mercredi 8 août 2012

Rithy Panh avec Christophe Bataille - L'élimination


Éditeur : Grasset - Date de parution : Janvier 2012 - 330 pages bouleversantes...


Le 17 avril 1975, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh la capitale du Cambodge. Rithy Pahn est âgé de treize ans :du jour au lendemain, je deviens « un  nouveau peuple », ou, expression plus affreuse encore, « un 17 avril ». Trente ans plus tard, il raconte, témoigne de ce qu’il a enduré sous le régime de Pot Pot.
Pour la réalisation de son film "S21, la machine de mort Khmère rouge », Rithy Phan a rencontré des survivants comme lui mais également des bourreaux, des tortionnaires dont Duch le responsable du centre S21. Un centre où étaient accomplis des tortures, des exécutions, des prises de sang massive (allant jusqu’à vider entièrement la personne de son sang), des viols.  Lors de ces entretiens avec Duch, documents à l’appui, il lui pose des questions. L’homme nie ou se réfugie derrière la doctrine, se complait dans le mensonge.  Pire, il lui arrive de sourire. Rithy Pahn n’abandonne pas et cherche de comprendre avec patience.

De 1975 à 1979, les Khmers rouges ont organisé des déplacements massifs de la population :  la première décision politique du nouvel ordre est d’ébranler la société : déraciner les habitants des villes ; dissoudre des familles, mettre fin aux activités antérieures – professionnelles en particulier ; briser les traditions politiques, intellectuelle, culturelles, affaiblir physiquement et psychologiquement les individus. L’évacuation forcée a eu lieu simultanément dans tout le pays et  n’a souffert aucune exception. 
Le Kampuchea démocratique a affamé la population  : la faim est le premier des crimes de masse – si difficile à établir avec certitude, comme si ses causes même étaient mangées, tout était soumis à l’Angkar où l’individu  était réduit à néant : c’est un état de « non habeas corpus ». Je suis sans liberté, sans pensée, sans origine, sans patrimoine, sans droits : je n’ai plus de corps. Je n’ai qu’un devoir : me dissoudre dans l’organisation . Chacun était renommé pour effacer l’individualisme, pour déshumaniser  un peu plus l’être humain. Pour l’Angkar, il n’y avait pas d’individus. Nous étions des éléments.
Travailler sans relâche, obéir, se taire : Rithy Pahn l’a vécu. En quelques semaines,  il a perdu sa famille tous emportés par la cruauté et la folie des khmères rouges. J’étais sans famille. J’étais sans nom. J’étais sans visage. Ainsi je suis resté vivant, car je n’étais plus rien. Il a frôlé la mort, sauvé de  de la maladie. Il a vu des enfants périr à ses côtés, a transporté des cadavres dans des charniers. 

Tout est raconté sans pathos,  sans auto-apitoiement, sans haine mais avec  justesse et une forme de sagesse que seuls ceux qui ont connu le pire possèdent. Entre les mots, on ressent la douleur. Brute et  ineffaçable. Certains passages sont très durs, à la limite de l’insoutenable mais il fallait écrire noir sur blanc ce qui s’est réellement passé. Rithy Pahn a rassemblé des documents, vérifier chaque élément et chaque point pour que personne ne puisse dire que le S21 n’était qu’un « détail » de l’histoire ou que les 1,7 millions de morts n’étaient pas aussi nombreux. L’auteur soulève des questions sur la passivité de l’ONU, sur les relations des Etats-Unis et de la Chine avec ces criminels, sur la France qui n’a toujours pas dit ce qui s’était passé dans son ambassade en avril 1975.
Quelques éléments de mise en forme m’ont gênée à ma lecture. L’auteur cite Louis Althusser, j’aurais aimé qu’il précise que c’était un philosophe (ce que j'ignorais). De même, des extraits de la plaidoirie de Jacques Vergès sont mentionnés  mais sans  la date du procès.  

Il n’en demeure pas moins que ce livre est un document bouleversant, capital et nécessaire, une pierre à l'édifice de la mémoire collective !

J'ai vu un pays entièrement dépouillé, où une fourchette ne se donne pas, où un hamac est un trésor. Rien n'est plus réel que le rien.



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