dimanche 6 novembre 2011

Amour délétère

Il est minuit. Cette journée m’a épuisée. Mais j’ai envie de t’écrire, là, maintenant, malgré mes courbatures. Une lettre un peu sauvage ou brutale, je le laisse le soin d’en juger. Tu te demandes, pourquoi je suis rentrée si tard ? Figure-toi que mon nouveau chef organisait un pot auquel j’ai dû assister. Une occasion selon lui de « renforcer l’esprit d’équipe ». Je n’ai rien dit car quand une équipe est inexistante, je ne vois pas ce que l’on peut faire. Je n’appartiens à aucun clan ou groupe, ma liberté je la garde pour moi. Je t’avoue qu’au départ j’appréhendais d’y aller. Tu m’aurais vu ! On aurait dit  un chien de défense avec mon verre de jus d’orange à la main. Prête à mordre si on touche à mon territoire. Quand les questions sont devenues personnelle, j’ai esquivé. Poliment, cette fois. L’art de fuir, ça me connait. Au moins, je n’ai pas passé la soirée à ruminer le passé. J’ai écouté les blagues en y répondant par un sourire d’automate. Du sur mesure. Mais à quelques clientes, je me suis surprise à être sincère Elles sont rares. Ne crois pas que je fasse ma difficile mais les clients sont si différents. A l’ouverture, j’ai des habitués. La main qui tremble pour donner la somme exacte, le tout en petites pièces de monnaie pour payer les cannettes de bière de la journée. Au revoir et à demain. Ensuite, ce sont les anonymes, des caddies plus ou moins remplis selon les promotions et le salaire. Mais, le matin et en fin d’après-midi, j’ai mes clientes dont je te parlais. Elles viennent acheter leur tanche de jambon, ou leur steak haché, une tomate, quatre yaourts et deux compotes. De leurs doigts frêles, elles ramassent leurs achats dans leur cabas sur roulettes. Je les laisse prendre leur temps, j’ai peur qu’elles se cassent tant elles paraissent fragiles. Certaines collègues soupirent quand elles les voient arriver. Pas moi. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour les personnes âgées. Je sais quand elles ont de la visite. Ces jours là, il y a un paquet de gâteaux en plus. Souvent des madeleines. Je me demande pourquoi je te raconte tout ça. Comme si ces paroles écrites pouvaient meubler une solitude. Il ne faut pas j’y pense, je dois parler de toi au passé. Te rayer définitivement de ma vie. Mais c’est si dur ! Je rêve à nos retrouvailles après trois mois et huit jours de séparation. Tu t’imagines ? Il suffirait de pas grand-chose. Un ras le bol de ce manque qui me ronge à l’intérieur. Tous les jours, je le sens au fond de mon ventre. Cette bête qui te réclame, je la combats. Si je l’écoutais, je te reviendrai. Aimante et désireuse, prête à m’offrir à toi comme la première fois. L’ivresse de la rencontre, de ma bouche qui se fait tienne, la griserie du plaisir. Tu aimais que je m’abandonne sans retenue aucune. Entière. Des heures où tu me voyais joyeuse, ivre de bonheur où l’indécence devenait vulgaire. Sale, dégoûtante. Tu avais prise sur moi et tu me tenais de cette façon pernicieuse. J’ai honte en y repensant et je ne veux plus. Je dois garder mes distances avec toi. Tu es la bête qui sommeille en moi. Et Je vous snobe, vous, ma détestable envie d’alcool. Amour  ô combien traître et délétère. Je vous embrasse de la façon indécente qui, je m’en souviens, vous plait.

Il s'agit de ma participation à l’atelier d’écriture de Gwen. Les consignes étaient de rédiger une lettre en lettre (ou un mail) qui commençait par ces mots :
Il est minuit. Cette journée m’a épuisé(e).
Et se terminerait ainsi :
Je vous embrasse de la façon indécente qui, je m’en souviens, vous plait.
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