dimanche 15 janvier 2012

Coupable


Quand il avait reçu le courrier, il avait été pris d’un sentiment de stupéfaction. Il était convoqué au tribunal en tant que juré populaire. Plusieurs  jours à assister à des procès et à donner son opinion sur des affaires. Son directeur de thèse avait bien entendu compris et accepter son absence quelques jours au laboratoire.  Les deux  premières journées s’étaient  relativement bien passées. Encore que mal à l’aise, il n’arrivait pas à s’enlever de l’esprit que son avis comptait. Un avis qui  pouvait mettre derrières les barreaux un innocent. Peu à peu, il s’était détendu. 
Il revenait du tribunal. Comme frappé d’incrédulité par ce qu’il avait vu et entendu. L’affaire concernait une jeune fille de dix-sept ans décédée quelques jours avant de passer son bac. Une association s’était portée partie civile. Les parents avaient été entendus. La mère austère semblait renfermée sur elle-même. Le teint violacé du père était la preuve évidente de son penchant pour l’alcool.  Lorsque l’avocat posa des questions à la mère, il fut abasourdi par ses réponses.
- Mais Madame, vous aviez du vous apercevoir que Léna avait maigri quand même ?
-Oui
- Mangeait-elle aux repas ?
- Non, enfin si…un peu.
- Et à aucun moment vous avez pensé à appeler un médecin ?
- Je me disais que c’était à cause du bac et puis, elle était en forme !
- En forme ?! 35 kilos pour 1mètre 71 ? et elle était en forme ?
- Je.. je ne sais pas… La mère sortit un mouchoir et y enfonça sa tête.
- Lui montriez-vous des  preuves d'amour? de l'affection ?
- C'était ma fille,naturellement  je l'aimais.
- Vous  ne répondez pas à ma question. L'embrassiez-vous par exemple ?
- ...

La jeune fille fut décrite comme une bonne élève. Bien sûr, au lycée tout le monde s’était aperçu qu’elle maigrissait. Mais ses résultats étaient constants, aucun malaise  ou aucune absence. Personne ne fit rien.  
Le père dit qu’il avait essayé à plusieurs reprises de lui demander de manger un tout petit peu. Un yaourt au moins. Elle refusait. S’obstinait.
Léna était morte. En huit mois, elle avait perdu vingt kilos. Les docteurs évoquèrent différentes raisons: la peur d’échouer à l’examen, un mental très fort et le contexte familial. A ces mots, le père releva la tête. Pas la mère. La jeune fille s’était confiée à sa meilleure amie en disant que son père était alcoolique et qu’elle ne supportait plus tout ça. Elle ne voulait absolument pas rater son bac. De le  voir rentrer ivre titubant, les yeux vitreux. Les disputes avec sa mère. Une fois son bac en poche, elle serait libre. Elle partirait enfin pour ses études. Il avait compris le désespoir de Léna et il était en colère. Pour lui, la part de responsabilités des parents était évidente dans le décès de leur fille.

Il était sorti du tribunal la bouche sèche. Un goût métallique dans la gorge. Dans le métro, il ouvrit son courrier. Une enveloppe retint son attention. Un laboratoire pharmaceutique lui proposait un emploi à mi-temps. Un projet dont l’étude était la fabrication de nouveaux coupe-faim. A cet instant, il eut l’impression que tous les voyageurs le regardaient, le jugeaient coupable. Il ferma les yeux, se sentit mal. Le goût métallique se renforça laissant place à l'envie de vomir. Il fallait qu’il sorte prendre l’air au plus vite.  Il avait besoin de cet emploi. Mais seule la photo de Léna deux mois avant son décès l'obsédait. Des pommettes saillantes, des joues creusées et des yeux ternes.

Il s'agit de mon texte pour l'atelier d'écriture chez Leiloona à partir de la photo suivante :
Copyright Kot
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