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mercredi 13 novembre 2019

Valeria Luiselli - Archives des enfants perdus

Éditeur : Editions de l'Olivier - Date de parution : Août 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard - 540 pages

Ils sont quatre à effectuer un périple en voiture à travers les Etats-Unis pour rejoindre le Sud. Une voiture avec en son bord les deux  parents et leurs deux enfants de dix et cinq ans nés d'unions respectives, et dans le coffre des boîtes d'archives contenant livres, enregistrements et un joyeux fatras. Une famille recomposée  où le père poursuit sa quête professionnelle sur Geronimo et sur les Apaches, et où la mère veut constater par elle-même le sort des enfants sud-américains immigrants,  des  enfants souvent  refoulés près de la frontière mexicaine et séparés des leurs.

Ce roman est absolument étonnant et fascinant de la première à la dernière ligne tant par sa forme que par ses propos. Valeria Luiselli mêle l'histoire intime de cette famille à celle des Etats-Unis et à sa politique migratoire actuelle.  On est sur la trace des indiens, on plonge dans l'Amérique  d'hier et d'aujourd'hui,  on sourit des descriptions si précises sur le comportement des deux enfants, de leurs mimiques et  de leurs discussions.  Et l'auteure nous livre bien plus que des réflexions. A travers la voix de la mère puis celle du garçon, il y a leurs visions, leurs perceptions du monde et de celle de leur famille qui vit sans le savoir son dernier voyage.

Il y a une grâce dans cette écriture où l'imaginaire côtoie le réel, une sincérité qui m'a bouleversée et  une musicalité envoûtante. Une beauté et une fragilité que l'on ressent viscéralement, des sons qui nous enveloppent et qui contrastent avec l'horreur du sort réservé à certains de ces enfants qui ont perdu le droit à l'enfance.
Un livre où des enfants se construisent et d'autres se perdent, un livre où les sons oubliés ou en passe de le devenir sont capturés et archivés,  un livre dont l'écho résonne et vous habite longtemps.

C'est subtil, intelligent et puissant bien loin d'une enquête de type journalistique. Un coup de coeur émaillé de références littéraires, de photos et de notes qui en font une lecture rare.

Une carte est une silhouette, un contour qui regroupe des éléments disparates, quels qu'ils soient. Cartographier c'est aussi un moyen de rendre visible ce qui habituellement n'est pas vu.

Les billets de CunéFanny et de Papillon.

lundi 4 novembre 2019

Marlen Haushofer - Dans la mansarde

Editeur : Actes Sud - Traduit de l'allemand par Traduit par Miguel Couffon - Date de parution (poche) : Août 2019 - 220 pages

Cherchant à capturer au mieux  les oiseaux sur papier, la narratrice s'échappe physiquement et mentalement dans la mansarde de sa maison. Un refuge pour cette femme mariée entre deux âges  dont le quotidien est quasi immuable. A priori, on serait tenté de croire qu'il ne se passe pas grand chose et que ses états d'âme tout comme ses observations sont anodins.

Sa routine est soudainement brisée par d'étranges enveloppes qu'elle reçoit. Il s'agit de son journal intime qu'elle tenait dans sa jeunesse alors qu'elle  s'était retrouvée brutalement atteinte de surdité. Son mari avait décidé alors pour elle d'une convalescence dans un endroit au coeur d'une forêt.La narratrice peut donner l'impression d'être en partie absente de sa vie, elle se conforme aux choix et à la volonté de son mari. Son manque d'émotions et son détachement vont lentement se fissurer.

Dans ce récit qui s'étale sur huit jours précisément, la fracture  entre son existence bourgeoise et ses réflexions intimes se dessine lentement. Le couple, la maternité, la famille et les difficultés qu'elle éprouve sont autant de thèmes abordés dans ce roman.

Cette lecture troublante distille un trouble grandissant renforcé par le contraste entre les descriptions de la nature et les propos de cette femme.

Le mur invisible de Marlen Haushofer avait connu un beau succès sur les blogs et je m'étais promise de revenir vers cette auteure. Et comme Cath a parlé en bien de ce roman sorti en poche récemment, j'ai foncé à la librairie.

Si rêver était un métier, j'aurais acquis depuis longtemps mes certificats de maître artisan du rêve. On le voit, je ne possède que des talents inutiles en ce monde où il me faut vivre.

vendredi 18 octobre 2019

Juli Zeh - Nouvel An

Éditeur : Actes Sud - Traduit de l'allemand par Rose Labourie - Date de parution : Septembre 2019 - 192 pages

Henning a organisé les vacances de Noël pour son épouse et leurs deux jeunes enfants sur l’île de Lanzarote. Le jour du nouvel an, il part seul à vélo. Malgré le vent et le terrain accidenté, il continue sa course et c’est l’occasion pour lui de tenter de faire le point. Son couple bat de l’aile et Henning est empêtré dans son quotidien. En proie à des crises d’angoisse dont il ne connaît pas l’origine, il doute de lui, de l’amour de son épouse et de son rôle de père. Épuisé et assoiffé, il atteint un col avec la curieuse sensation de connaître déjà ce lieu.

Beaucoup de questions sont en suspense : pourquoi Henning souffre-t-il de crises de panique ? comment se fait-il qu’en n’ayant jamais mis les pieds sur cette île il ressente une sensation étrange ? Juli Zeh détaille la psychologie d’Henning et radiographie le couple tout comme le noyau familial. C’est très bien vu avec des petits détails qui font mouche. Les explications se dessinent lentement, émergeantes de quelques jours vécus par Henning quand il était enfant. L’auteure nous immerge dans les souvenirs d’Henning et nous fait revivre avec beaucoup de réalisme cette période à l’origine d’un traumatisme enfoui au plus profond de sa mémoire d’enfant.  Il faut attendre les toutes dernières pages pour que toute la lumière se fasse entre les souvenirs tronqués et la culpabilité ressentie par Henning.

Avec une écriture concise, Juli Zeh s’attache à la psychologie de ses personnages, à leurs zones d’ombre refoulées et aux blessures invisibles. Mais dommage car  la fin m'a déconcertée.

Avec les enfants, les vacances sont une parenthèse où la vie est encore plus épuisante que d'habitude. On n'a pas une minute à soi, et on consacre toute son énergie à ériger une forteresse contre le chaos, l'ennui et la mauvaise humeur.

Le billet de Kathel

vendredi 27 septembre 2019

Diana Evans - Ordinary people

Editeur : éditions Globe - Traduit de l'anglais par Karine Guerre - Date de parution : Septembre 2019 - 400 pages

Parfois, dans la vie des gens ordinaires, il y a une étape décisive, une révélation, un grand changement. Il survient sous un ciel bleu, jamais lumineux. Jamais quand tout va bien.


Londres. Après la naissance récente de son deuxième enfant, Melissa a quitté son emploi pour travailler en free-lance. Avec son compagnon Mickael, ils viennent d'aménager dans leur nouvelle maison. Tout pourrait être rose ou devrait d'être mais non. L'équilibre est devenu une illusion pour Mélissa qui jongle entre les enfants et les tâches domestiques. Chez leurs amis Damian et Stephanie, dans la campagne londonienne, Damian est englué dans son quotidien sans pouvoir l'expliquer depuis la mort de son père. Sa femme Stephanie le pousse à se ressaisir mais c'est en vain.

Les deux couples, solides en apparence, s'effritent. Les ambitions et les aspirations se voient désormais étouffées par une envie de changement et la lassitude. Seule Stephanie dont le bonheur de ses enfants passent avant tout semble maintenir son cap. Si on est plongé dans les affres et les tourments de ces deux couples ordinaires de la classe moyenne, l'auteure y ajoute subtilement une autre équation celle des origines  sans que ce se soit le socle de ce roman. Quelles sont les aspirations de ses personnages à la peau de couleur alors que  Barak Obama vient d'être élu ?  Damian, enfant, a baigné dans les discours engagés de son père tandis que  Mickael rêve d'une plus grande égalité.

Ce roman fourmille de détails sans saouler le lecteur est comporte des réflexions très intéressantes sur la crise identitaire, le couple et le  mariage.  Avec des pointes d'un humour acéré et une écriture  qui m'a littéralement aspirée par sa vivacité,  Diana Evans radiographie le couple moderne avec beaucoup de nuances et c'est très, très bien vu. 

- (...)Je ne suis pas opprimés. Mes enfants ne m'oppriment pas. Ils me libèrent. C’est l’homme qui pose problème. 
Melissa ne voyait pas les choses ainsi, mais elle aimait l'audace de Stephanie, la liberté d’esprit dont elle faisait preuve. Elle admirait sa capacité à vivre à l’écart des attentes que le monde extérieur faisait peser sur elle. Elle se fichait pas mal de l’opinion d’autrui. Elle était totalement singulière dans ses choix et ses objectifs, elle s'en tirait de la satisfaction et, par voie de conséquence, un profond sentiment de sécurité. Elle s’était construite comme une maison solide. Elle n'était pas biscornue et ne s'effondrait pas.

Le billet d'Antigone

mardi 17 septembre 2019

Jonathan Coe - Le cœur de l'Angleterre

Éditeur : Gallimard - Traduit de l'anglais par Josée Kamoun- Date de parution : Août 2019 - 560 pages.

Nous sommes en avril 2010 en Angleterre. Benjamin Trotter vient d’enterrer sa mère et à cinquante ans, il veut se lancer dans une carrière d’écrivain. Son vieux père Colin fustige le politiquement correct, sa nièce Sophie professeure à l’Université vient de rencontrer Ian un moniteur d’auto-école. Quant à Doug son ami de longue date, son métier de chroniqueur politique le passionne toujours autant.

 Même si le Brexit semble encore loin, l’auteur sonde l’âme et le cœur de ses compatriotes dans toutes leurs subtilités et leurs contradictions. Le nationalisme, la peur des immigrés, la question identitaire sont mis à nu. Sophie défend le maintien dans l’Union Européenne et se heurte aux idées de sa belle-famille. Benjamin ne sait sur pied danser tandis que son père associe le chômage à l’Europe.

En conteur hors pair, Jonathan Coe détaille finement les destinées individuelles de ses personnages, et celle, collective, d’une nation. Les événements qui ont façonné la vie anglaise de ces dernières années s’intègrent tout naturellement au récit, que ce soit les émeutes de 2011, l’euphorie de 2012 des jeux Olympiques (ce qui donne des pages hautement jubilatoires et très perspicaces ) ou la crise économique. Les années s’égrènent, les fractures sociales bien plus profondes qu’il n’y parait au premier regard ébranlent les convictions.  A travers ce roman, on suit les choix personnels, les questionnements des membres de la famille Trotter. Et quand la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne jusqu’alors impensable se profile, elle provoque une béate incrédulité et des remises en question. Avec un humour ironique voire caustique, Jonathan Coe nous questionne subtilement et signe un roman creusé, drôle et pertinent. Un très, très grand plaisir de lecture ! 

- Ah, vous les gens de plume, franchement Douglas ! Avec votre interprétation délirante des choses. Vous sortez une formule tout à fait claire, tout à fait innocente, et vous la tordez, vous la déformez.

Les billets de Cuné et de Nicole.

Lu de cet auteur : Expo 58 La pluie, avant qu'elle tombe - Numéro 11 -Testament à l'anglaise

vendredi 12 juillet 2019

Jamie Weisman - Nous sommes aujourd'hui réunis

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Juin 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard-Mas - 384 pages

Elizabeth Gottlieb, une jeune femme superbe, s’apprête à s’unir avec Adam. En ce jour si particulier de félicité, familles et amis sont tous réunis pour célébrer leur union. Bien sûr pour les mariés, il y a de la joie mais dans l’assemblée  des regrets et de la jalousie sont dissimulés  derrière les sourires de façade.  Et comme Elizabeth fait partie de la bourgeoisie juive d’Atlanta,  son union avec un goy fait grincer certaines dents.

Se glissant  dans la peau de certains des invités, l'auteure  leur donne la parole. Carla une amie d’Elizabeth détone dans l’assemblée. Assistante personnelle d’un acteur, dotée d’un physique disgracieux et une infirmité, ses pensées sont terriblement ironiques. Sa présence en tant que demoiselle d’honneur fait jaser mais son regard sur ceux et celle qui l’entourent est acide et piquant.  Cloué dans un fauteuil roulant et privé de la parole suite à un AVC, le grand-père d’Elizabeth est lucide quant à ses actions et sur les agissements des membres de sa famille.
Tour à tour, des amis des parents d'Elizabeth et leurs enfants,  sa grand-mère mais aussi sa mère se livrent sans fard et reviennent sur les liens qui les unissent à Elizabeth mais aussi sur la mort, la guerre, la maladie ou encore la foi.

Ce roman choral oscille entre humour grinçant et émotions très touchantes notamment avec la grand-mère d’Elizabeth seule rescapée de sa famille après l'Holocauste. On entre dans leurs existences, on entrevoit leurs peines et leurs regrets.
C'est entrainant, bien rythmé car Jamie Weisman a su donné un ton unique pour chacun avec de pudeur contenue, de la colère, de la souffrance ou de l’amour. Cette farandole de personnages avec  nous interroge sur ce que chacun met derrière l'expression réussir sa vie, sur le temps qui passe. Les préjugés, les erreurs, les ressentiments et les failles sont révélés avec une lucidité sans faux-semblants. Un grand plaisir !

Ceux et celles qui ont lu et aimé Une pièce montée de Blandine Le Callet seront  ravis avec cette lecture.

Ma vie est censée commencer maintenant. Comme le dit la bonne vieille blague, maintenant que les enfants sont partis et que le chien est mort.

mardi 9 juillet 2019

Rosie Walsh - Les jours de ton absence

Éditeur : Pocket Date de parution (poche) : Juin 2019 - Traduit de l'anglais par Caroline Bouet - 458 pages

Il n’aura fallu à Sarah que sept jours pour tomber follement amoureuse d’Eddie. Rentrée en Angleterre comme chaque année pour voir ses parents, la jeune femme exilée aux Etats-Unis l’a rencontré par le plus grand des hasards et ils ont passé une semaine de pur bonheur ensemble. Mais quand Eddie part pour des vacances prévues de longue date, Sarah attend comme convenu de ses nouvelles mais rien, nada.

Avec l’été et le temps des lectures en poche, la couverture ou plutôt le bandeau m’a attirée. Il m’était difficile de ne pas vois  les avis accrocheurs car faible un jour, faible toujours, aussi j’ai forcément cédé à la tentation.
Et c’était bien parti avec cette histoire car Sarah est une jeune femme sympathique entourée de de deux amis géniaux. Quand Eddie disparaît sans donner signe de vie, on a envie de lui dire qu’à trente-sept ans, elle devrait être au courant des déceptions amoureuses et que certains hommes sont des goujats. Mais Sarah s’accroche, elle croit dur comme fer qu’Eddie est un gars bien et qu’il lui est arrivé quelque chose.

Je ne dirai pas que c’est le livre idéal pour l’été car Sarah a eu le don de m’agacer donnant le sentiment d’être tombée de la lune (ou presque). Et surtout ce roman contemporain est un peu bancal et donne lieu à des scènes hautes en guimauve.
Alors si vous cherchez une histoire sans prise de tête et que vous être prêts à fermer les yeux sur des incohérences, vous pouvez le lire sinon attendez-vous à un roman  survendu.

vendredi 28 juin 2019

Elizabeth Jane Howard - Une saison à Hydra

Éditeur : Quai Voltaire - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais par Cécile Arnaud - 448 pages

Dramaturge à succès, Emmanuel Joyce recherche une comédienne pour sa nouvelle pièce. Lilian l’épouse d’Emanuel et Jimmy Sullivan son imprésario gravitent autour du dramaturge. Embauchée en tant que secrétaire d’Emmanuel, la jeune Alberta découvre ce microcosme. Entre Londres et New-York et la Grèce, on suit ce quatuor. A soixante ans Emmanuel est admiré par tous. Jimmy se plie à ses quatre volontés et à ses caprices, Emmanuel se comportant un peu comme un enfant gâté tandis que Lilian porte en elle le deuil de leur enfant décédé en bas âge.

Nous sommes au début des années 1950 et Alberta se soucie du quand dira-t-on et et de certaines normes en vigueur. Détonante par sa candeur et par sa droiture d’esprit, vive d'esprit, son éducation contraste avec les autres personnages plus libres de leurs faits et gestes. Sauf qu’Emmanuel s’éprend d’elle et voit en elle la comédienne parfaite pour incarner le rôle principal de sa future pièce. Avec beaucoup de charme, l’auteure aiguise notre curiosité. Les dialogues, les descriptions et les pensées des personnages nous dévoilent leurs préoccupations personnelles futiles ou plus profondes. Que ce soit les différentes facettes du couple formé par Emmanuel et Lilian, les évolutions infimes et les questionnements des personnages, tout est rendu avec subtilité. Sans chercher à nous rendre sympathique ce quatuor, les petits pics décochés sont ironiques et quelquefois cinglants.

Ce roman est doté d’un charme suranné mais surtout de finesse. L’écriture d' Elizabeth Jane Howard distille une beauté poétique qui se délecte et dont on s’imprègne. Certes il y peu d’action et certains pourront trouver ce roman ennuyeux mais tout l’intérêt réside dans l’exploration de la psychologie des personnages. Les derniers chapitres qui se déroulent sur l’île d’Ydra sont de toute beauté !

Le moindre aléa devient catastrophique dans la campagne anglaise. Catastrophique et déprimant.

mercredi 12 juin 2019

Pablo Casacuberta - Une santé de fer

Editeur : Anne-Marie Métailié - Date de parution : Mai 2019 - Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Françoise Gaudry - 208 pages

Tobias est gravement hypocondriaque. Convaincu qu’il va mourir dans la journée, ce grand gaillard cinquantenaire s à l'allure de viking se précipite au cabinet de son médecin homéopathe le docteur Svarsky. Mais par le plus grand des hasards au pied de l’immeuble, il rencontre la belle-mère du médecin à la recherche de son gendre.

De cet auteur, j’avais lu et aimé Scipion mettant en scène un personnage paranoïaque et porté sur la bouteille. Un roman sur la quête de la filiation manié avec humour. Et ici, la cocasserie est bien présente dès les premières pages. Tobias qui vit toujours chez sa mère est exagérément un malade imaginaire, le docteur Svarsky dénigre l’homéopathie avec force et conviction et sa belle-mère est une fouineuse. A partir d’un imbroglio, Pablo Casuberta nous plonge dans cette unique journée où rien ne va se passer comme prévu.

Attachant, un brin naïf et romantique, Tobias est influencé par sa mère adepte du spiritisme et est à la recherche d'une figure paternelle absente. Avec des situations rocambolesques parsemées des pensées de Tobias,  le ton oscille entre l'ironie et la tendresse.

J'ai souvent souri mais je suis aussi un peu ennuyée dans les trop nombreuses digressions de Tobias.  Malgré les cheminements intérieurs et des réflexions intéressantes, mon intérêt s'est calqué sur la trajectoire de montagnes russes. Dommage.

Car la vérité est qu'avant de travailler comme charlatan, j'ai étudié la médecine. La vraie médecine, je veux dire, celle qu'on étudie dans les universités, puis je me suis spécialisé et j'ai fini par devenir un pneumologue acceptable. J’ai honoré la méthode scientifique, le doute et le scepticisme jusqu’à ce que la vie de luxe que j’avais bâtie autour de mon épouse exige de moi une clientèle de plus en plus nombreuse et avide de spectacle...

lundi 10 juin 2019

Abby Geni - Farallon Islands

Editeur : Actes Sud - Date de parution en poche - Juin 2019- Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy - 384 pages

Au large de San Francisco, Miranda débarque sur les îles Farallon pour une année. La jeune femme photographe et bourlingueuse sans attaches a pour colocataires des biologistes. Spécialiste de la photographie d’environnements bruts et naturels où l’interférence humaine est quasi inexistante, Miranda n’a pas le droit à un accueil des plus chaleureux. Obnubilés par leurs travaux d’études sur les animaux, les six scientifiques sur place sont peu loquaces.

Dans ce décor loin d’être hospitalier, les journées se déroulent selon l’activité des oiseaux, des phoques ou des requins.  Avec une écriture qui fait appel à tous le sens, très rapidement une certaine tension s’installe car le danger ne vient pas forcément de l’environnement mais des humains.
Absolument prenant et impossible à lâcher, ce premier roman conjugue des descriptions passionnantes de ces îles et des espèces animales tout en distillant un vrai suspense.

Les sentiments sont merveilleusement rendus tout comme le questionnements de Miranda. De main de maître, Abby Geni nous harponne pour mieux nous surprendre jusqu’à la dernière page.
Un roman fascinant et dépaysant, âpre et hypnotique, lu en apnée totale! 

Galen m’a dit qu’il glanait tout ce qui parlait de la vie sur les îles. Il ne faisait pas de distinction entre le trivial et l’essentiel, l'humain et l' animal, le tragique et le merveilleux. Pour lui la plus grande illusion des humains était de croire qu’ils étaient en dehors de la nature – qu’ils ne faisaient pas partie de la chaîne alimentaire – qu’ils n’étaient pas eux-mêmes des animaux. 

Plein d'avis sur Bibliosurf

lundi 3 juin 2019

Alina Bronsky - Le dernier amour de Baba Dounia

Editeur : Actes Sud - Date de parution : Avril 2019 - Traduit de l'allemand par Isabelle Liber - 160 pages

A plus de quatre-vingt ans, Baba Dounia est considérée comme une sorte d’héroïne dans sa région. Il faut dire que depuis la catastrophe nucléaire, elle est revenue s’installer dans son village de Tchernovo tout proche de Tchernobyl. D’autres lui ont pris le pas et ils sont désormais une poignée à vivre en quasi autarcie.

Femme de caractère téméraire et un brin têtue, Baba Dounia aspire à vivre tranquillement. Dans cette zone de la mort où toute normalité a disparu, son sens de l’humour est souvent incisif. Loin d’être irresponsable et attachée à ses racines, elle est irrésistiblement attachante tout comme ses voisins. Tous sont conscients des risques qu’ils encourent, tous se débrouillent malgré la vieillesse et les petites chamailleries. Alina Bronsky n’occulte en rien les conséquences de Tchernobyl, elles apparaissent par petites touches sous le regard acéré mais empli de sagesse de Baba Dounia. On éprouve de tendresse et de l'admiration envers cette femme qui malgré la réalité abîmée garde de l'amour.

Avec des personnages hauts en couleurs veillant les uns les autres mais aussi sur leur environnement,  ce roman offre une belle pudeur et un ton légèrement décalé pour parler de l'absurdité humaine.
Alina Bronsky a trouvé l'équilibre subtil entre humour,  fantaisie et légèreté apparente. 

La vie à Tchernovo est très agréable, mais elle ne convient pas à tout le monde.

L’avantage de la vieillesse, c’est qu’on n’a plus be­soin de demander la permission à quiconque – ni pour habiter dans son ancienne maison, ni pour laisser les toiles d’araignée là où elles sont. Les araignées étaient ici avant moi.


Les billets de Cath et de Cuné.
Lu de cette  auteure : Cuisine tartare et descendance

vendredi 31 mai 2019

Matteo Righetto - Ouvre les yeux


Editeur : Points - Date de parution (en poche) : Avril 2019 - Traduit de l'italien par Anne-Laure Gonin-Marquer - 141 pages 

Luigi et Francesca se sont aimés pendant de longues années, un bonheur qui a donné naissance à Guilio. Et comme il arrive parfois le couple s’est délité. Chacun s’est renfermé de son côté avec à la clé une séparation vécue difficilement par leur fils devenu adolescent. Selon l’expression consacrée, chacun a refait sa vie mais Luigi et Francesca vont se donner rendez-vous pour réaliser à nouveau l’ascension du Mont Latemar dans les Dolomites. Je n’en dis pas plus sur le pourquoi et les circonstances.

Entre passé et futur, on pénètre dans la sphère de Luigi et Francesca. Loin d'être que le récit d’une histoire d’amour qui se conjugue désormais au passé, l'auteur nous décrit avec sobriété et pudeur ces petits riens de bonheur, les souvenirs et la violence de la douleur lancinante. Dans un décor de montagnes,  Luigi et Francesca avancent dans leur but et sur eux-même malgré les douleurs. Les cheminements intérieurs accomplis, la complicité retrouvée et l'humilité ressentie devant la grandeur de la nature sont de véritables baumes.

Touchée-coulée par la narration intimiste de Matteo Righetto ce roman lu en apnée m’a apportée des poissons d’eau dans les yeux.  Sans pathos ou effet de manches, il s'agit d'une lecture délicate et sensible à la beauté mélancolique.

Tu imagineras vos deux silhouettes, toutes petites, infimes et inutiles dans cette beauté majestueuse et infinie. Tu imagineras vous découvrir et vous apercevoir, réfugiés dans le ventre de cette montagne, loin de tout. 
Tu ressentiras le poids et l'ivresse de votre solitude ; tu sentiras que vous êtes êtes isolés et dissimulés aux yeux du monde comme seule peut l'être une touffe d’herbe sous une épaisse couche de neige.

Un grand merci à Sabine d'en avoir parlé sur FB à l'occasion de sa sortie en poche.
D'autres billets chez : Aifelle, Nicole, Zazy.

jeudi 23 mai 2019

Catherine Lacey - Les réponses

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Myriam Anderson - 324 pages 

Parce qu'elle souffre de diverses affections pour lesquelles la médecine classique ne peut rien , Mary suit une thérapie de KAPologie sur les conseils de son amie "Techniquement, m’expliqua Chandra, la KAPologie est une forme de chi neurophysiologique, une technique relativement obscure, qui se situe aux marges de l’avant-garde ou aux marges des marges, selon à qui tu poses la question. " Dispensées par  un  (pseudo) thérapeute,  les séances lui coûtent très cher mais comme elle est convaincue des bienfaits, il est hors de question de question pour elle d’arrêter. Coup de chance, elle tombe sur une petite annonce qui recherche des candidates pour un programme spécifique d'étude contre rémunération.

Après série d’entretiens et de tests, Mary intègre une expérience un peu spéciale autour de Kurt, star du cinéma adorée et idolâtrée par de nombreuses personnes. Le but du programme étant d’identifier le mécanisme amoureux, de l'analyser sous toutes  les coutures.  Mary devient la  "Petite Chérie Emotionnelle" de Kurt. Bardée de capteurs, son rôle est de l’écouter car toutes leurs entrevues seront filmées et décryptées, et les données passées au peigne fin.

Comme dans Personne ne disparaît,  Catherine Lacey fait preuve d’inventivité et ce roman est extrêmement singulier et intrigant. On navigue entre l’étonnement, l’ironie sous-jacente, un certain cynisme et la sensation par moments d’être légèrement dérouté. Détonante par son côté un peu étrange, Mary donne l'impression en apparence d’être souvent à côté de la plaque, décalée à l'image de ce roman.

Les désirs personnels ou scientifiques, la quête du bien-être,  la manipulation,  la solitude et les dérives les plus extrêmes sont au centre de roman.
Complètement surprenante et originale, loin d'être lisse, cette lecture sort assurément des sentiers battus mais il lui manque, au final,  de la cohésion. Mais malgré tout, l'écriture de Catherine Lacey m'a une fois de plus accrochée par son originalité.

Je me demandai ce qui avait pu se passer  entre eux pour qu'elle ait autant besoin de lui, mais je suppose qu'on qu'on ne sait jamais  ce qui se passe entre deux personnes. C'est comme un  échange de regards intime, pas de place pour plus que deux.

mercredi 15 mai 2019

Jane Smiley - Un siècle américain, Tome 3 : Notre âge d'or

Editeur : Rivages - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Catherine Chichereau - 615 pages

A l'origine de cette saga qui débute en 1920, le couple de fermiers Langton de l'Iowa a une descendance que l'on a pu découvrir dans les deux tomes précédents. La roue généalogique se poursuit et ici un peu plus de trente années (de 1987 à 2019) sont déclinées.

Tandis que la plupart des membres de la famille ont préféré d'autres domaines d'activité, ceux qui ont repris le flambeau de l'exploitation appliquent des principes de rentabilité  au détriment de l'environnement. Des facteurs sociaux, politiques ou économiques interfèrent ou influencent les destins. Des choix sont opérés, certains sont assumés, d'autres sont regrettés. Et comme dans toutes les familles, les relations entre les membres ne sont pas un long fleuve tranquille surtout quand l'appât du gain et du pouvoir nourrit les ambitions personnelles.
En se calquant sur des grands événements,  l'auteure s'intéresse aux histoires personnelles.  Sans jamais être indigeste ou verser dans la caricature, ce roman dense mais fluide  est fouillé avec des pointes d'humour et d'ironie.  Et tout au long de ces pages, on ressent l'empathie de l'auteure et une impression d'authenticité très forte.

Jane Smiley a su mêler l'intime, le quotidien et les préoccupations de ses personnages qui nous ressemblent ou qui nous semblent familiers pour les ancrer dans l'histoire américaine.  C'est terriblement réussi et si par moments certains aspects politiques ont été un brin trop détaillés pour moi, ce point n'enlève rien au talent de conteuse de Jane Smiley.
Je n'ai pas boudé mon plaisir avec des émotions bien présentes et un intérêt qui n'a pas faibli. Un plaisir de lecture ! 

Pour celles et ceux qui ont peur de se perdre, on ne panique pas car ce dernier tome est agrémenté d'un arbre généalogique complet.

Il comprenait à présent que  qu'un des problème venait des "illions" - lorsqu'on commençait à compter en "illions", l'esprit avait du mal à se retrouver. Quand cet article dans le Post était-il paru  - Riley avait dû le stocker dans son cerveau - , expliquant que la guerre en Irak avait coûté trois billions? C'était l'exemple parfait du problème des "illions", Richie s'était concentré sur les trois, oubliant les billions. Trois, ce n'était pas grand-chose. Ils auraient dû écrire : 3 000 000 000 00. Là, il aurait pris les choses au sérieux.

Sur le blog : Nos premiers jours. Pas de chronique pour Nos révolutions que j'avais dévoré  durant ma pause blogesque.
Le billet de Keisha  qui l'a lu en VO ( chapeau bas )

mercredi 8 mai 2019

Sharlene Teo - Ponti

Editeur : Buchet-Chastel - Date de parution : Avril 2019 - Traduit de l'anglais (Singapour) par Mathilde Bach - 310 pages 

2003,  Singapour . A  seize ans,  Szu  mal dans sa peu et complexée vit avec sa mère Amisa ancienne star éphémère de films d'horreur et sa tante. Même si elle voue une admiration envers sa mère, cette dernière se confine dans ses souvenirs. Solitaire, Szu se lie d'une amitié très forte et possessive avec Circé.

Voilà un roman choral très dépaysant par le contexte qui nous immerge à Singapour. Il alterne la voix des trois personnages à des époques différentes : le parcours d'Amisa et sa  jeunesse, l'année charnière de 2003 racontée par Szu et une projection en 2020 où l'auteure donne la parole à  Circé. Devenues adultes, les deux amies n'ont plus de contact depuis bien longtemps mais  elle vont être amenées à se revoir.
L'auteure explore avec réalisme  et sans aucune mièvrerie les schémas familiaux défaillants, la maternité, le rejet et la construction identitaire. Avec ces trois personnages féminins bousculés par la vie,  ce sont autant de détails et  de sensations relatés avec subtilité qui mettent en lumière la fragilité des personnages, leur complexité et les points de bascule.

Alors oui ce roman est loin d'être douillet mais les touches de légèreté et d'humour apportées par le prisme de l'adolescence sont souvent drôles ou  percutantes.  Si ce roman est très intéressant  par sa finesse et par l'exploration des relations, la construction un peu inégale et déroutante à mes yeux (pourquoi diable avoir choisi 2020? ) m'a empêchée d'être au diapason sur toute la longueur.
Une lecture dépaysante dont l'écriture accroche et se remarque (à noter l'excellente traduction).

Ce sont toujours les voix qui s'effacent en premier. Juste avant lex expressions. Les tournures de phrases. Ce qui était de l'humour, ce qui était de la sagesse ? On ne choisit pas ce qu'on retient et ce qu'on oublie. Avec le temps, des contre-vérités idiotes finissent même par passer pour certaines et signifiantes.

Les billets plus enthousiastes de CathCuné

vendredi 3 mai 2019

Tove Jansson - Fair-play

Éditeur : La Peuplade - Date de parution : Février 2019 - Traduit du suédois par Agneta Ségol - 141 pages 

Habitantes sur une île finlandaise  au large d’Helsinki, Joanna et Mari partagent le grenier aménagé  en atelier de leurs appartements  Toutes les deux sont deux créatrices liées par un amour complice ponctué de promenades, de soirées cinématographiques, d'échanges débordants de vivacité et de tendresse.

Bien qu'âgées, elle ont su préserver un regard curieux tout comme leurs parenthèses de solitude. Toujours promptes à débattre sur différents sujets, l'une et l'autre chérissent leur indépendance et leur liberté. A travers dix-sept chapitres permettant de les découvrir dans leur quotidien, ce sont autant de situations où l' humour espiègle et la lucidité éclairent leurs réflexions.
C'est frais et ça fourmille de petits bonheurs simples, de  compréhension mutuelle et de cette confiance dans l'autre.
Après avoir tourné les dernières pages qui sont d'une belle intensité, le sentiment de bienveillance porté par cet amour perdure.

Sous des aspects faussement légers, ce roman est bien plus profond qu'il n'y paraît.  Il faut juste  se laisser porter par l'écriture de Tove Jansson, accompagner Joanna et Mari, deux femmes attachantes et touchantes, pour recevoir ce qu'elles nous transmettent.  

- On s'en fout des ambitions, dit Mari. Moi, je te parle de l'envie. De ne pas pouvoir s'empêcher de faire une chose.
- S'empêcher de faire quoi ?
- Tu le sais très bien.

Merci à Cath qui m'avait fait découvrir cette auteure avec Le livre d'un été.

mercredi 1 mai 2019

Vita Sackville-West - L'héritier / Une histoire d'amour

Éditeur : Autrement - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Jean Pavans - 185 pages

A la mort de sa tante Phillidia, Peregrine Chase hérite du domaine de Blackboys. Le timide jeune homme qui occupe un emploi modeste à Londres n'a guère d'attirance pour la campagne anglaise. Cerise sur le gâteau, sa tante a accumulé les dettes. Le notaire chargé de la succession  Mr. Nutley ne lui donne qu'un seul qu'un seul conseil:  tout vendre rapidement lors d' une mise aux enchères.

Si la propriété requiert de nombreux travaux,  le jardin est luxuriant car Miss Phillidia s'en occupait avec amour et dévotion. Venu à Blackboys, Peregrine est mal à l'aise et le notaire s'en délecte.  Le jeune homme se contente de  sa vie routinière et insatisfaisante sur beaucoup de points. Néanmoins,  il veut découvrir le domaine dont il hérite.  Touché par la beauté simple et pure de la nature qu'il découvre, une métamorphose s'opère. L'homme timoré qu'il était devient confiant, audacieux et il envisage sa vie sous un autre jour alors que la vente approche.

Avec finesse, Vita Sackville-West sonde la nature humaine tout comme elle décrit à merveille la fascination magnétique de la nature et la transformation de son personnage. Entre poésie et ironie, ce roman élégant au charme suranné est absolument délicieux.
Seul petit bémol, j'ai trouvé la  fin un peu vite expédiée mais comme l'écriture de Vita Sackville-West m'a charmée,  je compte bien lire d'autres romans de cette auteure.

Il se retourna pour regarder la maison. Un homme au cœur plus léger et au tempérament plus optimiste se fût réjoui de ces vacances forcées, mais Chase n’était ni insouciant ni optimiste. Il considérait la vie avec un sérieux pesant et, plutôt irritable et plein de ressentiment envers cette stérile randonnée, il ruminait les risques probables, et mêmes certains, d'inefficacité de la part de ses subordonnés à Wolverhampton, car il y avait en lui une vieille fille qui ne pouvait supporter l'idée que d'autres personnes intervinssent dans ses affaires. Il se faisait du souci, dans son petit esprit anémique qui était trop limité pour être méprisant, et trop timoré pour être vraiment violent.

lundi 15 avril 2019

Fiona Mcgregor - L'Encre vive

Éditeur : Actes Sud - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'anglais (Australie) par Isabelle Maillet - 537 pages

A cinquante-neuf ans, Marie King mère de trois grand enfants et depuis peu divorcée, s’est toujours occupée de sa maison et surtout de son magnifique jardin située sans un quartier bobo et très prisé de Sydney. Mais les temps sont durs et Marie qui a toujours vécu sans regarder à la dépense n’a plus les moyens d'avoir le même train de vie, elle va devoir de vendre son bien. Le jour de son anniversaire, un peu éméchée, elle décide de s’offrir un cadeau atypique : un tatouage.

Passe encore un tatouage mais ce n'est que le premier d'une série pour Marie. Sauf que dans son entourage, ces tatouages sont catalyseurs de beaucoup de réactions comme l’incompréhension, la  stupeur et l’incrédulité. Mais pourquoi diable, enchaîne-t’elle les séances au salon de tatouage alors que sa maison est mise en vente? Ses enfants et ses amis la regardent d’un oeil perplexe et en cherchent la cause avec plus ou moins de maladresse.  Mais Marie est décidée à prendre sa vie en mains,  à s’assumer comme elle l’entend quitte à faire grincer des dents.

Avec en toile de fond une radiographie de l’Australie sans concession, les conventions sociales, la complexité des relations familiales, l’appropriation du corps, la vieillesse et la maladie sont autant de thèmes abordés et creusés. A travers les enfants de Marie, pivot central de ce roman, et de son entourage, ce sont des personnalités aux préoccupations différentes qui sont creusées. Tous au long de ce roman, tous vont changer. Et chacun sera touché, titillé car ces personnages renferment une part plus ou moins importante de nous. Fiona Mcgregor livre un  beau portait de femme, une femme attachante avec ses faiblesses et sa lucidité.

J’ai vibré, j'ai souri et j'ai été émue avec ce roman pertinent sur toute la ligne parsemé d'humour vitriolé et aux dialogues savoureux. Et sans que je m'y attende,  dans ses toutes dernières pages ce roman a réussi à me bouleverser au point d'engendrer des poissons d'eau.
Un régal et un livre dévoré !  Petit bonus, en tant que lectrice tatouée ( oui, ciel!), j’ai trouvé très juste les descriptions du pourquoi du tatouage, de l’envie et du regard des autres.

- J'ai remis de l'ordre entrepris un grand nettoyage...
- Ah oui? Formidable , dit Susan. C'est très bouddhiste de faire le vide.

Les billets de Cinéphile et de Cuné

mercredi 10 avril 2019

Francesca Melandri - Tous, sauf moi

Éditeur : Gallimard - Date de parution : Mars 2019 - Traduit de l'italien par Danièle Valin - 576 pages

Rome, 2010. Ilaria la quarantaine voit débarquer chez elle migrant qui prétend être son neveu. Comme tant d'autres, le jeune homme a fui son pays l’Ethiopie pour l'Italie. Surprise et déconcertée, elle ne sait comment réagir. La carte d’identité du jeune homme indique bien qu’il porte son nom Profeti mais également le prénom de son père Attilio.  Ce dernier, séducteur et charmeur,  avait mené une double existence à Rome jonglant avec le foyer légal et  celui de sa maîtresse. Désormais âgé de quatre-vingt-quinze ans, il  n'a plus toute sa tête. Serait-il possible que la fratrie des quatre enfants soit incomplète et que son père ait un fils en Ethiopie ?

Tout comme ses frères, elle ne connait que la version édulcorée du séjour de son père dans ce pays avant la Seconde Guerre mondiale.
En grattant de vernis de l'histoire paternelle,  Ilaria remonte le cours de l’Histoire de l’Italie avec un pan souvent méconnu et la colonisation de l’Ethiopie. Qui est vraiment son père ? Et qui croire?
L’auteure aurait pu se contenter de nous raconter la quête d’Ilaria mais elle nous offre un roman puzzle à la  construction éclatée.  Des massacres d'Addis Abeba en Ethiopie à l'Italie de Berlusconi, elle déploie les histoires personnelles liées à cette famille et les ancre dans la grande Histoire. On découvre tout comme Ilaria le passé moins lisse de son père.

Cette radiographie de l'Italie met la lumière  sur des faits peu glorieux et horribles sous couvert de la colonisation mais également la corruption,  les copinages pratiqués et la mise à nu de racines du fascisme.  Sans une once de sensationnalisme, l'auteure nous expose les conditions de traversée des migrants et l'accueil qui leur est fait.

Contrairement à Plus haut que la mer et Eva dort où l’auteure faisait preuve d’un certain lyrisme, ici l’écriture ne prend de gants et elle a gagné en puissance.
Cette lecture prenante qui brasse l’histoire (avec des personnages pour certains bien réels) et cette famille a eu l’effet d’uppercut. On est bousculé, interloqué, poussé dans nos retranchements.

Sans se faire donneuse de leçons, Francesca Melandri signe un grand roman époustouflant, intelligent, instructif, creusé et pertinent. Une lecture indispensable où les liens souterrains souvent effarants entre passé et présent se dessinent.

Non seulement Berlusconi n'est plus le chef du gouvernement, mais il est même devenu insignifiant; Kadhafi est mort d'une façon atroce; les naufragés sauvés au large Lampedusa sont traités de mystificateurs parce qu'ils ont des portables, mais surtout parce qu'ils ne cessent d'arriver. Les êtres humains se refusent à reconnaître des limitations imposées aux déplacements plus importantes que celles imposées aux marchandises, qui voyagent à travers la planète sans plus aucune frontière ou presque. 

Les billets de Dominique et Nicole

mercredi 3 avril 2019

Michèle Forbes - Phalène fantôme

Éditeur : La Table Ronde - Date de parution - Traduit de l'anglais (Irlande) par Anouk Neuhoff - 388 pages 

Par une belle journée d’août 1969, Georges fait une surprise à sa femme Katherine car il a pris sa journée au travail. Avec leurs quatre enfants, ils laissent derrière eux pour quelque heures Belfast et le quartier protestant dans lequel cette famille catholique réside. Alors que Katherine se baigne, elle voit un phoque. Déstabilisée, paniquée et pourtant bonne nageuse, elle manque de peu de se noyer.

George et Katherine forment un couple comme un autre pourrait-on dire. Georges, pompier volontaire de surcroit, semble un père et un mari aimant, Katherine est une mère au foyer dévouée avec quatre enfants en bas âge. L’incident clos, la vie aurait pu reprendre son cours comme avant. Mais la peur ressentie par Katherine a déverrouillé la porte de souvenirs enfouis.
1949,   Katherine fait partie d’une troupe de théâtre amateur. Après sa journée de travail, la jeune femme déjà  fiancée à Georges aime se plonger dans son rôle de Carmen. Et c’est au théâtre ou plutôt dans les coulisses qu’elle rencontre Tom . Entre eux deux, l’étincelle est immédiate. Ce qui aurait pu être une histoire banale d’amour contrariée par le destin ou par les événements prend une autre dimension.

L'auteur  entretient des intrigues sur les deux périodes et les personnages se dévoilent sous un autre jour.  Avec les éléments du passé qui apparaissent peu à peu, la vie du couple  si soudé en apparence aux premiers abords laisse entrevoir bien des failles. Les choix de vie avec les remords ou les regrets  engendrés sont mis en avant et Michèle Forbes a su installer un climat où les suspicions sont contrebalancées par des épisodes plus légers et plus gais.
Mais voilà, au vu de la quatrième de couverture,  je m’attendais à ce que le contexte et les conséquences de la division entre catholiques et protestants aient une place plus importante (en lisant Belfast,  1969  et  tensions dans les rues, je m’étais déjà plus ou moins imaginé le roman que j'aurais souhaité avoir entre les mains. Et oui...)
Malgré des qualités (l’intensité qui monte en crescendo et un vrai sens de l’orchestration des personnages), l'écriture trop lyrique à mon goût, quelques petites longueurs m'ont tenue à distance. Dommage que les personnages se révèlent tardivement. 
Un avis en demi teinte pour conclure.

Il sait faire jaillir le merveilleux de l'ordinaire, songea-t-elle. Voilà son talent. Le cadeau qu'il me fait.

Ce roman ayant  été lu et vu sur beaucoup de blogs, je ne mets aucun lien (par paresse).