dimanche 31 janvier 2016

Alexandre Seurat - La maladroite

Editeur : Éditions du Rouergue - Date de parution : Août 2015 - 122 pages dont on ne sort pas indemne.

En ayant pour thème la maltraitance des enfants, j’avais une appréhension celle d’être prise en otage par les ressentis qu’un tel thème ne peut que susciter. Mais en choisissant de nous raconter l’histoire de Diana âgée de huit ans (tirée d’un fait réel) par les personnes qu’elle a rencontrées ou qui l’ont côtoyées, Alexandre Seurat permet à travers les témoignages de saisir l’ampleur, la genèse de ce drame.

Tout commence par un avis de recherche de Diana car ses parents l'ont signalé disparue. Son ancienne institutrice se souvient de la fillette, des anomalies qu’elle avait constatées. Bleus, trace de coups pour lesquels les parents de Diana mettaient en avant sa maladresse. Mais elle a compris qu’il s’agissait d’autre chose et va remuer ciel et terre. Directrice d’école, médecin, la tante de Diana, sa grand-mère, les gendarmes, le personnel des services sociaux prennent tour à tour la parole. Comme la première institutrice de Diana, il y a ceux qui se sentent impuissants, d’autres qui ne veulent pas prendre de décision trop hâtivement. Les parents de Diana jouent la comédie à merveille : celle d’une famille unie ou tout le monde aime Diana. Malgré la machine mise en marche, il sera trop tard pour Diana.

Aucun voyeurisme, aucun pathos ni aucune scène de violence. Tous est suggéré mais le dysfonctionnement de l’administration surgit entre les lignes. Un premier livre qu’on lit la gorge serrée et dont on ne sort pas indemne. 

D'autres s'en chargeront, on a fait de notre mieux.

Pour d'autres billets, je vous renvoie à Babelio et à Libfly.

vendredi 29 janvier 2016

Jean Echenoz - Envoyée spéciale

Editeur : les éditions de Minuit - Date de parution : Janvier 2016 - 315 pages de plaisir à ne pas bouder!

Constance « amoureusement insatisfaite » parisienne trentenaire s’ennuie. Elle vient de mettre son appartement vente et est séparée de son mari Lou Tosk ancien compositeur dont un titre a remporté un succès planétaire ( « Lou Tausk n’est certes pas le premier à avoir connu cela, c’est arrivé à d’autres, quoique fort peu nombreux. Prenez par exemple Patrick Hernandez, qui n’a rien fait de toute sa vie que Born to be Alive - écrit en dix minutes, enregistré en deux jours, refusé d’abord par tous les producteurs puis devenu un succès intercontinental dont les royautés lui ont permis de se la couler douce tout le restant de son existence »). La vie monotone de Constance va changer et pas qu’un peu. Car elle est enlevée en plein Paris par trois hommes, amenée dans la Creuse (département idéal pour cacher quelqu’un vu le nombre peu élevé d’habitants) où elle va séjourner plusieurs mois. La rançon demandée à son futur ex-mari (qui a d'autres chats à fouetter) reste sans réponse. Et au fil du temps, la glace se brise entre elle et les deux hommes chargés de la surveiller (on cuisine des petits plats, on rigole, on se repose, on joue, bref des vacances entre amis). Elle pourrait s’enfuir mais non et son périple se poursuit en Corée du Nord.

Dans cette  parodie irrésistible de roman d’espionnage,  un brin déjantée et loufoque avec de nombreux rebondissements et des situations quasi-burlesques,  l’auteur s’amuse avec ses personnages, les égratignent et s'adresse souvent au lecteur créant ainsi une complicité (on se croirait presque dans un livre de JM Erre). De digressions qui nous renseignent sur le taekwondo (un art martial) ou sur les papillons, on lit cette histoire avec régal sans jamais être perdu car c'est parfaitement maîtrisé (sans en avoir l'air).

C’est drôle, on sourit et on rigole, on se laisse mener par le bout du nez en se délectant de l’écriture de Jean Echenoz,  de ses interventions et de ses observations malicieuses. Vous l'aurez compris un plaisir à ne pas bouder !

Chemisier bleu tendu, pantalon skinny anthracite, souliers plats, coupe à la Louise Brooks et courbes à la Michèle Mercier - ce qui n'a pas l'air d'aller très bien ensemble mais si, ça colle tout à fait. Trente-quatre ans, peu active et peu diplômée - à peine capacitaire en droit-, épouse d'un homme dont les affaires marchent ou du moins ont marché, mais c'est la vie avec cet homme qui ne marche qu'à moitié : vie matérielle facile, vie matrimoniale pas. 

Reste les autres usagers de la rame qu'on peut toujours examiner mais, dans le métro, il ne faut pas les regarder trop longtemps, ni les hommes car cela peut être mal pris aussi. Reste les enfants : ce qu'il y a de bien avec les enfants, c'est qu'on peut les regarder tant qu'on veut, même dans les yeux, on peut aller jusqu'à leurs sourire sans redouter de représailles. Croit-on.
Croit-on car en réalité, sous leur masque d'indifférence et de candeur ils vous repèrent, ils prennent des notes, se renseignent sur votre état civil, vous identifient au moindre détail près grâce à leurs super-pouvoirs, vous mettent en fiche, vous inscrivent sur leur liste et un jour ou l'autre, une fois adulte ou même avant, dès qu'ils seront en âge de régler leurs comptes, vous comprendrez votre douleur.

Le billet de Nicole

jeudi 28 janvier 2016

Louise Erdrich - Le pique-nique des orphelins

Editeur : Albin-Michel - Traduit de l'américain par Isabelle Reinharez - 468 belles pages denses et riches !

1932, Minneapolis. Au cours d’une fête foraine, Mary et Karl voient leur mère embarquer à bord d’un avion et partir à jamais. Et  leur petit-frère Jude encore nourrisson se fait enlever par un homme. Ils n’ont pas d’autre choix que de se rendre à Argus dans le Dakota du Nord où leur tante tient une boucherie avec son mari. Seule Mary y parviendra, Karl étant resté dans le train de marchandises.
Si elle est accueillie avec bonté par son oncle et sa tante, Sita sa cousine ne voie pas d’un bon œil son arrivée. Très vite, Mary s'intègre et se noue d’amitié avec Célestine.

Sur plus de quarante ans et trois générations, nous suivons principalement Mary, Célestine qui contrairement à Sita sont restées à Argus. Un roman choral où les femmes ont un caractère bien trempé et où le vie n’est pas si facile. L’amitié de l’enfance s’est effacée, bousculée par des événements auxquels les deux femme doivent bien faire face. Tous les personnages de ce roman ont des existences blessées, des rêves avortés. Malgré leur défauts, leur dureté ou leur faiblesse, ils ne peuvent que nous toucher.

Un roman dense, riche, passionné et passionnant où Louise Erdrich déploie une fois plus tout son talent.  Et j'ai  retrouvé dans ce livre (paru une première fois en 1986 ) tout ce j'aime chez cette auteure.

Lu de cette auteure : Dans le silence du vent La chorale des maîtres bouchers - La malédiction des colombes - Le jeu des ombres

Les billets de Cathulu, Jérôme