jeudi 30 janvier 2014

Emmanuelle Pagano - Les adolescents troglodytes

Éditeur : P.O.L. - Date de parution : 2007 - 213 pages et un coup de cœur vibrant et entier !

 "J'ai retrouvé le goût d'eux juste ce matin, comme chaque année, en me levant très longtemps à l'avance pour aller chercher la navette au garage, et me préparer tranquille, à conduire lentement dans ma nuit, avant d'aller les prendre, un par un ou presque, au tout début de leur premier jour d'école".
Dans un plateau d'Ardèche isolé et en altitude, Adèle est conductrice d’une navette scolaire. Dans un entrelacs de petites routes qui frôlent le vide ou traversent la campagne, elle rejoint les hameaux pour prendre à son bord quelques enfants et adolescents. Du plateau aux écoles et inversement deux fois par jour et par tous les temps. Adèle aime ces enfants qui le matin sentent la ferme et le sommeil, peu bavards souvent encore plongés dans leurs nuits. Elle les connaît par coeur : l'histoire des familles, les amitiés, les amours de ces adolescents dont le corps change l'espace d'un été. Elle devine leurs humeurs quand ils montent dans sa navette. Eux la respecte, ils savent que la route n'est pas exempte de tout danger. Les paysage délivrent beauté et puissance à chaque trajet.

Très vite, on est troublé car Adèle la narratrice emploie le masculin/ féminin pour parler d'elle. Souvenirs de l'enfance qui remontent "quand j'étais petit", de ses parents et d'Alex son frère qu'elle n'a pas vu depuis dix ans. Adèle a grandi dans la région mais personne ne le sait. Son passé elle le garde pour elle. Et quand son frère pour son métier revient dans la région, Adèle a envie de le voir mais les mots durs qu'il a eus pour elle sont encore tatoués dan sa chair.

Emmanuelle Pagano nous décrit les trajets quotidiens, nous dévoile lentement la vie d'Adèle et ses pensées. Lorsqu'Alex a un accident, Adèle décide l'aller le voir pour se faire accepter en tant qu'Adèle.
L'auteure nous glisse dans peau d'Adèle, nous fait ressentir ce qu'elle a vécu et ce qu'elle vit, ses émotions "Je me pensais au féminin, en faisant les accords, depuis un bout de temps déjà. Mais comme j'étais bien la seule, je me sentais à la fois solitaire et désaccordée".  Et les descriptions de cette nature si changeante et ce milieu rural où l'on sent l'odeur du foin sont simplement belles.

De la délicatesse, de la finesse une écriture où sensualité et poésie se marient à merveille pour nous faire toucher du doigt des émotions fortes, intimes, douces ou douloureuses.
Un livre que j'ai pris le temps de lire, plongée dans une bulle, pour faire durer le plaisir. Un coup de cœur !

Les billets d'Antigone, Gambadou.

Lu de cette auteure (et jamais déçue ) : Nouons-nousUn renard à mains nues

mardi 28 janvier 2014

Ian McEwan - Opération Sweet Tooth

Éditeur : Gallimard - Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon - Date de parution : Janvier 2014 - 437 pages où l'on ne s'ennuie pas une seule seconde !

"Je m'appelle Serena Frome (prononcée "Frume", comme dans "plume"), et, il y après de quarante ans, on m'a confié une mission pour les services secrets britanniques. Je n'en suis pas sortie indemne. Dix-huit mois plu tard j'étais congédiée, après m'être déshonorée et avoir détruit mon amant, bien qu'il eût certainement contribué à sa propre perte."
On pourrait penser qu'avec cette première phrase du roman que tout est dit : espionnage et amour. Ce serait commettre une erreur.

Début des années 1970 : étudiante à Cambridge en math alors qu'elle est une lectrice boulimique, la belle Serena a une liaison avec un de ses professeurs marié et beaucoup plus âgé qu'elle. Il met fin à leur relation de façon brutale. Ses études terminées, elle est recrutée par le MI5 les services secrets britanniques. Employée à de tâches de secrétariat vu qu'elle est une femme, Serana déchante jusqu'à ce ses supérieurs lui proposent d'intégrer l'opération Sweet Tooth. La guerre froide bat son plein en entre l'est et l'ouest. Sous couverture d'une fausse fondation, l’opération a pour but de subventionner de jeunes écrivains qui croient en l'anticommuniste. Serena doit donc recruter Tom Haley un écrivain peu connu et jeune professeur d'université pour lui proposer une offre. Laisser tomber son boulot mal payé et se consacrer pendant deux ans à l’écriture d’un roman en étant largement rétribué. Mais Serena tombe éperdument amoureuse de Tom.

Tom demande à Serena de lire ce qu’il écrit et de lui donner ses impressions. A travers Serena, on découvre donc des nouvelles imbriqués dans ce roman. Même si elle prend des précautions pour voir Tom, le MI5 ne tarde pas à découvrir sa liaison et Serena apprend des informations concernant son ancien amant. La jeune femme est sur le point à plusieurs reprises de tout avouer à Tom.  Idéaliste et sentimentaliste qui quelquefois peut apparaître un brin naïve, elle va se retrouver face à la question de qui manipule qui.

Cette comédie sociale où l’écriture et l’écriture ont une part belle met en exergue le mensonge et ses fins, la liberté ou non de l’auteur et le pouvoir de la fiction.
Un roman fin, intelligent où l’on ne s’ennuie pas une seule seconde ! 
Des personnages attachants, des surprises,  de l’humour et de la dérision et cerise sur la gâteau Ian McEwan nous réserve un final qui laissera plus d’un lecteur bouchée bée ( comme dans mon cas) !

Je n'étais pas convaincue par ces écrivains( éparpillée à travers les continents sud et nord-américains) (...) bien décidés à rappeler au malheureux lecteur que tous les personnages, eux-mêmes compris, étaient pure invention et qu'il n'existait aucune différence entre la vie et la fiction. Ou à insister, au contraire, sur le fait que la vie était de toute façon une fiction. Selon moi, seuls les romanciers risquaient de confondre les deux. J'étais un empiriste-née.

Lu de cet auteur : Délire d'amour - Expiation -  L'enfant volé Sur la plage de Chesil

dimanche 26 janvier 2014

Léonor de Récondo - Rêves oubliés

Éditeur : Points - Date de parution : Août 2013 - 185 pages et une jolie découverte ! 

"Etre ensemble, c'est tout ce qui compte" voilà ce qui importe à Aïta quand il découvre que son épouse Ama et leurs trois fils, les grands-parents  ont fui le Pays Basque afin d'échapper aux soldats franquistes. Ils ont trouvé refuge à Hendaye chez Mademoiselle Églantine où Aïta les rejoint. Ils n'y restent que quelques courtes années car l'ombre de Seconde Guerre mondiale plane. Aïta est convaincu qu'il faut laisser encore plus de distance avec l'Espagne et tous partent dans les Landes.

De 1936 à 1949, nous suivons cette famille contrainte à l'exil. Ce dernier est vécu différemment par chacun des membres de la famille que ce soit Aïta, Ama , les grands-parents ou les enfants. La vie aisée est derrière eux, Aïta travaille comme ouvrier dans une usine d'armement. Certains des oncles arrêtés en Espagne sont revenus et continuent la lutte de façon clandestine. A Hendaye, Ama a commencé à coucher des mots dans un carnet. Ce qu'ils vivent, ses ressentis mais aussi ses joies et ses peines. Si le seul  revenu pour toute la famille est gagné par son mari, ce sont sur ses épaules que repose le fonctionnement du quotidien. Afficher toujours un sourire surtout devant les enfants et laisser les doutes, la tristesse emmurée prendre forme par écrit.

Le récit alterne les extraits du carnet intime d'Ama et l'histoire de la famille.  Les difficultés, l'abandon de la terre d'origine, la souffrance, l'intégration, l'adversité et la guerre mais aussi les joies sont ainsi racontés par touches très sensibles.

L'écriture de Léonor de Récondo est une palette de poésie et de sensibilité et ce roman sur l'exil m'a touchée. Mais il y a un bémol : la pudeur qui se dégage de ce roman fait barrage à des émotions plus fortes et plus denses. Et paradoxalement, elle laisse place à un sentiment avoisinant une sorte de douceur...
Une jolie découverte concernant l'écriture ! 

Ecrire pour ne pas oublier que Barcelone vient de tomber, que la guerre est finie pour nous et que l'Espagne s'éloigne. Nous sommes ici depuis de si nombreux mois et je réalise seulement au soir de cette triste journée que nous avons vécu uniquement dans l'espoir du retour. Ce rêve a lentement embrumé nos esprits, et maintenant la réalité nous frappe de plein fouet, fermant brutalement les frontières. Tant que le dictateur sera au pouvoir, nous ne pourrons pas revenir, nous le savons.

Beaucoup , beaucoup de billets aussi je vous renvoie à Babelio et à Libfly.

Une lecture dans le cadre du prix du meilleur roman des lecteurs de Points.