jeudi 7 juillet 2011

Les vies de nuit

Chez Asphodèle, un nouveau rendez-vous estival a lieu : les plumes de l'été.


Le but?  Ecrire bien sûr!
Pour ce premier atelier, 9 mots nous attendent : allergie – astre – affriolant – arbre – anagramme – accident – artifice – abricot – abandon.
Rendez-vous samedi chez Asphodèle pour découvrir tous les textes !!

Et voici mon texte intitulé Les vies de nuit :

La nuit, je mens effrontément. Enveloppée dans l’obscurité, je m’imagine une autre vie. Personne n’est présent  pour surveiller mes gestes, brider mes pensées.  Artifice nocturne qui permet de vivre par procuration des destins avortés. Ma main tâtonne, touche et  caresse les objets. Le velours usé du fauteuil  à la douceur d’une peau d’abricot, le bois de la table se réchauffe au contact de ma main.  La nuit, soumis à l’abandon, ils se réveillent.   Si les astres entrent dans ma farandole, je m’approche de la fenêtre  et je joue aux ombres chinoises. Chimères d’un instant, sorcière, chat ou arbre, les ombres sont des dentelières magiciennes.   Depuis l’accident, mon mari me regarde différemment. Il en parle de plus en plus rarement. Pour lui, il suffit de reprendre la vie là où elle s’est s’arrêtée en pointillés. Ses paroles sont mortes-nées, inutile qu’il insiste. Comme si un simple bout de scotch pouvait recoller le tout.  Adultère n’a jamais été  l’anagramme de mariage.  Depuis  des mois, je me suis construite un monde. A moi, rien qu’à moi.
Je viens de terminer mon service à l’usine.  A cette heure tardive,  la nuit m’appartient. Les trottoirs deviennent mon terrain,  les lampadaires se transforment en une poignée d’ampoules se balançant dans le ciel. Un pas puis un autre, je sautille, je me laisse aller à des entrechats. Souvenirs de mes années de danse. Je décompresse de ma journée, je laisse évacuer la pression. Il y a peu de circulation hormis les derniers bus. Mon regard est souvent attiré par les fenêtres encore éclairées. Les gens qui ne dorment pas  deviennent sans le savoir mes spectateurs.  Qu’est ce qui se trame derrière ces façades d’immeubles ? Des maris rentrés tard et qui découvrent leurs femmes vêtues de lingerie affriolante. Des chambres qui permettent aux des amants éphémères de  se retrouver ? Le numéro 24 du boulevard m’intrigue. J’y vois souvent l’ombre d’une personne. Est-elle insomniaque ? Peut-être qu’un jour, elle regardera par la fenêtre et enfin elle me verra. Elle ouvrira sa fenêtre, m’applaudira et me lancera des bravos. Je peux prendre mon temps, personne  ne m’attend.
Enfin, l’heure de ma dernière tournée. Je n’aime pas être affecté de nuit. Au volant de mon bus, je vais au plus vite. L’insécurité, la peur me collent à la peau. Pourtant, je passe par des quartiers calmes. N’empêche qu’il y a encore un mois, un de mes collègues s’est fait agresser. Un homme d’une trentaine d’années est monté. Il l’a fixé et lui a demandé « c’est toi qui pues comme ça ? ». Mon collègue n’a rien répondu. Dans ces cas là, il vaut mieux ne faire comme si de rien n’était. Face à ceux  qui ont passé leur soirée à picoler, c’est motus et bouche cousue. Le gars a continué : « tu ne le sais pas, mais moi, les odeurs de parfums de chiotte ça me fout des allergies ». Le parfum en question était un cadeau de sa femme. Le gars est devenu fou. Il l’a frappé. Le pire, personne n’est intervenu dans le bus. Les passagers  sont restés le regard perdu à travers les vitres, le visage englué dans l’indifférence. Je ralentis car  je la vois. Je reconnais sa silhouette, ma princesse de  la nuit ! Une danseuse qui semble tout droit sortie d’un rêve. Je l’ai souvent observé dans le rétroviseur Elle est si belle. J’aimerai tellement qu'elle monte une fois dans mon bus ! Avec ma princesse de la nuit, je n’aurai peur de rien.
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