vendredi 15 juillet 2011

Un pas après l'autre

Deuxième édition des plumes de l'été chez Asphodèle avec plus de mots cette fois ci:

bouquin – bien – bout – beauté – bastingage – bambochade – bravache – barbare – banc – bambou – balivernes – byzantin – borderline – bébé – blanc(s) ou blanches (s) – bain.

Rendez-vous demain pour découvrir les textes des participants!

En attendant, je vous propose le mien :

Les mains posées fermement sur le bastingage, elle se retrouve enfin seule. Elle a réussi à se faufiler, à s’extraire du groupe dont elle fait partie. Une idée de sa mère, cette croisière pour découvrir l’art byzantin. Elle sait pertinemment que son médecin est derrière tout ça. Les paroles de sa mère et de l’équipe médicale  lui trottent dans la tête « tu verras, ça ne pourra te faire que le plus grand bien ! » « Vous  devez apprendre à revivre, à sortir du carcan dans lequel vous vous êtes enfermée». Depuis l’accident, elle  a empaqueté sa douleur, l’a ficelé, serré les fils du corset. Elle se demande comment sa mère peut en être aussi certaine. Et son médecin qu’est ce qu’il en sait ? Il a beau s’occuper d’éclopés de la vie, elle ne veut pas admettre qu’elle en est  un maillon. Une soi-disant famille où chacun a ses blessures et ses handicaps.   Les rapports entre sa mère et  elle  se résument à des appels téléphoniques où les blancs sont plus nombreux que la conversation. Chacune entend la respiration de l’autre. Elle  conclut par un « je dois te laisser ». Formule magique qui laisse supposer une chose quelconque à faire, un temps bien compté. Sa vie de couple s’est lézardée pour s’effondrer. Les petits rien qui agaçaient mais dont on ne faisait cas sont remontés à la surface. Fermentés, acides. Odeur fétide qui a signé la séparation. Cyniquement, elle se dit que son couple faisait partie des numéros de loterie  qui gagnent le cadeau du divorce. Elle est tombée une fois puis une autre. Echouée. Morceaux et miettes qu’il faudrait recoller. Pour cette croisière, elle s’est retrouvée en compagnie d’un groupe de retraités. Ce matin, l’un d’entre eux s’exclamait devant la beauté d’une bambochade encadrée de bambous . Elle n’a rien dit, s’est juste un peu plus renfermée. Elle commence à regretter ce voyage de dix jours. Dix jours où les journées vont se superposer à l’identique. Chacun connait son rôle : rire de la blague de l’autre, acquiescer sur la qualité des repas. Elle a vite cerné les personnes du groupe : il y a celui qui fait son bravache, voulant toujours avoir le dernier mot. Son épouse semble lasse de ses balivernes, poudre pailletée pour éblouir la galerie. Une autre femme a toujours un bouquin à la main. Elle dispense à qui veut l’écouter ce que la croisière va permettre de découvrir. Informations assommantes où les dates sont reines. Elle écorche les mots aux sonorités étrangères, les rend barbares. Et puis, il y un homme en fauteuil roulant. Leurs regards se sont croisés. Il dégageait une humanité qu’elle a  refoulée. Elle s’est crée une barrière entre  elle et le reste du monde pour se protéger de la compassion et de la pitié. Une casquette vissée  sur la tête et les écouteurs dans les oreilles constituent  sa carapace. Un rempart que personne n’ose affronter.
Elle regarde la mer, étendue sans fin qui s’étale majestueuse. Enfant, elle aimait les vacances à la mer. Puis, son intérêt à diminué. Elle voyait la  plage  comme des immenses parcelles individuelles.  Les serviettes de bain  délimitant le périmètre de chacun. Il y avait celui qui se plaignait que les pleurs d’un bébé l’empêchaient  de lire.  Ou le râleur qui répétait inlassablement «  je bosse onze mois sur douze, alors pendant mes vacances, j’estime avoir le droit au calme ». Des paroles mises bout à bout  qui la remplissaient. Et une après-midi,  devant ses parents ébahis et gênés, elle a vidé son sac. Déversé tout le flot d’émotions qui la faisait tanguer.  Elle était une équilibriste qui essayait de ne pas tomber. Elle a déjà donné. De trop. Sensible, borderline comme dit le psychiatre qu’elle consulte.  Depuis, elle s’est endurcie. En surface.
Les embruns rendent le sol du pont glissant, elle a laissé sur un banc ses affaires. Juste pour voir si elle était capable d’effectuer cinq mètres. Une bourrasque la déstabilise et entraîne sa casquette. Ses mains défaillent et elle tombe. Se relever lui demande beaucoup d’efforts. De ses deux jambes,  une est valide, l’autre est un poids mort qu’elle traîne. Elle regrette d’avoir posé sa béquille, d’avoir voulu essayer. Elle pleure toute la colère qu’elle a retenue pendant des mois.  Ses cheveux, le sel marin lui fouettent le visage. Elle s’appuie de toutes ses forces sur sa jambe valide, et d’une main, elle déplace son autre jambe. Elle est debout. Elle a réussi. Une petite victoire qu’elle savoure. Prudemment, elle avance jusqu’au banc. Un pas puis un autre, ne pas se laisser déstabiliser par le vent. Au contraire, en faire un allié. Chaque pas lui demande une concentration, un temps infini. Elle persévère malgré la douleur lancinante. Elle compte, calcule la distance. Autant de centimètres pour se prouver qu’elle en est  capable. Et quand enfin elle arrive au banc, elle relève la tête. Dans ses yeux, on peut lire de la fierté.

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...