mercredi 4 mai 2016

Marie-Sabine Roger - Dans les prairies étoilées

Editeur : Le Rouergue - Date de parution : Mai 2016 - 302 pages et un livre-hérisson !

Heureux en amour depuis quinze ans, Merlin et Prune un couple de quinquagénaires cèdent au charme d’une maison en campagne avec quelques travaux à faire. Merlin est auteur à succès d’une série BD Wild Oregon (« C’est une utopie maussade, ou une dystopie joyeuse , selon que l’on voit le verre à moitié vide ou plein ( « half full or half empty », pour mes dix lecteurs anglophones). Un univers totalement déjanté, entre le western traditionnel et la fantasy la plus pure, dans lequel mon justicier, Jim Oregon, poursuit inlassablement les méchants de tous bords, dans des histoires au cours desquelles le burlesque se mêle au polar noir, sur fonds de science-fiction un poil écologique ») . Il est également aquarelliste pour La Grande encyclopédie des Oiseaux d’Europe et du fait un peu spécialiste de ces animaux.
Tout va pour le mieux mais Laurent le grand ami de Merlin décède. Une amitié vieille de vingt ans qui lui a permis de rencontrer Prune et surtout Merlin s’est inspiré de Laurent pour son personnage principal de sa BD  Jim Oregon. « Je venais de perdre à la fois mon ami le plus proche, le principal héros de mon univers, et mon fan de toujours. Le deuil pèserait lourd. Et je ne l’acceptais pas ».

Comment poursuivre Wild Oregon alors que Laurent n’est plus là ? Et quand Merlin découvre les deux dernières volontés de Laurent tout se complique sérieusement pour lui. Via son crayon, ll faudrait lui faire rencontrer le grand amour et ne pas le gâcher ( comme il a pu le faire durant son vivant) puis que Jim tire sa révérence. Ce qui reviendrait à terminer sa BD. Tiraillé, Merlin est perdu entre rendre ses lecteurs orphelins et l'envie de poursuivre les aventures de Jim.

Avec ce nouveau roman, Marie-Sabine Roger nous entraîne dans le monde de la BD, celui de l’artiste et de la création  "Les artistes sont poreux, ils n'ont pas de limite, leur imagination déborde sans arrêt. Leur univers transpire, puis se matérialise, devient réalité, se met à exister d'une existence propre. Il leur survit parfois. Parfois même, longtemps". 
Et elle a écrit un double roman : celui de la réalité de Merlin et celui du monde où il évolue avec ses personnages papiers qui prennent vie comme par magie. Et c'est diablement réussi !
Une fois de plus Marie-Sabine Roger fait mouche sur toute la ligne avec sa bienveillance,  son humanité , son humour et sa sensibilité avec des personnages comme l’oncle Albert et ses quatre-vingt-quatorze printemps ("Pour bien comprendre l’oncle Albert,  il faut savoir parler Pléiade couramment"), la délicate et fantaisiste Prune, Lolie et Genaro  qui sont "des intégristes de la démocratie".

Une lecture d'une seule traite entre émotions et  sourires où j'ai eu le cœur serré par les très justes réflexions sur l'auteur  et par les passages criants de vérité sur les ressentis du lecteur mais également ceux sur l'amitié.
A ne pas rater !

Nous poursuivons aussi nos existences entre vides et manques, jetant des ponts fragiles entre tous nos abymes, avançant à l'aveugle vers les jours à venir. On peut croire que le temps passe. Mais c'est nous qui passons, pour ne plus revenir. 

Quand on s’aime, se taire est une connivence. 

Ce sont les femmes qui nous façonnent. Toutes les femmes. Toutes. Je ne te parle pas seulement de nos mères. 

Les lecteurs... mettez une apostrophe, on entend l"électeur". Ce n'est pas un simple jeu de langue, une pirouette. On est lu parce qu'on est élu. C'est le lecteur qui fait l'auteur. Et pas l'inverse. Mes lecteurs ont des droits. Je ne m'appartiens plus en exclusivité, depuis que je suis rangé dans leur bibliothèque. Je suis devenu leur auteur. Je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, ou si peu, mais eux, ils me connaissent. (...) Que vont-ils penser de moi, si j'arrête la série, j'ai une responsabilité envers eux. Ils ont adopté Jim, et par fidélité, ils s'obligent à le suivre. Je ne sais plus si je m'appartiens, si je peux les laisser tomber. 

Il y a les hommes d’un seul amour, je suis l’auteur d’un seul héros. 

Dans une bonne BD fidèle aux lois du genre, il faut une morale qui fasse rêver les gens. Le brave est éternel. La vérité triomphe. Les truands sont châtiés, les traites confondus, les voleurs démasqués, les criminels punis. Tout l'inverse de la vraie vie.

Je la connais, cette angoisse du lecteur, lorsque le point final approche. Cette tristesse, ce refus lorsqu'il ne reste plus que quelques pages, à peine. Lorsqu'on sait qu'on saura, bientôt. Plus de suspense, plus de surprises, ni aucune raison d'espérer autre chose. La pièce jouée jusqu'au tout dernier mot de la dernière rime. La frustration ultime, si la fin de nous convient pas. Et cette sensation tellement particulière, ce doux plaisir mélancolique à refermer le livre si, par bonheur, on l'a aimé.

Sur ce blog, d'autres livres de Marie-Sabine Roger : Bon rétablissement - Et tu te soumettras à la loi de ton père - Il ne fait jamais noir en ville -La tête en friche - Le ciel est immense - Le quatrième soupirail - Les encombrants - Trente-six chandellesUn simple viol -Vivement l'avenir
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...