jeudi 21 juillet 2011

Une sépulture à ciel ouvert

Troisième édition des plumes de l'été chez Asphodèle avec des mots commençant par la lettre C :
carotte – cercle -Chili ou chili – castor -cage – camomille – caravane – casserole -chronique – carnaval -charivari – caravelle – chavirer – chocolat

Je publie aujourd'hui mon texte intitulé Une sépulture à ciel ouvert. Comme j'écoute Bashung en ce moment, certains feront le rapprochement avec des chansons. Samedi je serai sur la route des vacances ce qui ne vous empêche pas d'aller lire les autres textes !

Elle est  revenue dans l’appartement de son enfance. De la fenêtre, c’est un grand terrain qui s’ouvre sur une sépulture à ciel ouvert. Un espace habité de genêts, d’une veille caravane sans roues et de déchets. De son ancienne zone de jeu, les rires résonnaient et s’élevaient jusqu’aux immeubles. Désormais, seule une solitude filandreuse tissée au fil des années chuchote. Elle  a voulu voir une dernière fois cet endroit qui d’ici peu sera rasé. De ses entrailles  sortiront de belles maisons à l’identique pour  des couples et  des jeunes familles. La pancarte Castor habitat représente  le dessin d’une résidence idéale. Modèle. Derrière ses paupières, l’empreinte de l’enfance surgit. Carnaval joyeux où elle chavirait dans un autre monde. Monde de l’enfance où tout était permis et où une boîte de conserve de chili devenait un trésor.  Elle voudrait abolir le temps et se retrouver à l’âge de  ses dix ans. Elle se revoit avec sa sœur, sa meilleure amie et les autres à courir, ou à gratter le sol en cercle. Ils se prenaient pour des archéologues brandissant fièrement leurs trouvailles. Autant de reliques sans valeur  gardées précieusement. Pendant des vacances, ils avaient assemblé des bouts des bois, des planches récupérées ici ou là et piqué le manche d’un balai  au  beau milieu. Une vieille nappe servait de voile. Ils parcouraient les océans sur une caravelle, explorateurs propulsés  dans d’autres siècles sur toutes les mers du monde. Eux qui ne n’avaient jamais vu la mer se contentaient de la rêver.  

Dans  l’ancienne cuisine, deux casseroles dépareillées et cabossées  gisent à même le sol. Ustensiles à jamais remisés à une mort certaine. Elle se hasarde à ouvrir un placard. Quelques fleurs séchées de camomille ont été oubliées.   L’ancienne  cage des perruches est toujours à sa place. Une odeur de renfermé et une  tristesse surannée se dégagent de l’appartement. Elle marche le long du couloir défraichi. Devant la porte de sa chambre, elle hésite. Elle respire un grand coup  comme pour se donner du courage. Il ne reste que le papier peint délavé et la penderie. Elle aimerait tant retrouver l’innocence de son enfance. Comme le goût du caramel qui fond sous la  langue ou celui du bol de  chocolat bu le soir avant de se coucher. Elle rassemble les pièces détachées de sa mémoire : charivari de sons et  de la voix son père qui s’emmêlent au cours d’une soirée. Une soirée dont elle n’a jamais pu parler à quiconque. Dans la penderie, elle soulève une latte de parquet. Les yeux embués de larmes, elle touche du bout des doigts ses trésors d’antan. Un pendentif, un sachet de graines de carotte, une pièce de monnaie, un ruban. Elle prend la boule de papier journal, la déplie. Le papier jauni craquelle, l’encre est  encore lisible. La chronique parle d’un homme arrêté pour attouchement sur mineurs. C’était son père. A elle, il lui a volé son enfance un soir de ses onze ans.  Elle n’a rien pu dire. Le poids de la honte était trop fort. Quand l’immeuble sera démoli, elle pleurera, se sentira soulagée. Et, peut-être enfin  libérée.



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