà, je n'ai pas réussi à m'intéresser à l'histoire de ce roman et à ressentir la moindre émotion pour Mona. Un abandon en toute beauté.

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Janvier 2019 

Dans la catégorie ça part vraiment mais vraiment dans tous les sens : Les amochés de Nan Aurousseau.
Le narrateur vit dans un petit village, il apprécie sa relative solitude et la lecture. Sauf qu'un matin rien n'est comme avant. Tout le monde semble avoir disparu ( sauf un serveur et deux jumelles) et des d'évènements surnaturels  ont lieu :  de l'eau sort des miroirs, le  temps est bloqué ( et j'en passe).  Même en y mettant de la bonne volonté, impossible d'y trouver un intérêt quelconque tant l'auteur noie le récit et le lecteur sous une accumulation rocambolesque d'incongruités. Bref, je me suis  emmêlée les pinceaux sans chercher à connaître le fin mot de l'histoire.

Editeur : JC Lattes - Date de parution : Janvier 2019 

Ah, Kate Atkinson, voilà une auteure que j'affectionne avec des romans toujours fouillés et des constructions  puzzle. Juliette est engagée au sein du célèbre MI5 ( le services secrets britannique) pour retranscrire des conversations. Le jeune femme est loin de son rêve d'espionne. Malgré des touches d'humour et un ton alerte, l'ennui a fait fondre ma persévérance comme neige au soleil.  Car la lecteur  a le droit aux dialogues que la jeune femme doit taper à la machine. Arrivée à la moitié de cette lecture, j'ai jeté l'éponge. Vivement un nouveau Kate Atkinson comme je  les aime (ô espoir).

Editeur : Gallmeister - Date de parution en poche : Janvier 2019

Dans le nord du Minnesota, Madeline, 15 ans, se voit proposer par Petra de s’occuper de Paul son fils âgé de 4 ans. Le mari de Petra est très souvent absent pour son travail et très vite, Madeline passe de plus en plus de temps avec Petra et Paul nouvellement installés. Un brin marginale, très solitaire et connaissant les bois comme sa poche, l’adolescente est fascinée par cette famille bien différente de la sienne. Le récit de Madeline adulte qui revient sur ces événements m’a rapidement ennuyée par sa froideur. Et si l’auteure a voulu susciter plus d’intérêt de la part du lecteur en y ajoutant une histoire d’accusation d’abus sexuel par un prof,  pour moi ça a eu l’effet d'un cheveu sur la soupe. C'est lent, très lent et les personnages m'ont laissée indifférente, pourquoi poursuivre ?

vendredi 25 janvier 2019

Paula Poronni - Bonne élève


Editeur : Les Editions Noir Sue blanc - Traduit de l’espagnol (Argentine) par Marianne Million Date de parution : Janvier 2019 - 140 pages qui n'ont pas su me convaincre

Ne trouvant pas de travail à Buenos Aires, la narratrice, une jeune fille argentine, revient en Angleterre où elle a obtenu un diplôme en histoire de l'art. Sa mère subvient seulement  à ses besoins pour un temps, son père décédé ayant laissé un petit héritage. Elle espère sortir la tête de l'eau et raccrocher avec les petits boulots qu'elle exerce. Mais les offres d'emploi sont rares et quand il y en a une, elle doit s'arranger pour faire disparaître quelques  années de son CV. Mais, elle  parvient à décrocher une bourse pour une thèse. Certes, l'université n'est pas prestigieuse mais c'est déjà ça.

La narratrice vit dans la peur d'échouer et celle engendrée par sa mère qui surveille à la loupe ses dépenses. Constamment sous pression, elle va d' hébergements temporaires en sous-locations minables. Enfermée dans une spirale avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête, elle inflige à son corps des mutilations et des privations.

Ce court roman est assez anxiogène et je suis très partagée car j'ai trouvé l'ensemble très inégal. Il y a des passages assez crus ou sans intérêt et j'ai souvent eu l'impression de tourner un peu en rond sans comprendre où l'auteure voulait en venir. Avec une écriture sans artifices, cette lecture n'a pas su me convaincre. Dommage...

Les billets de Cath, EimelleMimi
Badge Lecteur professionnel

mercredi 23 janvier 2019

Thierry Beinstingel - Il se pourrait qu'un jour je disparaisse sans trace

Editeur :Fayard - Date de parution : Janvier 2019 - 288 pages beaucoup, beaucoup aimées !

Ils sont trois : une professeure d’Allemand au lycée, une jeune fille ayant mis en pause ses études et un homme au chômage. La professeure subit ses cours, n’a plus d’entrain à enseigner. Elle et sa fille sont deux étrangères vivant sous le même toit, chacune enfermée dans ses préoccupations. Et puis un jour un élève l’insulte, elle franchit la ligne rouge. Mise en arrêt de travail, elle commence à donner des cours de français à des adultes étrangers dans un centre qui accueille des migrants, collecte et revend des meubles, des vêtements. Malgré les difficultés rencontrées dans son activité de bénévole, elle ne baisse pas les bras bien au contraire.
La jeune fille, elle, a trouvé un petit boulot : s’occuper d’un garçon autiste. Un job rémunéré en cash par la mère du garçon qu’elle ne voit jamais dans le petit appartement insalubre de le tour qui va bientôt être démolie. Elle pourrait alerter les services sociaux de la situation ou s'en tenir strictement aux consignes : préparer un repas au garçon, rester un peu avec lui et  s'en aller. Mais elle s’attache à lui et essaie malgré son mutisme de créer un lien, si fragile, soit-il avec lui.
L’homme lui se voit proposer un travail pour cinq mois payés 20 000 Euros sans aucun frais. Pas de loyer, pas de nourriture pour être agent d’entretien sur une station de pompage à l’étranger. Il accepte, se voit déjà revenir triomphant avec l’argent. Sauf que la situation sur place est bien loin de ce qu’on lui a vendu. Il est seul, ne dispose pas d’électricité ou d’eau courante sans aucun repère du temps qui passe, "il doit affronter la nature, développer sa réflexion et la créativité qui sont la marque spécifique des humains".

Avec ces personnages sans lien apparent, isolés, bousculés et déstabilisés dans leurs repères, Thierry Beinstingel nous confronte à la réalité de ceux qui n’ont plus rien mais aussi de ceux qui semblent s'effacer de leur vie.  Sans se faire donneur de leçons ou d’user de bons sentiments, il modifie le regard du lecteur et l’amène à reconsidérer ou à percevoir différemment une situation et surtout à se démettre de jugements hâtifs.

Non seulement,  il y a l'histoire qui happe le lecteur et la construction intrigante de ce roman renforce ce sentiment d'immersion (un livre lu, vous l'aurez compris, en apnée totale). J'aime l'humanité de cet auteur, j'aime comment il s'empare de sujets de société pour nous interpeller, j'aime son écriture fine et sa précision des mots.
Une lecture forte, riche en émotions et en réflexions.

Chacun court après sa vie élabore son petit confort comme Robinson sur la gravure : une table pour asseoir sa posture, un buffet pour le peu qu'on possède sur terre, un perroquet en miroir pour être toujours d'accord avec soi-même. Et comme Robinson, on craint depuis toujours que débarque un Vendredi pour bousculer nos habitudes. Le migrant d'aujourd'hui joue ce rôle. L'humanité entière reste à rassembler.

La perspective d'une intégration par l'alphabétisation est une flatterie démagogique, ici, personne n'est dupe.

Lu de cet auteur :  Ils désertent - Retour aux mots sauvages

lundi 21 janvier 2019

Christine Desrousseaux - En attendant la neige

Editeur : Calmann-Lévy - Date de parution : Janvier 2019 - 288 pages à découvrir !

Vera est mal en point et elle a de quoi. En effet, cette jeune femme a occasionné un accident de voiture qui a coûté la vie à sa mère. Après avoir été dans le coma, elle n’a plus aucun souvenir du drame, et c’et sa sœur qui lui appris ce qui s’est passé. Les neuroleptiques, les séances de kiné et les visites chez le neurologue rythment sa vie désormais. Vera décide de partir dans un chalet dans le Haut-Jura prêté par un ami pour se sevrer des médicaments et se soustraire  à sa sœur un peu trop présente.

Le chalet est isolé et la neige peut vite bloquer l’accès. Qu’importe si c’est l’hiver, de toute façon Vera n’est pas venue pour nouer des relations. Une ambiance pesante est vite distillée : au village, les habitants ne sont pas très loquaces, et son plus proche voisin est mystérieux et taciturne. Ajoutez-y des chasseurs, le corps d’une jeune femme retrouvée dans une faille et la neige qui tombe à foison. L’introspection et les interrogations de Vera sont le fil rouge et le lecteur se demande si le cerveau de la jeune femme ne lui joue pas des tours.

Avec des descriptions de la nature qui font appel à tous les sens, des ambiguïtés qui plongent le lecteur dans le doute,  l’auteure met l’accent sur la psychologie de ses personnages en instaurant une ambiance prenante. Malgré un thème de départ assez convenu, j’ai aimé la façon dont Christine Desrousseaux déroule les intrigues (car il n’y en a pas qu’une). A découvrir !

Chaque matin, je dois revivre ce jour maudit, reprendre le volant, rouler sous la pluie et rejoindre le camion, maudit lui aussi, qui a croisé ma route. C’est devenu un rite quotidien, une épreuve nécessaire pour aboutir à une forme de délivrance. Le pire pour moi serait de laisser l’amnésie prendre le pouvoir.

Le billet de Zazy

vendredi 18 janvier 2019

Brian Morton - La vie selon Florence Gordon

Editeur : 10/18 - Traduit l'anglais ( Etats-Unis) par Michèle Hechter - Date de parution : Mars 2017 (date de première parution : 2015) - 355 pages menées sans temps mort !

Avertissement : on ne se s’arrête surtout  pas à la couverture affreuse qui ne donne pas du tout envie de se plonger dans ce roman. Surtout que la mamie dessinée ne ressemble pas le moins du monde à l’image que l’on peut se faire de Florence Gordon. 

A soixante-quinze, cette féministe de la première heure et auteure de plusieurs essais sur le sujet compte bien rédiger ses mémoires. Avec son caractère bien trempé, elle a pour habitude de formuler sans ambages ce qu’elle pense et sans se soucier d’y mettre les formes. Et ça vaut aussi bien pour ses amies que pour sa famille. Justement son fils unique, son épouse et leur fille adolescente viennent s’installer à New-York. Non seulement, ça ne lui fait pas plaisir mais pour couronner le tout, elle se retrouve sur le devant de la scène intellectuelle.

Vous l’aurez compris, Florence Gordon n’est pas une mamie gâteau, loin de là ! Malgré la présence de sa famille qu’elle ne voit pas souvent, elle veut continuer son travail de rédaction bien plus important à ses yeux. Sa belle-fille pétrie d’admiration envers elle l’agace, sa petite-fille la laisse de marbre (elle l’appelle par un prénom presque différent à chaque fois) et son fils est une source de déception professionnelle pour elle.
Si Florence Gordon a une haute opinion d'elle même,  elle apprécie toujours de voir ses amies de longue date qui la connaissant bien la supportent comme elle est. Même si ses remarques peuvent être mordantes ou blessantes, elle n'est jamais pour autant détestable car l'auteur Brian Morton joue sur preuve sa vivacité brillante d’esprit et sa lucidité sans égale. Et ça fonctionne !

Souvent caustique et mené sans temps mort, ce roman nous parle de la vieillesse, des relations familiales et de la transmission.  On sourit, on rit aussi ( quelquefois jaune) et on est touché. J'ai juste un bémol pour la fin un peu trop vite expédiée à mon goût.

Elle était une guérilla, une saboteuse, une pro du guet-apens. Son métier, c'était l'essai. Des livres qu'elle avait écrits, la majorité était des recueils d'essais, les autres étaient des recueils d'essai déguisés.

Les billets d'Aifelle,  Cathulu, Cuné et Kathel

mercredi 16 janvier 2019

Bernhard Schlink - Olga


Editeur : Gallimard - Traduite de l'allemand par Traduit par Bernard Lortholary - Date de parution : Janvier 2019 - 272 subtiles et élégantes

Après le décès de ses parents, Olga doit quitter la Sibérie pour suivre sa grand-mère paternelle, une femme dure et au cœur sec, en Poméranie. Elle se lie d’amitié Herbert et Viktoria, les enfants d’un riche industriel. Elle et Herbert tombent amoureux mais sa condition très modeste est un frein pour la famille d’Herbert.

Nous sommes au début du XXème siècle. Olga est déterminée à devenir institutrice et elle le devient en surmontant bien des difficultés. Assoiffé d'immensité, Herbert s'engage dans l'armée pour combattre en Afrique. Il en reviendra toujours assoiffé de conquêtes. Puis ce sera l'Argentine et une expédition à destination de l'Arctique qui doit être la première à franchir le Passage Nord-Est. Pendant ce temps, Olga trompe l'attente et la solitude en s'occupant en plus de son travail du jeune Eik l'enfant de voisins. Mais les mois se transforment en années, et elle n'a toujours aucune nouvelle d'Herbert. L’Histoire se déroule avec la Première Guerre mondiale puis la Seconde et Olga connaît à nouveau la douleur. Après avoir perdu Herbert obnubilé par ses rêves, elle voit Eik ébloui par la propagande nazie s’engager au service des SS. Devenue sourde et âgée, Olga travaille comme simple couturière dans une famille.

Je n’en dirai pas plus sur l’histoire sauf que la dernière partie est riche en surprises et en émotions. A travers la vie d’Olga, Bernard Schlink retrace l'histoire de l'Allemagne sur plus d'un siècle avec ses rêves de grandeur, ses fantasmes de domination et de puissance. Un beau portrait d’une femme forte et intelligente bousculée par l’Histoire et par les fantasmes de grandeur des hommes. C'est subtil et élégant ! 

Si calmement qu'elle revînt sur les périodes où elle avait été séparée de Herbert, l'attirance qu'avait éprouvée celui-ci pour des lointains immenses n'avait pas cesser de lui inspirer du dépit.Tant que Herber avait été jeune, elle avait trouvé cette attirance attendrissante, plus tard elle l'avait trouvée absurde. "Le désert - dans le désert de sable il voulait forer des puits et construire des usines, et dans le désert de glace explorer le Passage et conquérir le pôle, mais tout cela était beaucoup trop grand, et d'ailleurs ce n'étaient que des discours. Dans le désert il ne voulait rien faire, il voulait s'y perdre. Il voulait se perdre dans l'immensité. Mais l'immensité n'est rien. Il voulait se perdre dans le néant."

lundi 14 janvier 2019

Théodore Bourdeau - Les petits garçons


Editeur : Stock - Date de parution : Janvier 2019 - 256 pages et un avis très, très mitigé

Deux garçons nouent une amitié forte et ne vont pas se quitter. De l'enfance au début de l'âge adulte en passant par l'adolescence,  on suit Grégoire, le travailleur acharné et cultivé  à qui tout sourit et le narrateur, un élève moyen lambda. Malgré des caractères et des origines sociales différentes, leur amitié résiste au fil des années. Promu à une brillante carrière politique, le destin de Grégoire semble tout tracé d'avance tandis que celui du narrateur prend des chemins de traverse.

Les études, l'amour, l'entrée dans la vie active où les deux garçons commencent à voler  de leurs propres ailes sont ainsi relatés au fil des pages.  A l'opposé de Grégoire, le narrateur est timide et il cherche sa place en essayant de s'affirmer.
Avec Grégoire, on découvre les arcanes du pouvoir politique (on sent que l'auteur a puisé  des éléments dans la réalité) et en parallèle les dessous du journalisme d'aujourd'hui.

Résolument contemporain,  ce premier roman souffre malgré tout d'une première partie sur l'enfance qui s'éternise et d'une histoire un peu fade malgré quelques pointes d'humour.
Au final, j'ai trouvé ce premier roman sans surprises (rien de nouveau) et selon moi, il lui manque un supplément d'âme.

A cet instant précis, Luc vantait à notre petit comité les mérites du skateboard. C'était un sport qui présentait l'avantage  de ne pas nécessiter d'accoutrement ridicule, de tenue moulante. Au contraire, avoir la dégaine du groupe du chanteur le plus triste au monde constituait un plus. 

Badge Lecteur professionnel

Le billet de Nicole enthousiaste par rapport à moi.

vendredi 11 janvier 2019

Denis Michelis - Etat d'ivresse

Editeur : Editions Noir Sur Blanc - Date de parution : Janvier 2019 - 140 pages saisissantes.

Avec le titre, le ton est donné.  L’alcool chez les femmes est un sujet tabou dont on parle peu et ce roman s’y attaque.La narratrice est alcoolique. Mariée, mère d’un adolescent, journaliste pour un magazine de bien-être, elle noie ses journées et/ou ses nuits dans l’alcool. Avec son mari en déplacement pour son travail et son fils au lycée, elle se trouve des excuses pour un verre puis un autre.
Elle boit en solitaire, s’enfile des bouteilles qu’elle garde soigneusement cachées. Cerveau embrumé, gestes ralentis maladroits : la confusion s’installe et embrouille sa perception des lieux et du temps. S’enfermant dans une spirale proche de la paranoïa, tout est prétexte pour elle pour boire encore plus.

On est plongé dans son escalade de mensonges, dans cette folie où elle est acerbe, dénuée d’amour. Il y a aussi les quelques moments rares où elle est lucide. Malgré les tentatives d’aide de son fils, on assiste impuissant à sa chute et le désarroi de la famille prend à la gorge.
Prenant la tournure d’un huis-clos, ce roman dresse un portrait saisissant. Denis Michelis n'avance pas  de raisons du pourquoi ou du comment de l’alcoolisme chez cette femme, il s’en tient aux conséquences directes, aux dommages collatéraux et ça fait mal. 

 J'envisage de me mettre à genoux ou de ramper, lorsqu'on vous accuse d'avoir perdu toute dignité, vous pouvez tout vous permettre. 

 Au moment de servir, il me rappelle que l’eau n’a jamais tué personne. L’alcool, si.

Une lecture  via NetGalley (#NetGalleyFrance).

mercredi 9 janvier 2019

Olivia Elkaim - Je suis Jeanne Hébuterne

Editeur : Points - Date de parution : Août 2018 - 216 pages à découvrir.

Décembre 1916, Jeanne Hébuterne s’adonne à la peinture en tant que loisir. Poussée par son frère parti au combat, cette jeune fille de dix-huit ans s’inscrit dans une académie de peinture où elle tombe amoureuse  d'Amedeo Modigliani.

Le peintre sulfureux plus âgé qu’elle l’entraîne dans une autre vie parisienne. Issue d’une famille catholique et bourgeoise, la jeune fille jusque-là rangée découvre les amis peintres de Modigliani mais aussi la misère, la faim, l’alcool. Une vie de bohème sans confort car le peintre est sans le sou.  Elle est son modèle, sa muse et ne peint plus. Jeanne doit s'accommoder des conquêtes (anciennes et nouvelles) du peintre comme de son humeur changeante et de son besoin de liberté.
De cette passion incandescente qui flirte avec la folie, Jeanne tente de s’émanciper des carcans sociétaux et familiaux. Elle met au monde une fille mais l'issue tragique apparait inéluctable et elle l’est.
Le contraste est saisissant entre le récit fiévreux de Jeanne et les lettres de son frère André qui lui ordonne de s'absoudre à cette vie de débauche. Ce frère autoritaire entretient  une relation exclusive et malsaine envers sa soeur.

Dans ce récit sous forme de journal tenu par Jeanne, l’auteure nous amène de l’emprise destructrice de son frère aux confins de cet amour passionnel, violent.
Porté par un souffle enivrant, ce récit se lit d’une traite. C’est fort et ça secoue. Non seulement, on est immergé  dans l'univers de Modigliani mais également dans celui contextuel de l'époque aves des préjugés et des normes. A découvrir ! 

Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde entièrement aspirés pour n’exister qu’immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani.

Plein d'autres avis sur Babelio et Bibliosurf.

lundi 7 janvier 2019

Erwan Desplanques - L'Amérique derrière moi


Editeur : Editions de l'Olivier - Date de parution : Janvier 2019 - 176 belles pages,  élégantes et pudiques.

"Mon père ouvrit une bouteille de champagne pour nous annoncer la nouvelle. Avec calme, sans gravité. Un cancer du poumon, stade quatre." Deux jours plus tard, l’auteur apprend qu’il va être papa dans quelques mois. Dans cet interstice émotionnel où l’arrivée du futur évènement devrait le combler de joie, il lui faut se préparer au pire.

L’occasion pour lui de retracer son enfance marquée par l’admiration sans bornes de ce père pour les Etats-Unis. Une fascination excessive tout comme l'était son père qui allait même jusqu' à porter porter des chaussettes avec le dessin de la Maison Blanche ou  à acheter des vêtements  de l'armée américaine pour lui et pour ses fils. En remontant l'histoire familiale, on découvre que la passion irraisonnée de son père est bien plus complexe qu'il n'y paraît.
L'ensemble du  récit oscille entre la comédie (tant ses parents formaient un couple détonnant et étonnant), la tendresse et la lucidité dont l’auteur fait part "Mon grand-père maternel s'était engagé dans l'armée à dix-neuf ans, mon père à dix-huit. La premier avait été autant marqué par la guerre que le second par son absence. Ma famille s'était bâtie sur cette double fêlure, celle d'une guerre subie et d'une guerre réclamée, et je me voyais comme un dommage collatéral, conscient d'avoir devant lui un écheveau à résoudre et une mémoire à porter. "

C'est fluide car Erwan Desplanques a su trouver la distance qu’il fallait. Le lecteur se sent proche sans être voyeuriste. ll y a une telle puissance dans la description des moments qui suivent la mort de son père que j’ai eu la gorge serrée d’émotions.
Du début à la fin, c’est beau, élégant, pudique sans jamais être larmoyant et les dernières pages sont intenses ( je n'en dis pas plus sauf que le titre y prend toute sa signification).
Un livre tout simplement sobre, sensible et tout en pudeur. J’ai vibré. Et si la première rencontre avec cet auteur m'avait déçue (Si j'y suis) et bien là c'est tout l'inverse.

Ma mère m’avait appris à parler pour rien, à parler dans le vide, à parler pour deux ou pour trois. Trop parler est une autre forme de défense. Comme écrire ou chanter. Une voix parallèle. 

 Les Etats-Unis représentaient à ses yeux la possibilité de s’inventer, de bâtir ses propres fictions. C’était une terre de conquête, de résilience, de progrès.