mercredi 30 avril 2014

Edward St Aubyn - Sans voix

Éditeur : Christian Bourgois - Traduit de l'anglais par Jacqueline Odin - Date de parution : Avril 2014 - 248 pages ironiques et drôles !

Chaque année, un comité remet le prix Elysan à un roman. Sauf que chacun des membres a des objectifs différents mais surtout une conception de la littérature très arrêtée. Dans les romans devant être faire partie de  la présélection, celui d'une auteure connue a été remplacé  par un livre retraçant les recettes de cuisine sur plusieurs siècles en Inde. Sans compter que chacun des membres veut imposer un livre différent.

Les discussions du comité sont électriques, chacun défendant son roman et n'hésitant pas à balancer de remarques bien plus qu'ironiques à celui qui n'ait pas de son avis. Son président cherche à créer des alliances autour d'un seul roman en utilisant la flatterie ou son rôle suprême de président qui a forcément raison. Sauf que certains des membres ne se laissent pas amadouer si facilement. Les auteurs se plaignent ou  se réjouissent trop vite à l'avance. Ajoutez-y qu'Edward St Aubyn nous fait part des extraits des romans et on rigole franchement ou cruellement !

Caustique à souhait sans jamais tomber dans le grotesque, ce livre difficile à résumer pointe les enjeux et les dessous de ce prix littéraire où les intérêts personnels prennent le pas sur la littérature.
Férocement drôle, je ne ne pouvais qu'aimer et me régaler !

Avant que les inévitables contre-courants des bonnes nouvelles inattendues et des occasions forgeant le caractère compromettent l'avenir, le pessimisme demeurait parfait, hors d'atteinte de cette qualité beaucoup plus insidieuse et dangereuse, la déception. Le promesse de jeunes écrivains était parfaite aussi, avant qu'ils n'échouent, s'épuisent ou  ne meurent - mais cela se produirait sous un autre gouvernement et un autre comité.

Le billet de Cuné

lundi 28 avril 2014

Laurence Tardieu - L'écriture et la vie

Éditeur : Editions des Busclats - Date de parution : Février 2014 - 104 pages tout simplement superbes !

Parce que depuis vingt et un mois, Laurence Tardieu n'arrive plus à écrire, elle décide de livrer ses impressions, sa quête et son cheminement d'auteur dans ce journal. Elle revient sur ses précédents ouvrages. "Après avoir écrit Rêve d'amour, j'ai compris que je ne pourrais plus jamais écrire comme avant : j'ai compris qu'écrire, ce n'était pas " raconter des histoires". En tout cas ce n'est plus ce que je voulais faire. Ca ne m'intéressait plus. La vie d'ailleurs n'est pas une histoire. Elle n'est pas un fil que l'on déroule avec un début, un milieu, une fin.(...) Mes lectures elles aussi ont changé : j'ai cherché celles qui, désormais, m'indiqueraient un chemin. J'ai découvert Annie Ernaux." Dans son dernier livre La confusion des peines,  elle revenait sur la condamnation de son père , le décès de sa mère, les mensonges durant plusieurs années. Un livre intimiste qui lui a permis de passer " du statut de fille à celui de femme".

Celle pour qui "l'écriture est sa colonne vertébrale" cherche à travers ce journal à retrouver le sens des mots avec l'obsession du vrai. Il y a aussi la peur de ne pas y arriver mais également sa vision de l'écriture comme la précision du langage mais aussi "le bonheur d'être dans les mots". "C'est depuis Un temps fou que j'envisage chacun de mes livres comme un travail équivalent à celui d'un plasticien, un travail de composition, mon matériau étant celui des mots et du silence, mots et silence qui par leur frottement forment des sons, ces sons devenant eux aussi matériau, tout le travail d'écriture consistant à pétrir cette matière, dans un mouvement, un autre, un autre encore, la pétrir jusqu'à faire apparaître quelque chose. Apparaître voulant dire alors : faire exister. Que, par ce long et lent malaxage, les mots deviennent vie. L'auteur sait à quel moment, soudain, dans le travail, quelque chose existe. Quel bonheur, alors, quel bonheur profond."

Je pourrais citer le livre en entier car chaque mot résonne. Et quand elle parle de ce que l'écriture lui apporte, en remplaçant le mot "écriture" par "livres", j'ai y retrouvé mes sensations de lectrice et cet enivrement, cette extase induit par les lectures.

Et il y a cette phrase terriblement belle "Grâce à ce texte, je suis est passée d'une forme de mort à une vie nouvelle" alors nous ne pouvons que la remercier et lui dire nous vous attendons Laurence.

Plus qu'un coup de cœur (mais vous vous en doutiez) !
Il y a eu beaucoup de billets sur ce livre touchant et juste aussi pour une fois je ne cite pas les liens.

dimanche 27 avril 2014

Amy Grace Loyd - Le bruit des autres

Editeur : Stock - Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch - Date de parution : Avril 2014 - 260 pages avec lesquelles j'ai fait corps... 

Celia la quarantaine dont le mari est décédé cinq ans auparavant a acheté un immeuble à Brooklyn qu'elle a rénové. Elle y occupe un appartement au rez-de-chaussée et loue le reste des logements à des locataires qu'elle a soigneusement choisies. "Elle n'aspire plus à l'espoir, ne peut pas se permettre", elle a élevé des barricades invisibles avec le monde. Son immeuble et ses locataires sont calmes et discrets.

Mais George un de ses locataires doit s'absenter en Europe pour plusieurs mois et il lui demande de sous-louer son appartement à une amie Hope. La question de l'argent n'est pas primordiale pour Celia et dans un premier temps, elle refuse par crainte de briser l'homogénéité existante. Mais George sait se montrer convaincant et elle accepte. Belle et entourée d'un halo de mystère, Hope aménage au-dessus de l'appartement de Celia. Cette dernière vit enveloppée et entourée des souvenirs de son couple. Objets, paroles ou des moments ancrés dans sa mémoire et dans son corps. Elle qui connaît les habitudes de ses locataires se retrouve désarçonnée par Hope. De son appartement, elle s'introduit à la lisière de l'intimité de Hope. Les pas sur le plancher, une parole dite plus haute ou criée, les venues de l'amant d'Hope qui exerce sur elle une maîtrise totale l'amenant aux extrêmes des dérives. Et Mr Coughlan un ancien conducteur de ferry, un locataire sur qui elle veille disparaît sans crier gare. Ces imprévus bousculent Celia, fendillent l'amure qui la protège du reste du monde. Mais surtout, ils réveillent chez elle des émotions, des désirs qu'elle croyait avoir soigneusement enterrés.

Dès les premières pages de ce livre, l'écriture (je souligne l'admirable travail de traduction) m'a encerclée, a pris possession de chaque parcelle de mon corps. Je n'avais pas fait corps avec un livre de cette façon depuis la lecture de Réparer les vivants. Car l'écriture d'Amy Grace Loyd  fait résonner et parler les pensées, les silences, les bruits des autres d'une façon extraordinaire. Ces bruits synonymes de vie qui s'opposent à la mort et au deuil, à l'inertie.

Que dire de plus sinon qu'il s'agit d'un premier roman qui m'a époustouflée par sa maîtrise,  un coup de cœur superbe que je porte encore en moi. Car oui, il est possible de tomber amoureuse d'un livre...

Un livre devenu hérisson dont il m'est difficile de choisir un seul extrait :
Cet effort m'épuisa et me fit prendre conscience avec trop d'acuité qu'une grande partie de l'existence consiste à décider quand résister ou non, quand on peut se laisser porter et quand on ne le peut pas, quand on ne peut pas se le permettre. 

La mort n'était pas une abstraction. Je ne m'étais pas contentée de regarder mon mari y disparaître, et en le ressuscitant comme je le faisais, aujourd'hui encore, je me ressuscitais moi-même.

Le billet de (la grande tentatrice devant l'éternel) Cathulu