dimanche 9 mars 2014

Paola Pigani - N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures

Éditeur : Liana Levi - Date de parution : Août 2013 - 215 pages et une lecture nécessaire ! 

D’abord, il y a ce titre magnifique porteur de poésie qui fait référence à un proverbe tsigane : "on n’entre pas impunément chez les Manouches, ni dans leur présent, ni dans leur mémoire". Et cette couverture qui représente seule cette grande route de la roulotte des gens du voyage enlevée de son essieu comme la fin d’un voyage, l’opposé de la liberté et donc du mode de vie de cette communauté. Le 6 avril 1940, ce décret : "en période de guerre, la circulation des nomades, des individus errant généralement sans domicile fixe, ni patrie, ni profession effective, constitue pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté " fut un tournant dans la vie des gens du voyages en France. Car oui, c’est bien dans notre pays que ce déroule ce roman inspiré d’une histoire vraie. Premier choc qui fait douloureusement mal et honte. Trois-cent-cinquante tsiganes de Charente-Maritime furent conduits sous escorte policière dans le camp des Alliers sur ordre de Préfet de la Kommandantur d'Angoulême. Deuxième choc car le mot « camp » associé la Seconde Guerre Mondiale évoque généralement et principalement l’Allemagne et non la France.

Paola Pigani nous raconte à travers l’histoire d’Alba tout juste âgée de quatorze ans à son arrivée avec sa famille au camp  les souvenirs d’Adrienne une grand-mère tsigane de quatre-vingt-sept ans. Six années dans ce camp  cloîtrés sans aucune liberté, la promiscuité dans des hangars, la faim et le mort à petit feu des espoirs. "Les objectifs secondaires de l'internement sont de leur apprendre à vivre comme tout le monde, d'abandonner leurs rites, leurs vices, d'adopter des règles d'hygiène, d'éduquer les enfants, de les faire travailler afin qu'ils ne soient pas à la charge de l'état" :  sous-entendu supprimer leur mode de vie, leurs traditions pour en en faire des sédentaires. Il y a les humiliations et ce dont on les prive. Eux qui étaient habitués à travailler  pour subvenir à leurs besoins et à sillonner librement les routes n’ont plus aucun droit. Les hommes ne savent que faire de leurs mains, la gaieté s’éteint dans les yeux de tous. Et l'interdiction de dormir dans la roulotte bien plus qu’un moyen de transport , elle est leur habitat, le foyer où se retrouve toute la famille  : "Ainsi cachées, immobiles, les roulottes n'existent plus aux yeux de la population locale. Les autorités se gaussent déjà de la réussite de leur entreprise : donner à ceux-là le goût de prendre racine, d'être comme tours citoyens  français. "
La mère d’Alba dépérit, son père privé de son cheval est devenu est un homme terne. La faim, les hivers rudes, la saleté les usent tous. Bien sûr, la révolte et l'incompréhension les habitent  mais ils n'ont aucun moyen de se faire entendre. La solidarité et l’entraide, piliers de la communauté, sont mises à mal "Là où auparavant on donnait sa part toujours au plus pauvre, on ne voit plus l'autre pareil". Durant ces six années, Alba deviendra femme puis mère en devant supporter la souffrance, les paroles qui blessent mais heureusement, il y a de une vraie humanité encore présente chez quelque personnes.

Avec sensibilité, poésie et pudeur, Paolo Pigani nous offre un roman bouleversant, touchant, digne et sans pathos. J’ai été fracassée par cette histoire et gagnée par la honte. Car cette communauté qui a souffert dans sa chair et son esprit par le passé est souvent pointée du doigt, accusée à tort et à travers. Il n’y a qu’à regarder ces terrains à la périphérie des ville où ils se retrouvent rassemblés (pour ne pas utiliser un autre mot) et de tendre l’oreille pour écouter ce qui est prononcé à leur égard. Une lecture uppercut qui fait mal, qui nous ouvre les yeux sur un pan de l'Histoire peu connue  mais un roman  nécessaire qui montre ô combien la différence dérange.

Les billets de Marilyne (sur Babelio), Liliba, Mirontaine

11 commentaires:

krol a dit…

Rien que le titre et la couverture donnent envie de découvrir ce roman. Ton commentaire élogieux par dessus, et voilà, je suis ferrée !

Louise a dit…

Ton article est magnifique. Avoir une autre vision des gens du voyage,que celle qu'on nous sert. Connaître leurs souffrances,c'est nécessaire. Je le note

Alex Mot-à-Mots a dit…

Il avait été en lice pour je ne sais plus quel prix, qu'il n'a pas eut, finalement. Mais je le lirai.

Philisine Cave a dit…

Liliba en a fait un de ses coups de cœur 2013 : elle en parle sur Libfly. Bises

zazy a dit…

Quel uppercut. Je note de suite

Manu a dit…

Il est toujours difficile de s'apercevoir que son pays ne vaut pas mieux que les autres. Mais hélas, il faut bien avouer que rare sont les pays qui sont vraiment dignes en matière de droits humains. Je note.

Aliénor a dit…

Quel superbe titre ! Il donne envie à lui seul.

Karine:) a dit…

Je me demandais bien c'était quoi, ce titre... mais je suis fort tentée, même si ce sujet est moins "in" par chez nous!

Clara a dit…

@ krol : tu peux !

@ Louise : c'est le livre qui est magnifique !

@ Alex : oui pour le Goncourt du premier roman !

@ Philisien : on a peu parlé sur les blogs et c'est bien dommage !

@ Zazy : une lecture nécessaire !

@ Manu : oui et ce qui fait mal c'est de voir qu'en plus cette communauté est souvent pointée du doigt...

@ Aliénor : le titre est sublime !

@ Karine :) :un peut y trouver une dimension pus large : celle des différences (culturelles,sociales,...) qui pur certains représentent une non conformité même à l'heure actuelle ...


Céline a dit…

Le titre est magnifiue et ce sujet m'intéresse beaucoup.Merci pour cette belle note !

voyelle a dit…

lecture incontournable pour moi..je note ! merci ! ;)

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