jeudi 22 septembre 2016

Isabelle Desesquelles - Les âmes et les enfants d'abord

Éditeur : Belfond - Date de parution : Janvier 2016 - 105 pages nécessaires.

Venise. Place Saint Marc. Une forme à terre ou plutôt un amas de guenilles qui couvre une femme. Elle tend sa paume "ouverte vers un ciel aveugle" au passage de la narratrice accompagné de son fils. Cette femme qu’Isabelle Desesquelles appelle Madame est une mendiante  ( et il ne faut pas voir de l’ironie dans cette dénomination de la part de l’auteure).

Nous croisons forcément dans des différents lieux ces mains ou ces verres en plastique en guise de sébile. Quel est est notre regard, notre pensée ? Que fait-on ?
Sujet tabou, délicat même difficile. On peut se chercher des excuses, se donner bonne conscience et puis on oublie jusqu’à la prochaine personne qui elle-aussi demandera quelques pièces.

Ce court texte nous questionne, nous renvoie à nous-mêmes. Il n’ a y aucun jugement de porté. Non, juste ces situations et les constats d’un monde fracturé. Il n’y a pas non plus de solution miracle ou utopiste d'apportée ou de préconisée.
Que dit-on à nos enfants comme la narratrice devant la pauvreté? Qu’on n’y peut rien, que ce n’est pas de notre ressort? Crier ou chuchoter honteusement notre impuissance ?

Après un début où l'auteur cherche un peu son style, viennent l'humilité, le respect et des phrases qui sont des uppercuts, et au fil des pages on ressent toute l’humanité de l’auteure.
Plus que marquante, cette lecture est nécessaire. 

Vous pesez sur ma conscience et c'est un bien. Ni remords, ni un reproche, pas exactement une obsession, plutôt un pincement, il enjoint de ne pas être oublié. 


Comment elles coexistent nos âmes ? A interroger notre humanité, on questionne notre inhumanité. Personne ne le veut, c'est tellement plus facile de détourner les yeux.

Les sourires, ça lui, je lui en donne en veux-tu en voilà. C'est gratuit. Mon fils a encore l'âge de croire à mon histoire de sourires : "On ne peut pas donner de l'argent tous les jours, mais sourire et dire bonjour, oui. Ca vaut aussi beaucoup et rend heureux". Voilà comment yeux de son fils on passe pour une gentil maman, bienveillante et généreuse avec les pauvres. Il ne manquerait plus que je profite de la crédulité de mon enfant. Heureusement, Madame, vous êtes là pour me pour me rappeler que la misère ne se paye pas d'un écran de fumée.

Au milieu du concentré de bêtises, d'indécence et de cynisme véhiculée par les médias, on s'est émus momentanément des naufragés de Lampedusa. (...) On attend le prochain chiffre, après Lampedusa, sur trois cents noyés, on peut faire cinq cents non ? (...).

Ils sont des milliers, ils sont cinq mille à avoir tenté d'approcher les côtes européennes l'année dernière. Quelle importance s'il en manque à l'arrivée, il y aura toujours bien assez de réfugiés, et de quidams devant les infos et l'apéro pour s'y noyer.

Le billet récent de Stéphie (une piqure de rappel pour ce livre noté depuis sa parution). D'autres billets : Alex - Laure -  Mirontaine - Sabine ( qui cite de très beaux passages) - Sylire - ValérieVirginieYv

18 commentaires:

Hoel a dit…

"c'est tellement plus facile de détourner les yeux."

Cela me semble naïf de dire cela, "détourner les yeux" et "ne pas voir ce qui nous gêne" est une caractéristique fondamentale de l'être humain, et le mendiant ou la mendiante que l'on évite n'est qu'un exemple banal de cette attitude générale.

keisha a dit…

Un autre titre d'elle est à la bibli, tout espoir est permis.

Clara Et les mots a dit…

@ Hoel :Attitude générale ? oui, peut-être et donc il faudrait continuer à suivre la masse, ne pas s'en éloigner. J'ai ajouté deux extraits qui permettent ( je l'espère) de mieux saisir l'importance ce texte.

@ Keisha : :)))

Hoel a dit…

@ Clara : Je suggérais le contraire. Je voulais dire que parler d'une mendiante et de la misère n'est pas très difficile, on ne prend pas beaucoup de risques. C'est un sujet récurent, BANAL, et facilement compréhensible par tous.
Je viens de regarder une interview de Boualem Sansal qui dit une chose qui peut paraître étrange : "Je suis plus libre pour parler en Algérie qu’en France."
http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/21/le-monde-festival-en-video-conversation-avec-boualem-sansal_5001412_4415198.html
Boualem Sansal est un des cinq écrivains dont parle Kaoutar Harchi dans son essai : “Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne. Des écrivains à l’épreuve”.
On peut trouver un article sur ce livre ici :
http://www.lesinrocks.com/2016/09/12/livres/kaoutar-harchi-devoile-lethnocentrisme-de-linstitution-litteraire-francaise-11863966/
"Malentendus, incompréhensions de la critique française des récits d’écrivains algériens, elle dresse un constat accablant sur la sphère littéraire. Les inégalités dans l’espace littéraire seraient, selon elle, directement liées à une forme d’ethnocentrisme français, parfois source de mauvaise interprétation des récits étrangers."
"L’identité de la langue, plus forte qu’on ne l’imagine, crée parfois une forme de contradiction chez l’écrivain francophone étranger. “L’écrivain algérien, privé de la possibilité d’énoncer les lois spécifiques de sa pratique d’écriture – et d’en forger librement l’outil –, est contraint d’adopter la loi de l’ancienne puissance coloniale qui consacre la langue française comme seule langue de la littérature” écrit la sociologue."

Hoel a dit…

(suite)
L'"ethnocentrisme français" est quelque chose que les Français NE VOIT PAS. Ils n'ont probablement aucune idée de ce que c'est. C'est pourtant une réalité. Mais il y a plus que seulement de l'ethnocentrisme, il y a un suprématisme français.
Tout le monde semble connaître Victor Hugo. Dans un texte que personne ne connaît, "Le Rhin", il écrit ceci :
« Quant à la langue française, quant à la littérature française, elle brille et resplendit pour tous les gouvernements et pour toutes les nations, excepté pour le gouvernement français. La France a eu et la France a encore la première littérature du monde. Aujourd’hui même, nous ne nous lasserons pas de le répéter, notre littérature n’est pas seulement la première ; elle est la seule. Toute pensée qui n’est pas la sienne s’est éteinte… »
et ceci :
"L’enseignement des peuples a deux degrés, la colonisation et la civilisation. L’Angleterre et la Russie coloniseront le monde barbare ; la France civilisera le monde colonisé."
Pourquoi ce texte d'un écrivain archi-connu est-il, lui, inconnu ? Je pense que chacun pourra le deviner.
La littérature française se compose de deux sortes de textes : ceux qu'on montre et ceux qu'on cache.
Kaoutar Harchi a intitulé son livre (“Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne...") d’après une phrase de Derrida dans "Le monolinguisme de l'autre"
« Ce que je dis, celui que je dis, ce je dont je parle en un mot, c'est quelqu'un, je m'en souviens à peu près, à qui l'accès à toute langue non française de l'Algérie (arabe dialectal ou littéraire, berbère, etc.) a été interdit. Mais ce même je est aussi quelqu'un à qui l'accès au français, d'une autre manière, apparemment détournée et perverse, a aussi été interdit. D'une autre manière, certes, mais également interdit. Par un interdit interdisant du coup l'accès aux identifications qui permettent l'autobiographie apaisée, les « mémoires » au sens classique.
Dans quelle langue écrire des mémoires dès lors qu'il n'y a pas eu de langue maternelle autorisée ? Comment dire un « je me rappelle » qui vaille quand il faut inventer et sa langue et son je, les inventer en même temps, par-delà ce déferlement d'amnésie qu'a déchaîné le double interdit ? »

Hoel a dit…

(re-suite)
„Sans doute vaudrait-il mieux éviter d'accréditer ici des catégories familières, de nous rassurer en elles, à quelque domaine qu'elles appartiennent. On cède par exemple à la facilité ou au mécanisme en parlant d'interdit. Si interdit reste le nom, si nous y tenons, l'interdit fut d'un type à la fois exceptionnel et fondamental. Déferlant. Quand on interdit l'accès à une langue, on n'interdit aucune chose, aucun geste, aucun acte. On interdit l'accès au dire, voilà tout, à un certain dire. Mais c'est là justement l'interdit fondamental, l'interdiction absolue, l'interdiction de la diction et du dire. L'interdit dont je parle, l'interdit depuis lequel je dis, me dis et me le dis, ce n'est donc pas un interdit parmi d'autres.“
L'interdit de la langue, comme vous le savez, Clara, n'a pas eu lieu qu'en Algérie.
„E kourt Lise La Tour d’Auvergne, e Kemper, e 1925, eo divennet krañched war an douar ha komz brezoneg. Ar ‘vuoh’ a zo anvet ‘koñsign’ ...“
Per-Jakez Helias - Marh al Lorh
« Dans la cour du Lycée La Tour d’Auvergne, à Quimper, en 1925, il est défendu de cracher par terre et de parler breton. La ‘vache’ est appelée ‘consigne’… »
Savez-vous depuis quand les Français ont décidé d'INTERDIRE les langues autres que le français ?
Depuis 1794. Un abbé, l'abbé Grégoire, avait écrit un "Rapport" pour expliquer pourquoi il fallait "anéantir les patois" : "Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française."
Beaucoup connaissent sans doute Onfray. Onfray est un disciple de l'abbé Grégoire. Dans un article du Monde de 2010, il écrit ceci :
"La langue régionale exclut l’étranger, qui est pourtant sa parentèle républicaine. Elle fonctionne en cheval de Troie de la xénophobie, autrement dit, puisqu’il faut préciser les choses, de la haine de l’étranger, de celui qui n’est pas « né natif » comme on dit."
Ce à quoi une chanteuse qui n'habite pas au bout du monde, car le monde n'a ni bout ni centre, mais qui habite loin du pouvoir, qui lui a un centre, a répondu récemment, en français :
"Entendez bien : Ma langue me remue les tripes et le coeur car elle me relie à mes grand-mères, à mes ancêtres, à mes parents, à mon fils, à mes amis, à ma terre… qui porte des noms de villes, de lieux-dits, de rivières, de champs qui me parlent et me disent leur histoire et me permettent d’y inscrire la mienne."
Nolwenn Korbell
https://abp.bzh/nolwen-korbel-fait-pleurer-la-vieille-garde-des-militants-bretons-40894

zazt a dit…

J'ai un autre titre de cet auteur retenu à la bibli

Aifelle a dit…

C'est intéressant qu'une romancière s'empare de ce sujet-là, ce n'est pas fréquent. J'espère qu'il arrivera à ma bibliothèque.

Clara Et les mots a dit…

@ Hoel : notre regard et notre attitude envers la mendicité n'est pas un sujet banal. Je me définis comme une lectrice du bout du monde, c'est un clin d'oeil à "Penn-ar-Bed" le nom breton du Finistère dont je pense vous connaissez la traduction. Vous citez Per-Jakez Helias, mon père à 5 ans (avant 1950) dont le breton était la langue maternelle se faisait taper sur les doigts avec une règle à l'école quand il parlait breton. Et je ne parle pas des autres punitions.

Mais je crois qu'on s'éloigne de ce livre.
Si j'ai supprimé votre dernier commentaire c'est parce que vous mentionnez votre livre et où on peut l'acheter.

Clara Et les mots a dit…

@ Zazy : je vais regarder ses autres publications.

@ Aifelle : oui, ce n'est pas fréquent!

Alex Mot-à-Mots a dit…

Une lecture nécessaire, en effet.

Hoel a dit…

@ Clara : Je réagissais a "détourner les yeux" et "ne pas voir ce qui nous gêne". Il existe des sujets tabous, des sujets dont on ne doit pas parler, il serait exagérer de dire que c'est le cas de la misère. Par contre c'est le cas de l'oppression linguistique, c'est ce que j'ai essayé d'expliquer. Mais comme c'est précisément un sujet tabou...

En lisant différents commentaires du livre, j'ai remarqué que tous (je devrais dire toutes, car il s'agit surtout de commentaires féminins) s'identifient à la narratrice, et non à la mendiante. Certains diraient sans doute qu'il s'agit là d'une vieille conception de la littérature, et qu'il aurait été plus intéressant, et plus moderne, d'amener le lecteur à s'identifier à la mendiante qui, dans le livre, n'est pas un sujet mais un simple objet, un objet de compassion destiné à mettre en valeur les sentiments de l'héroïne, la narratrice, qui est plus ou moins l'auteure elle-même.

Et il ne fait pas de doute que la mendiante se serait moqué de cette bourgeoise française qui a attendu de visiter Venise pour découvrir qu'il y avait de la misère dans le monde !

Virginie a dit…

Tout petit bouquin mais comme tu le soulignes, nécessaire ! pour ouvrir les yeux, pour ne pas oublier "l'humanité" ;o)

Clara Et les mots a dit…

@ Alex : nous sommes d'accord.

@ Hoel : Venise est le point de départ du livre et bien entendu, la narratrice a vu des mendiants bien avant. On peut être ouvrier, retraité, boulanger ( je ne vais pas citer toutes les CSP) et s'émouvoir de la misère. Car quelquefois, ll en faut peu ou un concours de circonstances pour se retrouver à mendier . Lisez le billet d'Yv qui lui est est un homme.


Clara Et les mots a dit…

@ Virginie : exactement!

Hoel a dit…

Voilà alors qui devrait vous intéresser (c'est en anglais) :

http://www.bbc.com/news/blogs-trending-37421194

How a sleeping Kyrgyz boy prompted poverty conversation

Valérie a dit…

J'aime beaucoup ce texte qui me touche. Il se trouve que j'ai rencontré Isabelle Desesquelles cette année et je trouve que ce livre correspond parfaitement à sa délicatesse.

Clara Et les mots a dit…

@ Valérie : vraiment, ce texte a touché tout le monde.

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