samedi 3 décembre 2011

Ahmed Kalouaz - Une étoile aux cheveux noirs

Éditeur : Le Rouergue - Date de parution : Novembre 2011 - 108 pages magnifiques!

Un homme part de Brignogan en Bretagne sur la vieille mobylette de son père pour rejoindre le sud de la France. Un fils qui part revoir sa mère âgée de quatre-vingt quatre ans. Ce voyage est l’occasion de revenir sur ses souvenirs d’enfance brunie par les tâches du racisme, du poids de la différence de ses parents venus d’Algérie.

Dans avec tes mains, Ahmed Kalouaz nous parlait de son père. Ici, tout en pudeur et en délicatesse, il revient sur celle qui lui a donné la vie. Si les odeurs de miel nous chatouillent les narines, elles n’occultent en rien les difficultés d’intégration de ses parents dans la France des années 1950. Si le  pays  avait besoin des bras de son père, il rejetait  leur couleur de peau. Avec une écriture poétique, il  décrit les souffrances de cette mère. Bien qu'elle ne sache pas lire notre langue, elle ne se laissait pas pour autant marcher sur les pieds. Une femme fière d’avoir su élever dignement ses enfants  et qui s’est tournée vers la religion une fois devenue seule. Ce livre est dans la continuité d’Avec tes mains, l’amour pour la mère se trouve dans chaque mot, dans chaque phrase. Cet amour couplé au respect confère à ce livre une intensité rare teintée d’humilité. Merveilleux.

Tu as fait longtemps partie de cette communauté de femmes affublées de leur tablier blanc et qui ont enduré les lessives, debout devant les bassins d’eau froide, pour rincer encore et encore, subir cette litanie du linge, renoncer à votre beauté, à peine le temps de passer une main humide sur vos cheveux, un doigt mouillé sous vos yeux. Au labeur, comme si vous aviez été élevées pour remplir votre  temps de tâches ingrates, toujours à la recherche d’une occupation, d’un coup de balai machinal, d’un coup de chiffon sur la poussière imaginaire.

jeudi 1 décembre 2011

Clic, Clac et la rumeur tua

Je pourrais vous dire son nom mais cela ne changera pas grand chose. Encore que vous en avez peut-être entendu parlé. Un homme est mort victime de la rumeur à Brest. Jean-Claude Basset, retraité et âgé de 65 ans, n’était pas un papy modèle mais il n’avait rien d’un pédophile. Son seul tort a été d’avoir raccompagné il y a  une dizaine de jours une fillette de trois ans restée sans surveillance. Une mère de famille l'a vu et en a parlé à la maman. Cette dernière a déposé une main courante à la police. 
« Il est bizarre, on dit que …et il parait....Un pédophile rôde autour de l’école ! ». Et voilà, le processus de la rumeur avait fait son lit.

Pendant dix jours chacun a pu ajouter sa petite dose de calomnies. Lundi dernier, Jean-Claude Basset est aperçu près de l’école. Sus à l’ennemi ! Une quinzaine de parents le poursuivent. L’homme paniqué se réfugie dans le hall de son immeuble.  Imaginez le tableau  : trente yeux qui vous transpercent de haine et des bouches qui vous vomissent à la figure des insanités. Chacun encouragé par les paroles de son voisin a pu en profiter pour rajouter sa part de justice que l’on fait soi-même. Comble de malchance pour Jean-Claude Basset une fillette se trouvait à ce moment là  dans le hall. Heureusement que les parents justiciers sont arrivés avant qu’il ne commette ses actes de pervers ! Jean-Claude Basset a certainement  commencé à se sentir mal. Jambes flageolantes et sueur froide : conséquences d’être oppressé et  de ne pas comprendre  ce qui lui arrivait. Quand nos parents justiciers se sont mis à le poursuivre, personne n’a d’abord eu le réflexe d'appeler la police et d'attendre. Attrapons-le en premier avant qu'il ne s'enfuie puis nous le le livrerons triomphants aux forces de l'ordre!

Puis, les policiers sont arrivés dans cette cohue où Jean-Claude Basset était seul et démuni face à une quinzaine d'adultes ...
Clic fit le bruit des menottes. Clac fit le cœur Jean-Claude Basset lorsqu'il s’arrêta de battre d’une crise cardiaque. 

Histoire révoltante classée dans la rubrique des faits divers. Histoire où la rumeur a tué un homme innocent.
Et, j'ai  à l'esprit  Mangez-le si vous voulez  de Jean Teulé.

mercredi 30 novembre 2011

Annie Ernaux - Ecrire la vie

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Octobre 2011 - 1084 pages et un indispensable !

Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. Par-dessus tout, la vie telle que le temps et l’Histoire ne cessent de la changer, la détruite et la renouveler. Je n’ai pas cherché à m’écrire, à faire œuvre de ma vie : je me suis servie d’elle, des évènements, généralement ordinaires, qui l’ont traversé, des situations,  et des sentiments qu’il m’a été donné de connaître, comme d’une matière à explorer pour saisir et mettre au jour quelque chose de l’ordre d’une vérité sensible.

Ces phrases sont extraites de la préface ô combien magnifique où Annie Ernaux  présente cette anthologie qui regroupe les armoires vides, la honte, l’événement, la femme gelée, la place, journal du dehors, une femme, je ne suis pas sortie de ma nuit, passion simple, se perdre, l’occupation et les années.Si Ecrire la vie reprend une partie des livres de l'auteure déjà parus, il est  enrichi de photos personnelles et d’extraits du journal intime d’Annie Ernaux. 
Depuis l’âge de seize ans, elle n’a jamais cessé d’écrire. La fille de l’épicerie-café d’Yvetot en Normandie  devenue professeur  a toujours cherché par l’écriture à dénouer ses sentiments vis-à-vis de ses parents et principalement de sa mère. A travers sa vie,  il s’agit des chroniques sociales de notre pays et  de ses changements sur plus de quarante ans. Ses livres sont devenus une part de notre mémoire collective. Des écrits à portée universelle s'inscrivant dans notre patrimoine à tous  et qui reflètent toujours avec justesse les sentiments de cette femme. 

Alors qu’elle était  étudiante elle se fera avorter illégalement en 1963, mariée et mère de famille, elle divorcera et connaitra des aventures  purement charnelles. Elle s’occupera de sa mère atteinte d’Alzheimer, cette mère qui pouvait se montrer dure puis l’instant d’après débordante d’amour. Avec Journal du dehors écrit sur plusieurs années, elle observe :  Il ne s’agit pas d’un reportage, ni d’une quête de sociologie urbaine, mais d’une tentative d’atteindre la réalité d’une époque, - cette modernité dont une ville nouvelle donne le sentiment aigu sans qu’on puisse la définir - au travers d’une collection d’instantanés de la vie quotidienne collective. C’est, je crois , dans la façon de regarder aux caisse la contenu de son Caddie, dans les mots qu’on prononce pour demander un bifteck ou apprécier un tableau, que se lisent les désirs et les frustrations, les inégalités socioculturelles.

J’ai été bouleversée. J’ai pleuré, je le redis. De rage et  de honte.  Une génération me sépare de celle qui su décrire ce que j’ai pu ressentir à l’égard de mes parents  et  celle qui a retracé une partie de mon vécu. Si certains de ses livres sont pour  moi des boomerangs, l’ensemble est une œuvre à portée universelle, déchirante par la précision  de l’écriture. La condition des femmes à travers le parcours d’Annie Ernaux y est inscrite en filigrane.  Jamais  elle  ne s’est endormie sur ses lauriers ou ses acquis, sans cesse, elle continue d’explorer  son rapport à l’écriture. Admirable (et un indispensable pour la fan que je suis!).