jeudi 30 juin 2016

Marilynne Robinson - Chez nous

Editeur : Babel - Date de parution : Juin 2016 ( 1ère parution : 2009) - Traduit de l'anglais ( Etats-Unis) par Simon Baril - 446 superbes pages !

Glory âgée de trente-huit est revenue à Gilead une petite ville de l'Iowa. Nous somme sdans les années 50 et son père l’ancien révérend presbytérien Bougthon à la retraite est malade. Cadette d’une fratrie de huit enfants, Glory dont la vie sentimentale s’est soldée par la rupture de ses fiançailles est la plus disponible pour s’occuper de leur père. Son frère Jack parti il y a plus de vingt ans refait surface. Ni elle si son père ne savent ce qu’il a fait durant toutes ces années. Enfant rebelle, qui fuguait et volait, et pourtant il a toujours été le fils préféré de son père. Jack rongé par l’alcool a bien du mal à se sentir à l’aise dans la maison familiale. Son père se réjouit de ce retour et pour Glory c’est l’occasion de découvrir ce frère qu’elle connaît peu.

Ce roman donne l’impression d’être dans un huis clos avec ces trois personnages. Le temps semble s’écouler lentement mais il sert à détailler ces petits riens de la vie entre passé et présent. Et également à  pénétrer dans l’intimité de chacun des trois personnages. Jack s’est toujours senti coupable de n’être pas à sa place dans cette famille où la religion est importante. Il porte encore ce poids de la culpabilité comme un fardeau et le jugement de son père le freine tout comme la méfiance de leur voisin le révérend Ames. Glory veut l’aider à aller mieux de tout son cœur, de toute son âme. Et Jack peu à peu lui raconte son histoire. Avec son père, il garde cette peur d’être rejeté pour ce qu’il a commis alors que ce dernier l’aime mais s’inquiète pour lui. Car l’amour comme la religion sont omniprésentes  dans la maison familiale. Tous les trois essaient, quelquefois maladroitement, mais avec sincérité de communiquer.
Ce roman donne lieu à des  réflexions sur la famille, la religion, la rédemption et la réconciliation avec soi-même ou avec les autres. Que ce soit dans les dialogues ou dans la description d’une scène du quotidien, Marilynne Robinson excelle à détailler les relations de ces personnages qui évoluent. Ca résonne, ça interpelle. Tout simplement superbe !

Cette étrange aptitude à se sentir démuni, comme si, par nature, nous devions avoir tellement plus que ce que nous donne la nature. Comme si nous étions effroyablement nus quand nous font défaut les satisfaction de la vie ordinaire. Démuni, ou seul, ou perdu, un être humain est plus indéniablement humain est vulnérable à la générosité, car l'on se dit que les choses devraient autrement, et l'on pense aussi à ce qui manque, à la forme que le soulagement pourrait prendre, à ce qui pourrait apaiser, restaurer l'âme. Afin qu'elle se sente chez elle. Mais l'âme trouve son propre chez soi, si tant qu'elle puisse jamais en avoir un.

Les billets de Jostein, Keisha

mercredi 29 juin 2016

Kasumiko Murakami - Et puis après

Editeur : Actes Sud - Traduit du japonais par Isabelle Sakaï - Date de parution : Mai 2016 - 100 pages et un texte poignant

Japon, 11 mars 2011. Le sol tremble mais on a l’habitude. Au bord du rivage, les pêcheurs voient la mer reculer au loin. Yasuo sait qu’il ne faut pas rester à terre. Non il faut embraquer sur son bateau et prendre la mer. De retour à terre, Yasuo et les autres pêcheurs découvrent que les habitations sont détruites. De se maison, il ne reste plus rien. Avec sa femme Tokie comme d’autres habitants, ils doivent vivre dans un gymnase où la promiscuité éveille les querelles : "Lorsqu'il était témoin de telles scènes, Yasuo redoutait lui aussi de perdre la raison. Il ne fallait sûrement plus grand chose pour qu'un être normal soit pris de démence". "Yasuo craignait les relations humaines compliquées dans cet espace fermé et inconsciemment il restait sur ses gardes." et Yasuo s’enferme dans une sorte se léthargie.
" A passer des jours dans l'oisiveté à ne savoir que faire, cloîtré dans un espace délimité par des cartons à être exaspéré par l'odeur d'ammoniaque et à dormir dès la mi-journée, il ne savait plus s'il était encore un être humain. Car telle une bête fauve, il se sentait devenir farouche et ces ravages s'aggravaient mais lui-même ignorait comment y remédier". Sa mère est portée disparue, les jours passent et se transforment en mois.

Dans ce texte, Kasumiko Murakami nous décrit ce qui se passe après un tel cataclysme. L’horreur du tsunami et ses morts sont présents mais à travers le personnage de Yasuo, il nous fait vivre le quotidien des rescapés : la culpabilité, l’espoir qui s‘amenuise, le découragement. Comment retrouver après une vie normale même si l’on est vivant car il faut repartir de zéro?
Avec beaucoup de pudeur et retenue, ce texte poignant se termine sur une touche lumineuse.  

Dans le cœur de chacun des sinistrés, même longtemps après, le raz de marée noir et terrifiant déferlait, brisant les digues, et même si personne ne voulait en parler, cela restait une réalité. Ce souvenir demeurait ancré au fond du cœur et l’on avait beau essayer de s’en débarrasser, rien ne pouvait l’effacer. 

Le billet de Jérôme

mardi 28 juin 2016

Richard Morgiève - Un petit homme de dos

Éditeur : Joëlle Losfeld - Date de parution : 2006 ( date de première parution : 1995) - 249 pages et une très belle découverte ! 

Février 1942,  Stéphane Eugerwicz arrive en France et plus précisément en Ardèche. Ce petit polonais d’1m68 débarque fait la connaissance d’Andrée. Jeune veuve et mère d’un petit garçon, elle tombe sous le charme de Stéphane. Pourtant, il n’est pas spécialement beau plutôt d’un genre quelconque. Mais voilà, elle l’aime d'un amour inconditionnel. Concernant son passé, il varie les versions : traducteur, commerçant. Personne ne sait vraiment mais Stéphane très vite se lance dans des occupations lucratives. Avec un cercle d’amis restreint, il fait du marché noir. Il s’enrichit et il voit grand. Il profite de toutes les situations et retourne sa veste quand il le faut. Andrée découvre les fêtes où Stéphane dépense sans compter car rien n’est trop pour elle ni pour leurs enfants. Politique de l’autruche sur les activités de son mari? Peut-être. Mais qu’il soit pauvre ou riche, son amour pour lui est immense. Sauf que la pauvreté dans laquelle ils tombent, Stéphane ne la supporte pas.
L’auteur est le fils de ce couple et utilise le personnage de Mietta pour raconter cette histoire. Stéphane Eugerwicz est un menteur, un arriviste, un profiteur mais on ne peut pas s’empêcher d’éprouver une forme de sympathie pour lui. Car derrière les apparences, c’est un homme aimant sa famille et généreux.
Dans une écriture unique, un mélange de verve piquante (quand il parle des fêtes sur fond de jazz, c’est dansant et entraînant), de poésie mais aussi de pudeur, Richard Morgiève nous décrit cette histoire d’amour unique malgré l’alcool, les dettes, la maladie de sa mère et la dépression.
Une vie comme des montagnes russes avec ses hauts et ses bas. Et dans toutes les dernières pages, il s’autorise enfin à parler en tant que fils.

Dans ce roman, il rend hommage à son père et il nous parle également d’amour fou. C'est tendre , pas forcément politiquement correct et avec une folie passionnée, extravagante mais Richard Morgiève nous fait sourire, nous serre la gorge et nous bouleverse.
Une très belle découverte ! 

Chaque soir la java du noir c'était bien plus que des repas d'affaires, bien plus que des noubas, c'était les premiers vrais éclats de rire depuis 1939, c'était les premiers disque de jazz, c'était la certitude pour tous que le printemps allait apporter la paix. Chaque matin mon père enfilait sa blouse grise et jouait à l'épicier. Il collait des étiquettes de château-margaux sur des bouteilles de picrate, mouillait le lait, appelait pur beurre tout ce qui avait une vague couleur jaune et à en croire la publicité qu'il susurrait en souriant dans son béret, son cochon était tout cochon alors qu'il était moitié chèvre moitié on ne sait trop quoi d'inavouable. Bref le jour mon père faisait comme tous les autres épiciers de France, il arnaquait huit heures durant pour quelques dizaines de francs. Mais il y avait une différence essentielle entre mon père et la plupart des autres épiciers de France, lui se remplissait outrageusement les poches pendant que ses confrères dormaient, et donc le matin venu, lesté de plusieurs centaines de milliers de francs, il pouvait sourire à sa clientèle avant de lui avoir volé le moindre sou.