lundi 15 avril 2019

Fiona Mcgregor - L'Encre vive

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Australie) par Isabelle Maillet - 537 pages

A cinquante-neuf ans, Marie King mère de trois grand enfants et depuis peu divorcée, s’est toujours occupée de sa maison et surtout de son magnifique jardin située sans un quartier bobo et très prisé de Sydney. Mais les temps sont durs et Marie qui a toujours vécu sans regarder à la dépense n’a plus les moyens d'avoir le même train de vie, elle va devoir de vendre son bien. Le jour de son anniversaire, un peu éméchée, elle décide de s’offrir un cadeau atypique : un tatouage.

Passe encore un tatouage mais ce n'est que le premier d'une série pour Marie. Sauf que dans son entourage, ces tatouages sont catalyseurs de beaucoup de réactions comme l’incompréhension, la  stupeur et l’incrédulité. Mais pourquoi diable, enchaîne-t’elle les séances au salon de tatouage alors que sa maison est mise en vente? Ses enfants et ses amis la regardent d’un oeil perplexe et en cherchent la cause avec plus ou moins de maladresse.  Mais Marie est décidée à prendre sa vie en mains,  à s’assumer comme elle l’entend quitte à faire grincer des dents.

Avec en toile de fond une radiographie de l’Australie sans concession, les conventions sociales, la complexité des relations familiales, l’appropriation du corps, la vieillesse et la maladie sont autant de thèmes abordés et creusés. A travers les enfants de Marie, pivot central de ce roman, et de son entourage, ce sont des personnalités aux préoccupations différentes qui sont creusées. Tous au long de ce roman, tous vont changer. Et chacun sera touché, titillé car ces personnages renferment une part plus ou moins importante de nous. Fiona Mcgregor livre un  beau portait de femme, une femme attachante avec ses faiblesses et sa lucidité.

J’ai vibré, j'ai souri et j'ai été émue avec ce roman pertinent sur toute la ligne parsemé d'humour vitriolé et aux dialogues savoureux. Et sans que je m'y attende,  dans ses toutes dernières pages ce roman a réussi à me bouleverser au point d'engendrer des poissons d'eau.
Un régal et un livre dévoré !  Petit bonus, en tant que lectrice tatouée ( oui, ciel!), j’ai trouvé très juste les descriptions du pourquoi du tatouage, de l’envie et du regard des autres.

- J'ai remis de l'ordre entrepris un grand nettoyage...
- Ah oui? Formidable , dit Susan. C'est très bouddhiste de faire le vide.

Les billets de Cinéphile et de Cuné

vendredi 12 avril 2019

Ouch !

S'inventer une île d'Alain Gillot - Éditeur : Flammarion - Date de parution : Février 2019 - 208 pages

Alors qu'il est Chine à superviser un chantier, Dani apprend la mort accidentelle de son fils âgé de sept ans. Immédiatement, il rentre en France où l'attend sa femme Nora et leurs proches. Entre la douleur, les remord et la colère, il se tient à distance. Présent physiquement mais absent par ses pensées, il laisse sa femme tout gérer. Chacun dans le couple affronte cette épreuve différemment. 
Nora voudrait aller de l'avant et s'active à trier les affaires de leur fils tandis que Dani n'accepte pas la mort de son enfant. Dani voit son fils lui apparaître de façon surnaturelle. Son fils qui lui parle et uniquement à lui. Il décide d'offrir à son fils des vacances rien qu'à eux deux en Bretagne.

Je pense qu'écrire sur la mort accidentelle d'un enfant est sûrement un choix réfléchi pour l'auteur. Voire cathartique ou salvateur ou libérateur tant le sujet est délicat. Et il faut croire que ce livre n'était pas pour moi car j'ai été terriblement mal l'aise et j'ai ressenti une vague d'incompréhension face aux réactions de ces parents. Sans vouloir les juger car je suis bien incapable d'imaginer ce que c'est et d'ailleurs car c'est un blocage absolu de ma part. Voilà mais j'ai été suffisamment gênée. Très et trop gênée.
Et surtout j'ai eu  la sensation d'être  témoin  d'une histoire quelquefois un peu maladroite qui cherche sans la trouver une certaine distance qui m'aurait permise de ne pas me sentir voyeuriste avec la gâchette pointée sur le coeur en permanence.



Trouver l'enfant de Rene Denfeld - Éditeur : Rivages - Date de parution : Janvier 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Bondil - 365 pages 

En Orégon le petite Madison a disparu depuis trois ans. Trois longues années où les espoirs se sont amenuisés. La probabilité qu'une  enfant  âgée de cinq ans  disparue dans une forêt enneigée soit encore vivante est presque réduite à néant mais  ils font appel à Naomi Cottle une détective spécialisée dans les enquêtes d'enfants disparus.

De cette auteure, j'avais beaucoup aimé En ce lieu enchanté pour sa capacité à créer une ambiance et à m'attirer dans ses filets. Un roman noir  hypnotique strié d'une poésie envoûtante. Avec Trouver l'enfant,  la  nature  souvent hostile a une place importante. Le tout est parsemé de poésie avec un vrai suspense et plusieurs intrigues. Les récits  alternant présent et  flashbacks font la part belle à l'introspection car Naomi a un passé douloureux.
Avec son ravisseur, Madison âgée de 8 ans a noué une relation très particulière. Certaines de ses réflexions m'ont plus que bousculée et déstabilisée (comme si c'était une enfant devenue une adolescente aux âges multiples), et d'autres m'ont bloquée. Même si elles ne sont pas légion et malgré l'écriture très belle de Rene Denfeld,  je n'ai pas pu en faire abstraction.

La littérature  est là pour nous bousculer et nous faire bouger de nos zones de confort, j'en conviens mais ces lectures n'étaient vraiment pas pour moi.

mercredi 10 avril 2019

Francesca Melandri - Tous, sauf moi

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'italien par Danièle Valin - 576 pages

Rome, 2010. Ilaria la quarantaine voit débarquer chez elle migrant qui prétend être son neveu. Comme tant d'autres, le jeune homme a fui son pays l’Ethiopie pour l'Italie. Surprise et déconcertée, elle ne sait comment réagir. La carte d’identité du jeune homme indique bien qu’il porte son nom Profeti mais également le prénom de son père Attilio.  Ce dernier, séducteur et charmeur,  avait mené une double existence à Rome jonglant avec le foyer légal et  celui de sa maîtresse. Désormais âgé de quatre-vingt-quinze ans, il  n'a plus toute sa tête. Serait-il possible que la fratrie des quatre enfants soit incomplète et que son père ait un fils en Ethiopie ?

Tout comme ses frères, elle ne connait que la version édulcorée du séjour de son père dans ce pays avant la Seconde Guerre mondiale.
En grattant de vernis de l'histoire paternelle,  Ilaria remonte le cours de l’Histoire de l’Italie avec un pan souvent méconnu et la colonisation de l’Ethiopie. Qui est vraiment son père ? Et qui croire?
L’auteure aurait pu se contenter de nous raconter la quête d’Ilaria mais elle nous offre un roman puzzle à la  construction éclatée.  Des massacres d'Addis Abeba en Ethiopie à l'Italie de Berlusconi, elle déploie les histoires personnelles liées à cette famille et les ancre dans la grande Histoire. On découvre tout comme Ilaria le passé moins lisse de son père.

Cette radiographie de l'Italie met la lumière  sur des faits peu glorieux et horribles sous couvert de la colonisation mais également la corruption,  les copinages pratiqués et la mise à nu de racines du fascisme.  Sans une once de sensationnalisme, l'auteure nous expose les conditions de traversée des migrants et l'accueil qui leur est fait.

Contrairement à Plus haut que la mer et Eva dort où l’auteure faisait preuve d’un certain lyrisme, ici l’écriture ne prend de gants et elle a gagné en puissance.
Cette lecture prenante qui brasse l’histoire (avec des personnages pour certains bien réels) et cette famille a eu l’effet d’uppercut. On est bousculé, interloqué, poussé dans nos retranchements.

Sans se faire donneuse de leçons, Francesca Melandri signe un grand roman époustouflant, intelligent, instructif, creusé et pertinent. Une lecture indispensable où les liens souterrains souvent effarants entre passé et présent se dessinent.

Non seulement Berlusconi n'est plus le chef du gouvernement, mais il est même devenu insignifiant; Kadhafi est mort d'une façon atroce; les naufragés sauvés au large Lampedusa sont traités de mystificateurs parce qu'ils ont des portables, mais surtout parce qu'ils ne cessent d'arriver. Les êtres humains se refusent à reconnaître des limitations imposées aux déplacements plus importantes que celles imposées aux marchandises, qui voyagent à travers la planète sans plus aucune frontière ou presque. 

Les billets de Dominique et Nicole