jeudi 23 août 2012

Tarun Tejpal - La vallée des masques

Editeur : Albin Michel - Date de parution : Août 2012 - 454 pages grandioses et un coup de cœur !

Lors d'une longue nuit, un homme attend ses anciens frères d'armes les Wafadars qui vont venir le tuer.  Il s'est enfui de cette vallée de l'Inde où il vivait dans une communauté. Une vallée coupée de tout, vivant en autarcie selon des préceptes d'un gourou légendaire Aum, le pur des purs. Durant cette nuit, il va raconter son histoire, la transcrire  avec un souhait : les hommes doivent entendre ce que j'ai à dire, y réfléchir et agir en conséquence.

Anka est un ancien Wafardar, un guerrier entraîné par des années d'initiation et d’épreuves. Séparé à l'âge de trois ans de sa mère pour être élevé par toutes les mères au sein de la Maternité. Ne pas laisser place aux préférences et aux émotions, la non possession  est un  des préceptes d'Aum. La vie sublime d'Aum nous enseignait, que contrairement à l'histoire lamentable du monde, le soi inférieur pouvait être entièrement vaincu à condition de s'atteler de bonne heure à la tâche et de ne jamais abandonner. Chacun de nous avait résolu de ne jamais faillir à Aum
Une communauté régie par des règles de d'égalité et où chacun porte le même masque à l’effigie d'Aum pour bannir l’individualité. Les membres de la communauté sont immergés dans un environnement contrôlé et hiérarchisé où la musique et le chant sont interdits. Avant d’être sélectionné pour devenir un Wafardar, Anka a connu  le Berceau puis le Foyer, la Caserne et  le Sérail des Bonheurs fugitifs où les hommes s’adonnent au plaisir avec de nombreuses femmes. Sans s'attacher à l'une d'entre elles ou pire, développer des sentiments. A chaque étape de son parcours, il a subi des mises à l'épreuve sur son engagement, ses connaissances sur Aum et sur les neuf livres d'où sont tirés tous les enseignements. Ce cheminement vers la voie la plus haute est en fait une compétition déguisée où la barbarie existe.

Le mot secte vient forcément à l’esprit  d’autant plus que dans la Vallée les informations  délivrées sur l’outre-monde (le monde extérieur) sont terrifiantes. Au fil des pages, on devine que la Vallée n’est pas un cocon où l’on s’emploie à ce que chacun soit pur et digne d’Aum.

Dans ce livre, Tarun  Tejpal  distille habilement une forme de  suspense. Je l'ai lu  en apnée totale ! Car si il y a une  fascination presque magnétique qui s’en dégage, elle est vite troublée par les interrogations que l’on se pose. Et je l’ai terminé abasourdie… Pourquoi Anka s’est-il enfui ? Comment a-t-il compris que les principes de la  communauté étaient  des leurres ? Je vous laisse le découvrir ! 

Dans ce très, très  bon  roman foisonnant, intelligent  qui ressemble à une fable, Tarun Tejpal dénonce un univers déshumanisé et totalitaire. Il nous met en garde  sur les dérives du pouvoir, de la religion et du communautarisme basé sur des idéologies attirantes.Un immense coup de cœur sur toute la ligne ! 
Un livre puissant, engagé  à l’écriture sublime (chapeau bas pour la traduction) que je ne suis pas prête d’oublier ! A lire absolument et à faire lire !

Et difficile de choisir un extrait….

Mes adieux à mes frères de caserne furent empreints d’une chaleureuse affection dénuée de sensiblerie. La sentimentalité, nous avait dit le maître, était un défaut grave pour tous, mais plus encore pour un soldat et un saint homme. Dans l’outre-monde, les humains tombaient, perpétuellement malades d’excès de sentiments. Envers leurs enfants, leurs parents, leur conjoint, leurs amants et maîtresses, leurs amis, et même chez certains, de façon diffuse et geignard, envers l’ensemble des êtres vivants, plantes, animaux, tout.
L’outre-monde, nous avait-on appris, était un repère de faux maîtres qui encourageaient cette forme d’imbécilité chez leurs ouailles. Ils engendraient ainsi chez elles une faiblesse qui les détournait de la vérité, aidés par une culture qui exaltait la sentimentalité. Les larmes dans leurs yeux  empêchaient les hommes de voir, la boule coincée dans leur gorge étouffait leur parole. C’était une stratégie d’asservissement : l’individu sentimental est facile à contrôler, à manipuler. Il est capable, au nom du sentiment, d’abandonner la voie juste sans se poser de questions.


Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...