dimanche 19 décembre 2010

Juste une nuit

Dernier atelier d'écriture de l'année chez Gwen avec comme consigne : Fermez les yeux. Vous vivez sereinement dans une ville grande ou petite. Vous êtes en couple, avez peut-être des enfants, une situation stable. Tout va bien. Jusqu’au jour où vous recevez une lettre. Signée d’un prénom que vous ne connaissez que trop bien. Celui de votre amour de jeunesse, que vous avez perdu de vue depuis dix, quinze, vingt (trente, quarante?) ans. Et cet amour a besoin de vous et vous donne rendez-vous dans une semaine, dans un café, un restaurant, un musée, à deux pas de chez vous… Racontez…


Louise s’occupait de ses rosiers quand le facteur est passé.
-Bonjour Madame Aubret, du courrier pour vous aujourd’hui !
-Oh, merci ! J’attends des nouvelles de ma petite fille. Vous savez celle qui est partie en  Angleterre. Elle a promis de m’écrire.
Le facteur regarde le tampon :
-Ah non, c’est une lettre de France. Bon allez, j’y vais. Bonne journée.
Louise tient la  lettre dans ses mains. Elle  ne reconnait pas dans les lettres appliquées  et rondes l’écriture de  ses enfants ou ses petits-enfants.  Elle pose son sécateur et rentre dans sa cuisine pour l’ouvrir. Elle hésite à se réchauffer un petit café car à son âge, 75 printemps passé, le docteur lui a conseillé d’en boire un peu moins. Lentement, elle décachète l’enveloppe et d’un geste machinal, vérifie que ses lunettes sont sur son nez. Elle lit à voix haute, les sourcils froncés : Chère Louise, tu seras sûrement étonnée d’avoir de mes nouvelles et peut-être que tu ne souviens plus de moi. Moi je ne t’ai pas oublié ni cet été de 1954. J’avais été engagé comme journalier à la ferme de tes parents.
Louise s’interrompt dans sa lecture et  laisse s’échapper un oh mon dieu…
La suite tu la connais. Je suis revenu dans la région depuis peu. J’ai trouvé ton adresse dans l’annuaire et j’aimerai te revoir. Je conduis toujours et je peux venir te rendre visite vendredi en fin d’après-midi. Je n’ai pas oublié le chemin de la maison de tes parents. Si tu veux me voir, utilises-notre signal. Affectueusement, Jean Pontier.
La lettre est posée sur la nappe cirée. Louise a le cœur qui palpite. Elle cherche ses médicaments dans la poche de son gilet, en prend un et l’avale. Jean est vivant. La nouvelle a l’effet d’une bombe. Un deuxième cachet  pour apaiser son cœur. Tout lui revient en mémoire. Non, elle n’a pas oublié Jean, ce jeune homme de 21 ans qu’elle avait aimé au premier regard. Il était arrivé en mai ou en avril à la recherche de travail. Ses parents avaient agrandi l’exploitation et faisaient souvent appel à des saisonniers. Il était arrivé un peu par hasard, adressé par un autre fermier de la région. Courageux et travailleur, son père avait dit oui. Il logeait avec les autres employés dans une partie de la maison. A chaque fois qu’ils se croisaient, l'un et l'autre rougissaient. Un soir de juillet, ils se sont retrouvés seuls dans la grange. Louise y était venue mettre des pots de confiture faits le jour même. Jean l’a prise par la main et l’a embrassé. C’était la première fois que ses lèvres en touchaient d’autre. Pendant tout l’été, ils ont multiplié les rendez-vous. Quand Louise pouvait se libérer, elle laissait pendre par la fenêtre de sa chambre un pan du rideau. Louise s’en fichait de la situation de Jean mais pas son père. Quand Jean triturant casquette  dans ses mains, endimanché, s’était présenté peur demander la main de Louise, son père l’avait renvoyé. Sa fille épouser un homme sans terre, sans bien, c’était inconcevable. Blessée et inconsolable, Louise s’était enfermée dans un silence. Elle avait perdu sa gaieté et l’appétit. Elle passait la plus part de son temps dans sa chambre. Quelques mois s’étaient écoulés et son père, un soir, le visage rembruni lui avait dit que Jean était mort. Il avait appris la nouvelle au marché à bestiaux. Deux ans après, elle  s’était mariée à Victor. Le soir de sa nuit de noces, elle avait fermé les yeux et s'était offerte à Victor en pensant à Jean.
Louise essuie de sa main une larme qui coule sur sa joue. Ainsi donc, son père lui avait menti et s’était éteint sans même oser lui dire la vérité. Oh, Victor avait été un bon mari et  un bon père mais dans son cœur, il y avait toujours une place pour Jean.
Vendredi, elle ouvrira la fenêtre de la cuisine et poussera le rideau à l’extérieur. Elle l’attendra et quand il arrivera, elle posera sa main sur ses lèvres. Ils iront s’allonger sur son lit et s’endormiront enlacés. Elle veut juste passer la nuit à ses côtés, une nuit pour effacer le souvenir de centaines d’autres qui n’ont pas eu lieu.
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