lundi 13 juin 2016

Pierrette Fleutiaux - Destiny

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Avril 2016 - 184 pages et un coup de cœur !

Dans les couloirs du métro parisien, Anne retraitée blanche et française des beaux quartiers est chargée de sacs d’achat pour la future naissance de sa petite fille. Appuyée contre un mur, une jeune femme noire enceinte semble mal en point. Continuer son chemin ou s’arrêter ? C’est ce qui s’inscrit dans l’esprit d’Anne. Elle la dépasse mais revient sur ses pas. Un acte de bonne conscience, l’envie ou le besoin d’aider celle qui en a besoin? La jeune femme Destiny s’exprime dans un anglais approximatif, patiné de mots qui comme des cailloux retracent son parcours. Mais nous n’en sommes pas là. Anne réussit à la comprendre et à l’accompagner à l’hôpital. Elle lui promet de revenir le lendemain.
Pourquoi cette promesse ? Pour souffler un peu d’espoir à Destiny ? Pour lui faire comprendre qu’elle se préoccupe d’elle ? Depuis son Nigéria natal, Destiny à vingt-sept ans a parcouru des kilomètres, fuit les armes et le hommes menaçants. Elle a payé de son corps son passage en Italie ballotée sur un bateau avec d’autres migrants. Et là voici maintenant en France. Exclue, abonnée à la misère mais elle croit en son prénom. Tout sépare ces deux femmes " que s’imaginait donc Anne ? Qu’elle avait à faire à une gamine ignorante à prendre par la main et guider ! Ne sait-elle pas que celle-ci a des années de tourments derrière elle, des années d’enfer ? Oui, elle le sait, mais non, elle ne sait pas vraiment. Il n’y a rien dans la vie d’Anne, qui puisse lui servir de comparaison, qui puisse lui servir à comprendre vraiment, de l’intérieur, la vie de cette femme."

Destiny met au monde Glory, Anne entreprend des démarches qui jusque là lui étaient inconnues. Car Destiny n’a aucun endroit où loger, n’a pas d‘argent. Anne aimerait ou voudrait en qualité de celle qui aide en savoir plus,  que Destiny lui soit reconnaissante pour les vêtements et l’argent donnés, la nourriture achetée. De Paris, Destiny connaît le "CentQuinze" mais pas la Tour Eiffel. Malgré les vacances familiales où la jeune femme s’estompe de son esprit, Anne revient toujours vers Destiny sans trop comment s’y prendre.
Car Destiny est fière, rebelle, elle veut faire venir ses deux autres enfants, trouver un emploi, ne veut pas se faire d’ami, sombre dans le dépression… Autant de quoi noyer Anne dans un océan de perplexité.

De cette relation fragile avec ses incompréhensions mutuelles, Pierrette Fleutiaux nous rappelle que l’aidant n’a pas tous les droits, que Destiny si elle ne déverse pas des torrents de gratitude possède sa liberté bien à elle. Et ces deux femmes vont s’apprivoiser avec leurs différences et chacune d'elle va gommer ce qu’elle ne peut pas comprendre de l'autre et s'enrichir.

Dans cette cartographie complexe des rapports humains, Pierrette Fleutiaux nous offre un regard lucide : des moments de complicité aux petites pensées égoïstes par instinct de protection d’Anne ou encore les mensonges de Destiny "Vérité et mensonge ne sont pas des concepts de référence très utiles quand on côtoie les miséreux du monde". Anne et Destiny s’ancrent en nous et nous questionnent à la façon d'un miroir.

Un livre servi par une écriture ciselée,  rare et essentiel avec une sincère  humanité et sensibilité car il fait partie de ces lectures qui mettent à mal les préjugés et nous interrogent. Un coup de cœur entier et total sur toute la ligne ! 

Rien d'éteint, dans les yeux de Destiny et de son mari Victor. Ce qui y brille, il lui faudra plusieurs heures avant de réussir à l'identifier, il lui faudra contourner des amas de clichés et de préjugés pour arriver à cette simple certitude : ce qui brillait dans leurs yeux, c'était le bonheur anticipé de deux parents devant la joie de leurs enfants. Cela, rien de plus.

C'est dans le grand livre des migrants que se trouvent les miracles aujourd'hui. 

Le billet de Jérôme
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